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mardi 11 septembre 2012

Accrochez, c'est une erreur !

C’est un faux numéro qui a tout déclenché, le téléphone sonnant trois fois au cœur de la nuit et la voix à l’autre bout demandant quelqu’un qu’il n’était pas.
[…]
Pour ce qui est de Quinn, peu de choses nous retiendront. Qui il était, d’où il venait et ce qu’il faisait n’ont pas grande importance. Nous savons, entre autres, qu’il avait trente-cinq ans. Nous savons qu’il avait jadis été marié, qu’il avait un jour été père et qu’à présent sa femme et son fils étaient tous les deux morts. Nous savons aussi qu’il écrivait des livres. Pour être précis, nous savons qu’il écrivait des romans policiers. Ces ouvrages étaient signés du nom de William Wilson, et il les produisait au rythme d’environ un par an, ce qui lui procurait assez d’argent pour vivre modestement dans un petit appartement de New York.

[…]

Bien plus tard, lorsqu’il fut en mesure de reconstituer les événements de cette nuit-là, il se rappela avoir regardé le réveil, avoir vu qu’il était minuit passé et s’être demandé pourquoi on l’appelait à cette heure. Très probablement, se dit-il, une mauvaise nouvelle. Il sortit du lit, alla tout nu jusqu’au téléphone et souleva le combiné à la deuxième sonnerie.
— Oui ?
Il y eut une longue pause à l’autre bout et Quinn pensa un moment qu’on avait raccroché. Puis, comme de très loin, lui parvint le son d’une voix qui ne ressemblait à aucune autre qu’il eût jamais entendue. Elle était à la fois mécanique et remplie de sentiment, à peine plus forte qu’un chuchotement et pourtant parfaitement audible, et si égale dans son ton qu’il ne pouvait dire si elle appartenait à un homme ou à une femme.
— Allô ? fit la voix.
— Qui est-ce ? demanda Quinn.
— Allô ? répéta la voix.
— J’écoute, dit Quinn. Qui est-ce ?
— Est-ce Paul Auster ? demanda la voix. Je voudrais parler à M. Paul Auster.
— Il n’y a personne ici qui s’appelle ainsi.
— Paul Auster. Le détective de l’agence Auster.
— Désolé, dit Quinn. Vous devez avoir un faux numéro.
— C’est une affaire très urgente, dit la voix.
— Je ne peux rien faire pour vous, répondit Quinn. Il n’y a pas de Paul Auster ici.
— Vous ne comprenez pas, reprit la voix. Il ne reste plus de temps.
— Dans ce cas, je vous conseille de refaire votre numéro. Ici, ce n’est pas un cabinet de détective.
Quinn raccrocha. Debout sur le plancher froid, il baissa les yeux vers ses pieds, ses genoux, son pénis flasque. Un court instant il regretta d’avoir été si brusque avec son interlocuteur. Il aurait pu être intéressant, pensa-t-il, de se prendre un peu de jeu avec lui. Peut-être aurait-il découvert quelque chose de l’affaire en question — qui sait s’il n’aurait même pas pu apporter quelque aide. “Je dois apprendre à penser plus vite debout”, se dit-il.

[…]

