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vendredi 22 février 2013

Pari perdu (2)




Voici trois ans et demi, j'avais consacré un billet à la chanson Paris-jadis qu'interprètent Jean Rochefort et Jean-Pierre Marielle dans le générique de début du film de Bertrand Tavernier, Des enfants gâtés. Soit dit en passant, je crois que c'est le billet qui a suscité le plus riche échange de commentaires sur ce blogue, grâce à l'érudition inépuisable de certain Anonyme Historique qui a hélas depuis longtemps déserté ces fichus parages — on avait dérivé vers une fructueuse confrontation de divergences relatives à quelques passages du Pont Mirabeau d'Apollinaire…

Bref, j'ai retrouvé le générique qui ouvre le film (merci, Ubi !), et le second degré de la chanson est bel et bien patent — c'est épatant !

Mais depuis, comme le notait déjà Debord deux ans seulement après la sortie de ce film, dans sa Préface à la quatrième édition italienne de « La Société du Spectacle », « la marchandise spectaculaire a été amenée à un étonnant renversement de son type de justification mensongère » : les néo-villes ne sont désormais plus hérissées de fer, de verre et de béton mais présentent le charme jaunement rieur des bourgades d'antan : rues piétonnes, immeubles proprets, parterres fleuris — il ne manque que des êtres réellement humains, mais c'est un détail, n'est-ce pas ? Et c'est ainsi que « le faux peut relever légalement le nom du vrai qui s’est éteint. » (ibid.)

À ce sujet, on lira avec profit le vigoureux opuscule récemment paru aux éditions 13 bis, Guide du XXe (arrondissement) pour le XXIe (siècle).

lundi 30 août 2010

Dans le monde réellement renversé


J'avais trente ans et l'heure était venue de proclamer ma présence sur Terre et, non, elle n'était ni vaine ni insipide et au moment où les circonstances m'étaient le moins propices c'était justement l'instant de les retourner en ma faveur, me disais-je, personne ne s'y attendrait et comme un diable surgissant de leur boîte j'allais saisir l'occasion qu'ils m'offraient de leur montrer qu'ils avaient tellement baissé les bras qu'ils marchaient désormais sur les mains.
Grégoire Bouillier, L'Invité mystère, Éditions Allia, 2004, pp. 30-31

Pour retrouver quelques bribes d'un monde où c'était encore la voûte étoilée que l'on apercevait la nuit en levant les yeux, on pourra écouter cette évocation de Pierre Mac Orlan que diffusait hier soir Mathieu Bénézet sur France-Culture :

lundi 24 août 2009

Pari perdu





… Paris Restera, quoi qu'il advienne, La capital' souveraine La seul', l'unique et la reine Par le cœur et par l'esprit… entend-on dans cette chanson de 1977 écrite par Jean-Roger Caussimon, mise en musique par Philippe Sarde et interprétée au générique du film de Tavernier par Jean Rochefort et Jean-Pierre Marielle (qui ne jouent pas dans le film). Il n'aura pas fallu plus de deux décennies pour ruiner complètement cette assertion, qui sonnait déjà plutôt comme une prière à la date de sortie du film, vu l'état de la capitale après les ravages pompidolo-giscardiens. Mais à la réflexion, non, pas une prière : un glas cynique et amer. Les couplets semblent des antiphrases, comme en témoigne ce passage, écrit après la création des voies sur berges : Et la Seine, enfin, leur donne L'attrait de ses quais fleuris…

lundi 18 mai 2009

La séparation achevée

Merci, Pop9, pour ce dessin d'Andy Singer

Cloîtrés chacun devant le miroir glacé de leur écran, nombre d'êtres humains ne se rencontrent plus que virtuellement. Sans doute une nouvelle étape dans la croissance de la société du spectacle, et qui appelle de nouveaux commentaires, mais qui saura donc aujourd'hui les écrire ?
Paradoxalement, cette forme inédite de communication favorise — outre la pratique généralisée de la dactylographie — la possibilité de véritables amours platoniques, tandis que Mourplatte semble définitivement rayée de la carte.

samedi 14 mars 2009

Appendicectomie, sectes omises



Tous ceux [les préjugés] que j’entreprends de signaler ici dépendent d’ailleurs d’un seul, consistant en ce que les hommes supposent communément que toutes les choses de la nature agissent, comme eux-mêmes, en vue d’une fin, et vont jusqu’à tenir pour certain que Dieu lui-même dirige tout vers une certaine fin ; ils disent, en effet, que Dieu a tout fait en vue de l’homme et qu’il a fait l’homme pour que l’homme lui rendît un culte. C’est donc ce préjugé seul que je considérerai d’abord cherchant primo pour quelle cause la plupart s’y tiennent et pourquoi tous inclinent naturellement à l’embrasser. […]
Il suffira pour le moment de poser en principe ce que tous doivent reconnaître : que tous les hommes naissent sans aucune connaissance des causes des choses, et que tous ont un appétit de rechercher ce qui leur est utile, et qu’ils en ont conscience. De là suit : 1° que les hommes se figurent être libres, parce qu’ils ont conscience de leurs volitions et de leur appétit et ne pensent pas, même en rêve, aux causes par lesquelles ils sont disposés à appéter et à vouloir, n’en ayant aucune connaissance. Il suit : 2° que les hommes agissent toujours en vue d’une fin, savoir l’utile qu’ils appètent. D’où résulte qu’ils s’efforcent toujours uniquement à connaître les causes finales des choses accomplies et se tiennent en repos quand ils en sont informés, n’ayant plus aucune raison d’inquiétude. S’ils ne peuvent les apprendre d’un autre, leur seule ressource est de se rabattre sur eux-mêmes et de réfléchir aux fins par lesquelles ils ont coutume d’être déterminés à des actions semblables, et ainsi jugent-ils nécessairement de la complexion d’autrui par la leur. Comme, en outre, ils trouvent en eux-mêmes et hors d’eux un grand nombre de moyens contribuant grandement à l’atteinte de l’utile, ainsi, par exemple, des yeux pour voir, des dents pour mâcher, des herbes et des animaux pour l’alimentation, le soleil pour s’éclairer, la mer pour nourrir des poissons, ils en viennent à considérer toutes les choses existant dans la Nature comme des moyens à leur usage. Sachant d’ailleurs qu’ils ont trouvé ces moyens, mais ne les ont pas procurés, ils ont tiré de là un motif de croire qu’il y a quelqu’un d’autre qui les a procurés pour qu’ils en fissent usage. Ils n’ont pu, en effet, après avoir considéré les choses comme des moyens, croire qu’elles se sont faites elles-mêmes, mais, tirant leur conclusion des moyens qu’ils ont accoutumé de se procurer, ils ont dû se persuader qu’il existait un ou plusieurs directeurs de la nature, doués de la liberté humaine, ayant pourvu à tous leurs besoins et tout fait pour leur usage. N’ayant jamais reçu au sujet de la complexion de ces êtres aucune information, ils ont dû aussi en juger d’après la leur propre, et ainsi ont-ils admis que les Dieux dirigent toutes choses pour l’usage des hommes afin de se les attacher et d’être tenus par eux dans le plus grand honneur ; par où il advint que tous, se référant à leur propre complexion, inventèrent divers moyens de rendre un culte à Dieu afin d’être aimés par lui par-dessus les autres, et d’obtenir qu’il dirigeât la Nature entière au profit de leur désir aveugle et de leur insatiable avidité. De la sorte, ce préjugé se tourna en superstition et poussa de profondes racines dans les âmes ; ce qui fut pour tous un motif de s’appliquer de tout leur effort à la connaissance et à l’explication des causes finales de toutes choses. Mais, tandis qu’ils cherchaient à montrer que la Nature ne fait rien en vain (c’est-à-dire rien qui ne soit pour l’usage des hommes), ils semblent n’avoir montré rien d’autre sinon que la Nature et les Dieux sont atteints du même délire que les hommes. Considérez, je vous le demande, où les choses en sont enfin venues ! Parmi tant de choses utiles offertes par la Nature, ils n’ont pu manquer de trouver bon nombre de choses nuisibles, telles les tempêtes, les tremblements de terre, les maladies, etc., et ils ont admis