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jeudi 13 avril 2023

Chaque âge saccage sa cage *


Il reste à faire de la liberté des abus divers, et précieux.
L’homme qui vit, dit-on, en société connaît son ennemi mais inexplicablement le ménage.
Ce n’est pas l’anarchie qui parle par ma voix. Ceci est le contraire d’une précaution oratoire. Discréditer profondément ce qui orne cette vie dont je ne me rendrai aucunement complice est une tâche qu’on ne peut s’assigner sans encourir le risque de méprises, qu’il ne tient qu’à moi de ne plus trouver dramatiques.
Je ne crois pas que ce soit rêverie que d’imaginer le temps où presque toutes les routes intellectuelles seront machinées par l’initiative de quelques uns, de telle sorte que tous ceux qui voudront les emprunter seront détournés de l’inavouable but lointain qu’ils se proposaient, et malgré leurs efforts égoïstes, amenés à un carrefour d’impossibilités où il ne leur restera qu’à se soumettre à l’évidence de leur destinée.
Cette phrase n’est pas si obscure qu’elle est longue.
Personne n’est obligé de se croire menacé.
Personne n’est obligé de rire de ce qui précède.
Personne n’est obligé d’y prêter la moindre attention.

Louis Aragon, mai 1930

****

Parvenu à l’âge de 1000 km onze ans, j’avais épuisé (lu, relu, re-relu encore et encore) tous les « Bibliothèque Verte » de la maison : les Paul-Jacques Bonzon, les « Trois Jeunes Détectives » sous label Hitchcock avec leurs titres titillants, les Bennett, les Langelot du mystérieux « Lieutenant X » qui n’était autre que Vladimir Volkoff (mais ça je ne l’apprendrais que des décennies plus tard), bref, plus rien à me mettre sous la dent, j’en venais à me replonger dans de vieux « Bibliothèque Rose », retombant déjà en enfance alors que j’en émergeais à peine.

Alors je me suis mis à explorer la bibliothèque parentale, assez maigre au demeurant.

Le premier truc que j’ai chopé fut L’attrape-cœurs, de Salinger, en Livre de Poche dans la traduction pourrave de Sébastien Japrisot (j’appris, ô my god, bien des ficelles émoustillantes…)

Hé, hé, ça avait l’air pas mal, les bouquins des adultes : foutrement plus bath que les mômeries cartonnées qu’ont m’avait fourguées jusqu’alors !

Voyons, voyons, qu’y a-t-il d’autre que je pourrais m’enfiler à l’aise ?

Tiens, bizarre, pourquoi ce bouquin-là, sur la plus haute étagère, ne montre-t-il que sa tranche et non le dos, contrairement à tous les autres volumes ?
Allez hop, je vais chercher l’escabeau, j’extirpe la chose du rayonnage (comme jadis le pot de confiture tout en haut du placard), qu’est-ce donc ?


Bigre.

Onze ans.

Hé ouais : Apollinaire, c’est pas par Le pont Mirabeau que je l’ai découvert, nan, c’est par la tragique et risible histoire du prince Mony Vibescu, hospodar moldovalaque.

Alexine, Culculine, Cornabœux, l’épisode du train, hem.

Ça m’a appris, entre autres, que les mots ont un sens.
Le verbe « déconner », par exemple.

Après quoi tout s’est mis à franchement déconner.


* Ce magnifique étendard en coup de fouet est de l'ami Jimmy Gladiator, mort aux vaches et au champ d'honneur, popularisé par l'ami Jimmy Gladiator, a jailli de la plume fertile de Pierre Peuchmaurd, comme nous l'apprend en ce samedi 15 avril 2023 certain Anonyme (cf. ci-dessous, en commentaire : merci à ellui).
 
Peuchmeurd, rendons à ses arts ce qui est assez zarb !
On peut lire l'intégrale du n°22 d'
Incendie de forêt en ligne, ici. 

lundi 15 avril 2019

Un feu d'artifice en l'honneur de Jimmy Gladiator !




Incroyable !
Jamais Jimmy n'aurait pu imaginer plus bel hommage, ni plus bel hasard objectif…

Qu'elle crève, l'immonde charogne !

Tous les curetons du monde s'inquiètent asteure, faute hélas pour eux de pouvoir s'indigner contre une volonté "terroriste" revendiquée, mais combien de centaines (de milliers, de dizaines de milliers ?) de serfs ont succombé à construire ce magnifique monument dédié à la connerie religieuse et catholique, entre le XIIe et le XIVe siècle ?
Et ces abrutis d'encapuchonnés d'aujourd'hui, ils n'envisagent même pas un instant cette fois que si pareil incendie advient c'est encore et toujours par la volonté de leur Dieu barbichu, celui auquel ils sacrifient par millions leurs ouailles pour leur plus grand profit  et celui de leurs maîtres !

C'est leur foutue crétinerie infantile d'invention pèrenoëlesque ("Dieu le Père")  qui décide toujours, faut pas l'oublier !
Hé oui (allô ?, toc-toc ! allô ?) Dieu a décidé ce lundi 15 avril 2019 de faire cramer un bon coup le temple dédié depuis près d'un millénaire à la mère du crapaud de Nazareth !
Sa propre bru, nondidjou !
Y'aurait de quoi réfléchir, non ?

C'est à croire, dirait Victor Hugo, que c'est justement toutes ces superstitions débilitantes que la cathédrale vomit ce soir en flammes…


Fouchtra ! Rien, jamais rien de ce qui regarde la beauté ne se rapporte à la religion.

Comme l'ont manifesté à leur manière et à leur époque, l'Internationale lettriste avec Michel Mourre et Serge Berna (qui élaborèrent ensemble une des premières "construction de situation" : le scandale de Pâques 1953), et puis bien après Philippe Petit :

Aujourd’hui, jour de Pâques en l’Année sainte,
Ici, dans l’insigne Basilique de Notre-Dame de Paris,
J’accuse l’Église Catholique Universelle du détournement mortel de nos forces vives en faveur d’un ciel vide ;
J’accuse l’Église Catholique d’escroquerie ;
J’accuse l’Église Catholique d’infecter le monde de sa morale mortuaire,
d’être le chancre de l’Occident décomposé.
En vérité je vous le dis : Dieu est mort.
Nous vomissons la fadeur agonisante de vos prières,
car vos prières ont grassement fumé les champs de bataille de notre Europe.
Allez dans le désert tragique et exaltant d’une terre où Dieu est mort
et brassez à nouveau cette terre de vos mains nues,
de vos mains d’orgueil,
de vos mains sans prière.
Aujourd’hui, jour de Pâques en l’Année sainte,
Ici, dans l’insigne Basilique de Notre-Dame de France,
nous clamons la mort du Christ-Dieu pour qu’enfin vive l’Homme.


The Walk, de Robert Zemeckis (2015) : scène de la traversée entre les tours de ND

samedi 13 avril 2019

La dernière bière d'un qui vomissait les urnes ?…


… ou « La camarde, camarade ! », ou bien « Houilles, Houilles, Houilles ! », ou encore « Ce que le glas dit à tort » ?
J'ignore quel calembour aurait eu la préférence de Jimmy Gladiator pour annoncer sa propre disparition — sans doute quelque chose de bien plus fulgurant que ces pauvres tentatives : inventer un titre aussi magnifique que Au libre olibrius, jamais cela ne m'a été donné.

Bref, un troisième Mordicant nous a quitté ce 10 avril 2019, après Daniel Joubert et Arthur, ça fait mal au cœur et ça donne envie de pisser des larmes mais chaque souvenir du zigue est tellement joyeux qu'en réalité penser à lui — même mort — raboule aussitôt vers le haut les commissures des lèvres.


Les funérailles (fun et raï ?) auront lieu mardi 16 avril à Poissy, au cimetière des Grands Champs, à 11 h.
Des hommages commencent à fleurir sur la Toile : ici celui de son ami Abdul Kader El Janabi, là un salut de Gérard Lambert…

« Jimmy Gladiator est le fils du tabac brun et de la mer à boire. Et de ce terrain vague, depuis qu’il écrit, c’est lui l’arpenteur et l’orpailleur. Je ne vois que lui, en ce moment, à faire ça, orpailler Paris. À savoir que Paris est rousse comme la révolution, noire comme l’orient, mirages à part, mirages compris, qu’elle a, dans l’amour, vingt et une positions sans jamais retourner sa veste, que le rock est né sur les rochers des Buttes Chaumont, que les Tuileries sont un ancien circuit de formule 1. À ne rien rendre à César, à errer aujourd’hui dans les ruines futures de l’Empire. À écrire des poèmes, à chercher l’or du sang. »
Pierre Peuchmaurd (1948-2009)

Une seule anecdote parmi plein de souvenirs, un hasard objectif.

En 1994, lorsqu'il a fallu se résoudre à clore l'aventure du journal Mordicus — force anéantissante de l'économie marchande, baisse du nombre de happy few — la bande de zozos qui avait pris langue et se réunissait allègrement depuis plus de trois ans pour concocter cet engin n'avait pas du tout envie de se dissoudre en sus : on a décidé d'ouvrir un local pour s'y retrouver à loisir, organiser des débats, des projections, des beuveries, une bibliothèque, etc.
Ce fut La bonne descente, au 64 rue Rébéval à Paris, dans le vingtième, qu'on a aménagé vaille que vaille avec du matos de récupe plus ou moins pourri.

D'entrée, Jimmy a proposé d'y présenter un ciné-club régulier de films improbables, avec programme annoncé sur papier, tout ça tout bien.
À l'époque, c'était télé grand écran cathodique et magnétoscope, et c'était pas toujours facile de dégotter la cassette VHS.

Un soir, ce fut un truc vampiro-érotique para-surréaliste de Jean Rollin (un nanar impensable, peut-être Les deux orphelines vampires). Il me semble que Michel Zimbacca était là.
On était une douzaine de curieux, sagement assis sur des chaises face à cette téloche mahousse pendant que Jimmy déballait un petit topo pour expliquer son choix de ce film.
Mais au moment où il s'apprête à s'asseoir en concluant sur la phrase : « Quand j'ai vu ça, j'en suis resté sur les fesses ! », CRAC ! la chaise s'est instantanément effondrée sous lui.
Jimmy les quatre fers en l'air, ouille ! mais le fait de joindre ainsi le geste à la parole était tellement magique que l'instant de stupeur passé, la douleur au coccyx pas encore arrivée, il a aussitôt fusé en fou-rire comme toute l'assistance.

Mordicus n°5, juillet 1991, p. 19