Cette fois, le téléphone sonna un peu plus tôt que les deux autres nuits — il n'était même pas onze heures — et, en soulevant le combiné, Quinn supposa qu'il s'agissait de quelqu'un d'autre.
— Allô ? dit-il.
A nouveau il y eut un silence à l'autre bout. Quinn sut aussitôt que c'était l'inconnu.
— Allô ? dit-il à nouveau. Que puis-je pour vous ?
— Oui, répondit enfin la voix. Le même chuchotement mécanique, le même ton désemparé. Oui, il le faut maintenant sans délai.
— Que faut-il ?
— Parler. Tout de suite. Parler tout de suite. Oui.
— Et à qui voulez-vous parler ?
— Toujours à la même personne. Auster. A celui qui s'appelle Paul Auster.
Cette fois, Quinn n'hésita pas. Il savait ce qu'il allait faire et, maintenant que le moment était venu, il le fit.
— C'est lui-même, dit-il. C'est Auster qui vous parle.
— Enfin. Enfin je vous ai trouvé.
Il pouvait entendre le soulagement dans la voix, le calme tangible qui semblait soudain s'en emparer.
— C'est vrai, dit Quinn. Enfin.
Il fit une courte pause pour laisser les mots pénétrer autant chez lui que chez l'autre. “Que puis-je pour vous ?”
— J'ai besoin d'aide, dit la voix. Il y a grand danger. On dit que vous êtes le meilleur pour faire ce genre de choses.
— Ça dépend des choses que vous voulez dire.
— Je veux dire la mort. Je veux dire la mort et le meurtre.
— Ce n'est pas vraiment ma partie, répondit Quinn. Je ne m'occupe pas de tuer les gens.
— Non, dit la voix avec irritation. Je veux dire l'inverse.
— Quelqu'un va vous tuer ?
— Oui, me tuer. C'est ça. Je vais être assassiné.
— Et vous voulez que je vous protège ?
— Oui, que vous me protégiez. Et que vous trouviez celui qui va le faire.
— Vous ne savez pas qui c'est ?
— Si, je le sais. Bien sûr que je le sais. Mais je ne sais pas où il est.
— Pouvez-vous m'en parler ?
— Pas maintenant. Pas au téléphone. Il y a grand danger. Il faut que vous veniez ici.
— Demain, ça vous va ?
— Bien. Demain. De bonne heure, demain. Le matin.
— Dix heures ?
— Bien. Dix heures.
La voix donna une adresse dans la 69e rue, côté est.
— N'oubliez pas, monsieur Auster. Vous devez venir !
— Ne vous inquiétez pas, répondit Quinn. J'y serai.

Paul Auster, Cité de verre [City of Glass], 1985, Actes Sud, 1987, traduit par Pierre Furlan, rééd. in Trilogie new-yorkaise, coll. "Babel" n°32, 1991, pp. 15-25, passim