que de telles rencontres avaient pour origine la colère de Dieu excitée par les offenses des hommes envers lui ou par les péchés commis dans son culte ; et, en dépit des protestations de l’expérience quotidienne, montrant par des exemples sans nombre que les rencontres utiles et les nuisibles échoient sans distinction aux pieux et aux impies, ils n’ont pas pour cela renoncé à ce préjugé invétéré. Ils ont trouvé plus expédient de mettre ce fait au nombre des choses inconnues dont ils ignoraient l’usage, et de demeurer dans leur état actuel et natif d’ignorance, que de renverser tout cet échafaudage et d’en inventer un autre. Ils ont donc admis comme certain que les jugements de Dieu passent de bien loin la compréhension des hommes : cette seule cause certes eût pu faire que le genre humain fût à jamais ignorant de la vérité, si la mathématique, occupée non des fins mais seulement des essences et des propriétés des figures, n’avait fait luire devant les hommes une autre norme de vérité ; outre la mathématique on peut assigner, d’autres causes encore (qu’il est superflu d’énumérer ici) par lesquelles il a pu arriver que les hommes aperçussent ces préjugés communs, et fussent conduits à la connaissance vraie des choses.
J’ai assez expliqué par là ce que j’ai promis en premier lieu. Pour montrer maintenant que la Nature n’a aucune fin à elle prescrite et que toutes les causes finales ne sont rien que des fictions des hommes, il ne sera pas besoin de longs discours. […] Et il ne faut pas oublier ici que les sectateurs de cette doctrine, qui ont voulu faire montre de leur talent en assignant les fins des choses, ont, pour soutenir leur doctrine, introduit une nouvelle façon d’argumenter : la réduction non à l’impossible, mais à l’ignorance ; ce qui montre qu’il n’y avait pour eux aucun moyen d’argumenter. Si, par exemple, une pierre est tombée d’un toit sur la tête de quelqu’un et l’a tué, ils démontreront de la manière suivante que la pierre est tombée pour tuer cet homme. Si elle n’est pas tombée à cette fin par la volonté de Dieu, comment tant de circonstances (et en effet il y en a souvent un grand concours) ont-elles pu se trouver par chance réunies ? Peut-être direz-vous cela est arrivé parce que le vent soufflait et que l’homme passait par là. Mais, insisteront-ils, pourquoi le vent soufflait-il à ce moment ? pourquoi l’homme passait-il par là à ce même instant ? Si vous répondez alors : le vent s’est levé parce que la mer, le jour avant, par un temps encore calme, avait commencé à s’agiter ; l’homme avait été invité par un ami ; ils insisteront de nouveau, car ils n’en finissent pas de poser des questions : pourquoi la mer était-elle agitée ? pourquoi l’homme a-t-il été invité pour tel moment ? et ils continueront ainsi de vous interroger sans relâche sur les causes des événements, jusqu’à de que vous vous soyez réfugié dans la volonté de Dieu, cet asile de l’ignorance. De même, quand ils voient la structure du corps humain, ils sont frappés d’un étonnement imbécile et, de ce qu’ils ignorent les causes d’un si bel arrangement, concluent qu’il n’est point formé mécaniquement, mais par un art divin ou surnaturel, et en telle façon qu’aucune partie ne nuise à l’autre. Et ainsi arrive-t-il que quiconque cherche les vraies causes des prodiges et s’applique à connaître en savant les choses de la nature, au lieu de s’en émerveiller comme un sot, est souvent tenu pour hérétique et impie et proclamé tel par ceux que le vulgaire adore comme des interprètes de la Nature et des Dieux. Ils savent bien que détruire l’ignorance, c’est détruire l’étonnement imbécile, c’est-à-dire leur unique moyen de raisonner et de sauvegarder leur autorité.

Spinoza, appendice de la première partie de l'Éthique [1675],
trad. Charles Appuhn (1904)

samedi 28 février 2009

Un héraut de notre temps

Un État où les sujets ne prennent pas les armes par ce seul motif que la crainte les paralyse, tout ce qu’on en peut dire, c’est qu’il n’a pas la guerre, mais non pas qu’il ait la paix […]. