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dimanche 22 février 2009

RATP et retape

Ayant récemment emprunté le métro parisien, je me suis fait tarabuster par ces phylactères joyeusement colorés (les couleurs de l'infamie) qui envahissent les vitres des rames (alors qu'on vous colle une amende dès qu'on vous prend à fixer le moindre autocollant), distribuant des ordres du genre :
1 seconde perdue en station = du retard sur toute la ligne
Pour faciliter ma descente, je prépare ma sortie
Retenir les portes, c’est retenir le métro
Au signal sonore, je m’éloigne des portes
Le train a plusieurs portes, n’hésitez pas à les utiliser
They live !, de Carpenter, assené cette fois sans ambages.
En 1991, du temps de Mordicus, les phylactères (aux becquets orientables) que l'on pouvait apercevoir dans le métro — mais sur les affiches publicitaires murales — étaient autrement plus sympathiques : « En entrée comme au dessert, je bouffe du propriétaire », « Je suis pas allé bosser ce matin, j'irai pas demain : je lis Mordicus », se mettaient par exemple à proclamer les pantins tenant auparavant sur ces affiches le discours du maître. Et des mains amies ornaient les vitres de jolis autocollants : « Fantômas ? Non : la lutte des classes », « Fric et flics et taule et crame », « Rien ne va plus : faites vos jeux », « Chaque âge saccage sa cage », etc. Enfin, si mes souvenirs sont bons.
Je suis nul en manipulations graphiques, mais il ne doit pas être difficile de confectionner de légères variantes au même diamètre (24 cm) pour recouvrir les immondices d'aujourd'hui. Du genre :
La police ouvre le feu, je laisse descendre
Les portes de la nuit s'ouvrent, je laisse ce monde en cendres
1 vie perdue à travailler = du profit pour autrui
1 seconde perdue en passion = du retard dans la carrière
Pour faciliter mon licenciement, je prépare ma sortie
Pour faciliter la bonne descente, je prépare ma Kalachnikov

Retenir les pauvres, satisfaire les maîtres
Retenir ses désirs, c'est se retenir de vivre
Au signal de l'émeute, je descends dans la rue
La révolte a plusieurs raisons, n'hésitez pas à en profiter…

jeudi 19 février 2009

« Homo cogitat »

« L'homme pense. » (Spinoza, Éthique, II, axiome 2).
C'est la pierre d'achoppement de tout matérialisme, historique ou dialectique :
il y a de la pensée, les idées ne sont pas matérielles, la pensée est d'une autre nature que les influx nerveux qui circulent dans le cerveau.
Comment alors échapper au dualisme, aux difficultés des rapports entre corps et esprit, à l'éventuelle suprématie de l'un sur l'autre, à la spirale qui aspire vers le trou noir de la superstition et la religion, comment affirmer le matérialisme contre l'idéalisme ?
Je ne vois que Spinoza, pour avoir édifié un système métaphysique qui soit un matérialisme parfaitement conséquent.
Mais pour cela,
il faut payer le prix fort (et il ne s'agit pas de l'austérité de son œuvre, ni de la présentation au prime abord déroutante de l'Éthique). Le prix fort, c'est qu'il faut admettre que tout pense. La totalité de l'univers matériel existe aussi sous forme mentale (de toute chose matérielle il peut y avoir une idée), et allons-y carrément tant qu'on y est (mais il n'y a pas d'autre possibilité) : sous une infinité d'autres formes, que Spinoza nomme «attributs». L'univers («la Nature», dans l'Éthique, mais bien plus souvent «Dieu», ce qui est certes rebutant, bien qu'idoine pour le XVIIe siècle) est un auto-déploiement infini de lui-même (un peu à la manière du Big Bang, si l'on veut, mais l'image perturbe l'idée) en une infinité d'attributs dont chacun se déploie lui-même à l'infini. Une seule chose, un seul et même déploiement causal identique à lui-même sous quelque attribut qu'on l'appréhende (et dont l'expansion n'a pas de fin : nulle place pour la téléologie ou les causes finales, chez Baruch).
Il est difficile de penser cela.
Ainsi, n'étant constitué que de matière et de pensée, l'être humain ne peut concevoir, envisager, que ces deux attributs-là : l'étendue et la pensée. Mais chaque être réel (c'est-à-dire, dont il y a une idée vraie) existe aussi sous une infinité d'autres attributs, à jamais inconnus de nous, un peu comme des univers parallèles, en quelque sorte, mais ni mentaux ni matériels. Encore que le terme
parallélisme, souvent employé pour désigner les rapports anhiérarchiques entre attributs, soit finalement mal à propos, puisqu'il y a identité totale entre tous les attributs.
Disons que la matière est la même chose que la pensée, à une légère nuance près. Et s'il y a identité, c'est parce que le réel n'est rien d'autre qu'un enchaînement de causes et de conséquences, à leur tour causales, et que c'est cette même et unique causalité qui s'exprime dans chaque attribut. De tout corps, il est une idée. À toute idée vraie, on peut donner corps, trouver le correspondant matériel de cette idée. Aucun arrière-monde, donc, évidemment. Et puisque l'être humain (par exemple) est une partie de la
nature, il exprime une partie d'icelle — de la causalité qu'elle déploie — lorsqu'il est actif, lorsqu'il agit conformément à sa nature propre (pour aller vite, selon l'idée vraie de son corps), ce qui incidemment le rend joyeux. Mais puisqu'il n'est qu'une partie de la nature, environné par une infinité d'autres, il est impossible qu'il ne soit pas souvent passif, obéissant non plus à sa propre causalité (autonomie) mais à celle des autres (aliénation). Comme lorsqu'on reçoit un pot de fleurs sur le crâne, par exemple. Ou qu'on est contraint d'obéir à des ordres qu'on réprouve : c'est moi qui opère, mais c'est autrui qui agit, qui est actif par mon biais…
Bref, voilà pourquoi il faut
«payer le prix fort», lorsqu'on veut tenir à la fois ces deux axiomes, d'une part, que la pensée existe, et d'autre part que cela n'obère en rien le matérialisme : d'une intuition philosophique somme toute simple, on se retrouve projeté dans un système délirant de science-fiction complètement brindzingue, quoique parfaitement rationnel. Et encore n'ai-je rien dit de l'éternité, de l'espèce de largage supersonique de la cinquième partie de l'Éthique…
Mais si quelqu'un a une meilleure idée…
Voilà, c'était le quart d'heure de métaphysique, où je pense (hum). On en reparlera.

D'autres êtres humains ont très bien mis en ligne l'Éthique, transformant avec astuce l'arborescence des propositions auxquelles renvoient les démonstrations en liens hyper-texte, et indiquant à quelles démonstrations ultérieures servira la proposition qu'on est en train de lire. Du beau boulot. Comme si l'hyper-texte avait été inventé tout exprès pour lire l'Éthique.
Ah zut, j'oubliais Marignac ! Non, suis-je bête, il ne vient pas par ici.

vendredi 6 février 2009

La mort n'est rien pour nous


AMOR, AMOR, AMOR…

Quand t'aimes pas… quand tu recules et tu te vois, et tu la vois, là, que tu la désires pas : tu sais qu'elle va venir, et déjà ça te pèse, ce rendez-vous convenu, fade comme les automnes de ton enfance, à t'ennuyer au fond de la classe enneigée de lenteur affligeante — la main dans les cheveux sales ou tachée d'encre — et qui pue la pesanteur de la grisaille, des jours gris comme des gribouillages de crayons rongés au sang, des gribouillis laids comme des poux, des hiboux dans la bouche, genoux cognés sur les caillasses, écorchés au bois du bureau riquiqui, l'odeur tiède, écœurante, du chou mais jamais de bijoux… elle va venir et ça y est tu te dis qu'elle n'est pas si belle, qu'elle est assez moche même, parfois franchement affreuse, presque répugnante. Alors elle entre, trémoussante et tout sourire et oui c'est vrai : elle est sacrément laide ! Tu sues de stupeur et t'affaisses un peu : ça devient trop dimanche, tout ce poids de désir épuisé, évanoui, le creux diluant de l'ancienne vitalité perdue — alors tu l'observes en cherchant un angle qui l'embellisse un minimum, un coin de regard qui lui rendrait brièvement un bout de sa grâce passée, mais en vain.
Tu fais l'amour et d'un coup s'ouvre un gouffre, tu t'extirpes en arrière et te regardes accomplir ces gestes ahanants et grotesques, si loin de la perte de soi, et tu vois son visage se tordre en grimaces d'extase qui l'enlaidissent encore plus… Un jeu mécanique à pleurer, exténuant et nu.
Tu es assis au cinéma à côté d'elle et tu lui prends la main nonchalamment, un petit signe de tendresse. Et sa main frétille dans la tienne, alors tu dois frétiller aussi, montrer que toi aussi tu frétilles pour elle… mais plus le film avance, moins tu arrives à suivre l'intrigue : tu ne penses plus qu'à ta main, que tu voudrais retirer maintenant, soustraire à cette prison gluante, car ton geste si léger tout à l'heure pèse à présent du poids de l'amour qui se replie : pourquoi la lui dérober à cet instant-ci, cette main, « pourquoi fait-il ça ? », va-t-elle penser, est-ce à cause de l'embrassement passionné que se prodiguent sur l'écran des personnages dont tu te soucies comme d'une guigne ? Ne serait-ce pas un signe, cette petite rupture, cette séparation des mains désormais moites de s'être tant frottées ?…
Et puis merde ! brusquement tu arraches ta main à la sienne et tu te grattes le nez.

vendredi 30 janvier 2009

Comme le tampax…

Cela fait une semaine que Les Moissonneuses ont été fauchées.
Cela fait surtout QUATRE-VINGT JOURS que Julien croupit en taule sous régime DPS.
Cela fait presque 76 ans que Torma a été englouti par les glaciers du Spitzberg.
Et il y a bien longtemps que la technique de la distillation a été mise au point.
« Là, sombre et s'engloutit, dans des flots de désastres,
L'hydre Univers tordant son corps écaillé d'astres. »