******

Pour une belle petite, c'était une belle petite…
Elle portait une robe ajustée qui la moulait à tous les bons endroits ; et avec ça, une avant-scène du tonnerre de Dieu et un drôle de petit air de ne pas y toucher qui vous donnait précisément l'envie de faire le contraire !
Et c'est exactement ce que j'allais faire — y toucher ! — lorsque retentit un bruit de crécelle. Instantanément, la fille disparut, et je me retrouvai face à face avec l'infernale mécanique sans le secours de laquelle je risquerais de ne pas ouvrir souvent le bureau de l'agence à l'heure indiquée sur la porte d'entrée.
Je contemplai l'engin pendant quelques secondes, en proie à une insondable perplexité. Pourquoi diable me réveillait-il à une heure pareille, alors que je ne me souvenais pas d'en avoir remonté la sonnerie, et qu'en dernière analyse il n'était même pas l'heure habituelle de redescendre sur terre, mais bel et bien trois heures du matin !
Je me réveillai pour de bon et finis par comprendre que cette sonnerie intempestive était tout simplement celle du téléphone. (Je ne suis jamais très brillant, au réveil, surtout lorsque j'ai passé la soirée précédente à faire la tournée des grands-ducs en compagnie d'une jolie fille.) Secouant enfin ma torpeur, je décrochai le récepteur et beuglai :
— Allô ?
— Allô… Plaza 3-8011 ?
— Ouais !
— Allô !… C'est vous, Robert ?
J'allais me mettre à hurler que je n'étais pas Robert, que je n'avais pas la moindre envie de m'appeler Robert, et que tous les Robert du monde pouvaient aller se faire voir, lorsque la voix ajouta précipitamment :
— Vous êtes bien Plaza 3-8011 ?
Deux choses m'empêchèrent d'exploser. Primo, je ne m'appelais pas Robert, mais j'étais bien Plaza 3-8011, et, secundo, la voix qui me parlait était indubitablement celle d'un homme effrayé, d'un homme qui avait un mal de chien à ne pas bafouiller davantage. Qu'est-ce que je risquais à répondre ? Si c'était une blague, ce serait lui qui serait le premier coincé.
— Allô ! oui ! Bien sûr que je suis Robert ! Qui est à l'appareil ? ripostai-je.
Et je veux bien que le téléphone me réveille toutes les nuits à pareille heure si l'énergumène ne poussa pas un long soupir de soulagement, avant de poursuivre d'une voix haletante :
— C'est moi, Charlie… Excusez-moi… de vous déranger… à une heure aussi indue… Mais il s'agit d'une affaire urgente… importante… Un cas de force majeure… Et je vais vous demander de me rendre un immense service… Vous vous souvenez de cette grande enveloppe bulle que j'ai déposée dans votre coffre… voilà quelques mois… en vous chargeant de la transmettre à la police s'il m'arrivait quelque chose… Eh bien ! j'aimerais que vous me l'apportiez… immédiatement… à l'adresse suivante…
— Oui ?… Attendez une minute que je note…
Je m'emparai d'un crayon, grognai :
— Allez-y !
Et griffonnai l'adresse sur la jaquette d'un livre.
— Vous avez bien pris l'adresse ? insista fébrilement la voix.
— Oui.
Je la lui répétai.
— Alors, rendez-vous là-bas… dans une heure ?
— O. K. !
Puis, après réflexion, je rectifiai :
— Dans une heure, une heure et demie.
Je voulais tout de même prendre le temps de réfléchir.
— Entendu, répondit la voix. Alors… à tout à l'heure… Robert ! Et encore toutes mes excuses… Mais il s'agit d'une affaire extrêmement importante…
Il hésita.
— Une question de vie ou de mort, en quelque sorte…
Il raccrocha.

G. Morris [Gilles-Maurice Dumoulin], Qu'est-ce qu'on risque ?, Presses de la Cité, coll. « Un Mystère » n°98, 1952, pp. 7-9. (Le titre mentionné au premier plat et au dos est : Qu'est-ce qu'on risque !)

mardi 21 août 2012

Le vrai est un moment du faux


« C’est une sorte de loi absolue que partout, en tous lieux, à toute période de la civilisation, dans toute croyance, au moyen de quelle discipline que ce soit, et sous tous les rapports, — le faux supporte le vrai; le vrai se donne le faux pour ancêtre, pour cause, pour auteur, pour origine et pour fin, sans exception ni remède, — et le vrai engendre ce faux dont il exige d’être soi-même engendré. »

Paul Valéry, « Petite lettre sur les mythes » [1928], in Variété
(Œuvres, tome I, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1957, p. 966)

mercredi 8 août 2012

Faire son miel d'un Mystère à miroirs


Deux années durant, de l'automne 2009 à l'été 2011, un jeu tout à fait inédit, à mon sens passionnant, inconcevable avant l'avènement du Net, a titillé par intermittences la réflexion d'une grosse demi-douzaine de commentateurs du blogue du Tenancier, Feuilles d'automne.
Il se trouve que j'ai moi-même été vite happé par cette amusante intrigue, assez rapidement dénommée Le Mystère de l'Abeille, qui se nourrissait de colis réels et de commentaires dans l'univers virtuel dudit blogue. Une douzaine d'envois postaux, savamment confectionnés par un Mystérieux Expéditeur (qui au final s'est avéré être une Mystérieuse Expéditrice, démasquée par le plus que sagace SPiRitus), et des centaines de commentaires au fil des comptes rendus de chaque envoi, échafaudant un ahurissant ensemble d'hypothèses plus ou moins délirantes (et d'hilarantes échappées…) pour tenter de percer l'identité de la personne responsable de ces délicates mais mystérieuses attentions. J'en ai même été l'un des derniers destinataires, lors du bouquet final de l'été dernier.

Tout a commencé par une nuit sombre, le long d'une route de campagne… Ah non, zut, pardon! !
Cela a commencé par une auberge abandonnée, et par un homme resté trop longtemps sans sommeil pour continuer son voyage et, euh, hem… Tonnerre de bon sang de fouchtra, qu'est-ce qui m'arrive ? Serais-je envahi à ce point ?



Bon, reprenons.
Tout a commencé sur Feuilles d'automne par un innocent aveu : l'ami Otto a déclaré un jour ingénument qu'il n'avait jamais rien lu de Jacques Abeille, écrivain délicieux s'il en est (et dont Article XI, ici-même bloguerollé, publie d'ailleurs d'intéressants propos dans son dernier numéro, actuellement en kiosques : un très bel entretien avec l'ami Lémi). Quelque temps plus tard, il recevait par voie postale un émoustillant opuscule de cet auteur, sans savoir à qui il devait ce bienfait. Il s'en est ouvertement interrogé sur le blogue du Tenancier, par le biais d'un billet, ignorant qu'il déclenchait ainsi un sacré branle…

Cette aventure para-surréaliste s'est close voici un an avec l'aveu obligé de sa ludo-machiavélique instigatrice, qui s'est d'ailleurs mise depuis à en dévoiler les arcanes (dans les billets intitulés La Pieuvre par neuf) mais voici que l'affaire connaît un étonnant rebondissement, une sorte de deuxième saison : depuis quelques semaines, plusieurs commentateurs de Feuilles d'automne — dont moi-même — reçoivent à nouveau de mystérieux envois explicitement apparentés au Mystère de l'Abeille

Les éléments de ce satané feuilleton en cours sont ici, dans l'ordre chronologique :

Première saison :

1) Le Mystère de l'Abeille
2) La suite du retour du mystère de l'Abeille 2
3) Le Mystère de l'Abeille, épisode 3
4) Mystère épisode 4 : bientôt sur vos écrans
5) Le Mystère, épisode 4
6) ??????????
7) Le Mystère de l'Abeille, épisode 5
8) Ouane maure Mystère pour la route !
9) Mystère, le retour !
10) Mystérieux Expéditeur (7) : honte sur moi…
11) Sibylline, la cousine à Séraphine
12) La réponse du Mystérieux Expéditeur !
13) Le Mystérieux Expéditeur défouraille à tout-va
14) Le dernier des Mystères de l'Abeille ?
15) Trois Rouge Impair et Manque : le ME met SPiRitus au vert


Dévoilement des coulisses :

1) Incroyable mais VRAI
2) La Pieuvre par neuf — Premier tentacule
3) La Pieuvre par neuf — Deuxième tentacule
4) La Pieuvre par neuf — Troisième tentacule, premier tronçon
5) La Pieuvre par neuf — Troisième tentacule, deuxième tronçon
6) La Pieuvre par neuf — Troisième tentacule, troisième tronçon
(À suivre…)

Deuxième saison :

0) Quiz - Pause
1) What's new Copycat ?
2) What's new Copycat ? (Où l'on s'interroge sur un contenu)
3) What's new Copycat ? (Une histoire de voyance…)
4) Où Adria reçoit également des envois mystérieux…
5) Au tour d'Otto !
6) Fine lame, le ME taraude George…
7) Mon  facteur a bien du mérite
8) La clé du Mystère ?
9) Et puis Grégory reçut, à son tour, une enveloppe…
10) Une pièce de plus au dossier
11) Voilà que ça continue…
12) Où Monsieur Pop9 écrit au Tenancier
13) Où Pop9 adresse un codicille au Tenancier. Où le Tenancier montre cet appendice. Ce qui s'ensuit…

samedi 28 juillet 2012

Plagiaire par anticipation de l'OULIPO, au XVIIIème siecle !



[...] A l'instant qu'on l'appelle, arrivant plein d'audace,
Au haut de l'alphabet l'A s'arroge sa place,
Alerte, agile, actif, avide d'apparat,
Tantôt, à tout hasard, il marche avec éclat ;
Tantôt d'un accent grave acceptant des entraves,
Il a dans son pas lent l'allure des esclaves,
A s'adonner au mal quand il est résolu,
Avide, atroce, affreux, arrogant, absolu,
Il attroupe, il aveugle, il avilit, il arme,
Il assiège, il affame, il attaque, il allarme,
Il arrête, il accable, il assomme, il abat,
Mais il n'est pas toujours accusé d'attentat ;
Avenant, attentif, accessible, agréable,
Adroit, affectueux, accomodant, affable,
Il préside à l'amour ainsi qu'à l'amitié ;
Des attraits, des appas, il prétend la moitié ;
A la tête des arts à bon droit on l'admire ;
Mais sur-tout il adore, et si j'ose le dire,
A l'aspect du Très-haut sitôt qu'Adam parla
Ce fut apparemment l'A qu'il articula.

Balbutié bientôt par le Bambin débile,
Le B semble bondir sur sa bouche inhabile ;
D'abord il l'habitue au bon-soir, au bon-jour ;
Les baisers, les bonbons sont brigués tour-à-tour.
Il demande sa balle, il appelle sa bonne ;
S'il a besoin de boire, aussitôt il ordonne ;
Son babil par le B ne peut être contraint,
Et d'un bobo, s'il boude, on est sûr qu'il se plaint.
Mais du bégue irrité la langue embarrassée,
Par le B qui la brave, à chaque instant blessée,
Sur ses bords, malgré lui, semble le retenir,
Et tout en balançant, brûle de le bannir.

Le C rival de l'S, avec une cédille,
Sans elle, au lieu du Q dans tous nos mots fourmille,
De tous les objets creux il commence le nom ;
Une cave, une cuve, une chambre, un canon,
Une corbeille, un coeur, un coffre, une carrière,
Une caverne enfin le trouvent nécessaire ;
Par-tout, en demi-cercle, il court demi-courbé,
Et le K, dans l'oubli, par son choc est tombé.

A décider son ton pour peu que le D tarde,
Il faut, contre les dents, que la langue le darde ;
Et déjà, de son droit, usant dans le discours
Le dos tendu sans cesse, il décrit cent détours.

L'E s'évertue ensuite, élancé par l'haleine,
Chaque fois qu'on respire, il échappe sans peine ;
Et par notre idiôme, heureusement traité,
Souvent, dans un seul mot, il se voit répété.
Mais c'est peu qu'il se coule aux syllabes complettes ;
Interprète caché des consonnes muettes,
Si l'une d'elles, seule, ose se promener,
Derrière ou devant elle on l'entend résonner.

Fille d'un son fatal que souffle la menace
L'F en fureur frémit, frappe, froisse, fracasse ;
Elle exprime la fougue et la fuite du vent ;
Le fer lui doit sa force, elle fouille, elle fend ;
Elle enfante le feu, la flamme et la fumée,
Et féconde en frimats, au froid elle est formée ;
D'une étoffe qu'on froisse, elle fournit l'effet,
Et le frémissement de la fronde et du fouet.

Le G, plus gai, voit l'R accourir sur ses traces ;
C'est toujours à son gré que se groupent les graces ;
Un jet de voix suffît pour engendrer le G ;
Il gémit quelquefois, dans la gorge engagé,
Et quelquefois à l'I dérobant sa figure,
En joutant à sa place, il jase, il joue, il jure ;
Mais son ton général qui gouverne par-tout,
Paraît bien moins gêné pour désigner le goût.

L'H, au fond du palais hazardant sa naissance
Halète au haut des mots qui sont en sa puissance ;
Elle heurte, elle happe, elle hume, elle hait,
Quelquefois par honneur, timide, elle se tait.

L'I droit comme un piquet établit son empire ;
Il s'initie à l'N afin de s'introduire ;
Par l'I précipité le rire se trahit,
Et par l'I prolongé l'infortune gémit.

Le K partant jadis pour les Kalendes grecques,
Laissa le Q, le C, pour servir d'hypothèques ;
Et revenant chez nous, de vieillesse cassé,
Seulement à Kimper il se vit caressé.

Mais combien la seule L embellit la parole !
Lente elle coule ici, là légère elle vole ;
Le liquide des flots par elle est exprimé,
Elle polit le style après qu'on l'a limé ;
La voyelle se teint de sa couleur liante,
Se mêle-t-elle aux mots ? c'est une huile luisante
Qui mouille chaque phrase, et par son lénitif
Des consonnes, détruit le frottement rétif ;

Ici I'M, à son tour, sur ses trois pieds chemine,
Et l'N à ses côtés sur deux pieds se dandine ;
L'M à mugir s'amuse, et meurt en s'enfermant,
L'N au fond de mon nez s'enfuit en résonnant ;
L'M aime à murmurer, l'N à nier S'obstine ;
L'N est propre à narguer, l'M est souvent mutine ;
L'M au milieu des mots marche avec majesté,
L'N unit la noblesse à la nécessité.

La bouche s'arrondit lorsque l'O doit éclore,
Et par force, on déploie un organe sonore,
Lorsque l'étonnement, conçu dans le cerveau,
Se provoque à sortir par cet accent nouveau.
Le cercle lui donna sa forme originale,
Il convient à l'orbite aussi-bien qu'à l'ovale ;
On ne saurait l'ôter lorsqu'il s'agit d'ouvrir,
Et si-tôt qu'il ordonne il se fait obéir.

Le P plus pétulant à son poste se presse
Malgré sa promptitude il tient à la paresse ;
Il précède la peine, et prévient le plaisir,
Même quand il pardonne, il parvient à punir ;
Il tient le premier rang dans le doux nom de père,
Il présente aux mortels le pain, si nécessaire !
Le poinçon et le pieu, la pique et le poignard,
De leur pointe, avec lui, percent de part en part ;
Et des poings et des piés il fait un double usage,
Il surprend la pudeur et la peur au passage.
Là, de son propre poids il pèse sur les mots ;
Plus loin, il peint, il pleure et se plaît aux propos :
Mais c'est à bien pousser que son pouvoir s'attache,
Et pour céder à l'F il se fond avec l'H.

Enfin du P parti je n'entens plus les pas,
Le Q traînant sa queue, et querellant tout bas,
Vient s'attaquer à l'U qu'à chaque instant il choque,
Et sur le ton du K calque son ton baroque.

L'R en roulant, approche et tournant à souhait,
Reproduit le bruit sourd du rapide rouet ;
Elle rend, d'un seul trait, le fracas du tonnerre,
La course d'un torrent, le cours d'une rivière ;
Et d'un ruisseau qui fuit sous les saules épars,
Elle promène en paix les tranquilles écarts.
Voyez-vous l'Éridan, la Loire, la Garonne,
L'Euphrate, la Dordogne et le Rhin et le Rhône,
D'abord avec fureur précipitant leurs flots
S'endormir sur les prés qu'ont ravagés leurs eaux ?
L'R a su par degrés vous décrire leur rage...
Elle a de tous les chars, la conduite en partage ;
Par-tout, vous l'entendrez sur le pavé brûlant
Presser du fier Mondor le carosse brillant,
Diriger de Phryné la berline criarde,
Et le cabriolet du fat qui se hazarde ;
La brouette en bronchant lui doit son soubressault,
Et le rustre lui fait traîner soin chariot ;
Le barbet irrité contre un pauvre en désordre,
L'avertit par une R avant que de le mordre ;
L'R a cent fois rongé, rouillé, rompu, raclé,
Et le bruit du tambour par elle est rappellé.

Mais c'est ici que l'S en serpentant s'avance,
A la place du C sans cesse elle se lance ;
Elle souffle, elle sonne, et chasse à tout moment
Un son qui s'assimile au simple sifflement.

Le T tient au toucher, tape, terrasse et tue ;
On le trouve à la tête, aux talons, en statue :
C'est lui qui fait au loin retentir le tocsin ;
Peut-on le méconnaître au tic-tac du moulin ?
De nos toits, par sa forme, il dicta la structure,
Et tirant tous les sons du sein de la nature,
Exactement taillé sur le type du Tau
Le T dans tous les temps imita le marteau.

Le V vient ; il se voue à la vue, à la vie ;
Vain d'avoir, en consonne, une vogue suivie,
Il peint le vol des vents, et la vélocité ;
Il n'est pas moins utile, en voyelle, usité,
Mais des lèvres hélas ! le V s'évadait vite,
Et l'humble U se ménage une modeste fuite ;
Le son nud qu'il procure, un peu trop continu,
Est du mépris parfait un signe convenu.

Renouvelé du Xi, l'X excitant la rixe,
Laisse derrière lui l'Y grec, jugé prolixe,
Et, mis, malgré son zèle, au même numéro
Le Z usé par l'S est réduit à zéro.

Antoine-Pierre-Augustin de Piis, Harmonie imitative de la langue française [extrait final]

mercredi 18 juillet 2012

« Dure à l'Ex », cède l'Ex (2)



Sur Oméga, la loi est suprême. Cachée ou révélée, sacrée ou profane, elle gouverne les actions de tous les citoyens sans exception, du bas au sommet de l’échelle sociale. Sans la loi, il n’y aurait pas de privilèges pour ceux qui font la loi ; celle-ci est donc une nécessité absolue. Sans la loi et son application rigoureuse, Oméga serait un inimaginable chaos où les droits d’un homme cesseraient dès qu’il ne pourrait plus les faire respecter. Cette anarchie serait la fin de toute société — et, surtout, elle serait la fin des anciens de la classe gouvernante, parvenus aux plus hauts honneurs, mais dont l’habileté dans le maniement des armes a depuis longtemps décliné.
La loi est donc indispensable.
Mais Oméga est une société criminelle, composée d’individus ayant enfreint les lois de la Terre. En dernière analyse, c’est une société qui met l’accent sur l’effort individuel, une société dans laquelle celui qui enfreint la loi est vainqueur, une société qui non seulement admet le crime, mais l’admire et le récompense, une société où le non-respect des règles n’est jugé que dans la mesure de son succès ou de son insuccès.
Le résultat paradoxal est une société criminelle avec des lois absolues destinées à être enfreintes.
[…]
Par conséquent, on doit simultanément enfreindre la loi et lui obéir. Ceux qui n’enfreignent jamais la loi ne montent jamais dans l’échelle sociale. Ils sont pour la plupart rapidement tués, car ils n’ont pas suffisamment d’initiative pour survivre. Pour ceux qui […] violent la loi, la situation est quelque peu différente. La loi les punit avec une sévérité absolue, à moins qu’ils ne parviennent à s’en tirer.
[…]
Sur Oméga, le type d’homme le plus élevé est l’individu qui connaît la loi, apprécie sa nécessité, connaît les pénalités qu’il risque en lui désobéissant, et réussit à l’enfreindre ! C’est le criminel idéal, le citoyen idéal !

Robert Sheckley, Oméga [The Status Civilization, 1960],
éditions OPTA, 1968, « Galaxie spécial » 9, n°55 bis, pp. 73-74 (tr. fr. Frank Straschitz)


Petit Louis, oui !


Camille


Quoi qu'y s'passe


Et je l'aime encore


Y'en a qui disent…


Faut qu'ça glisse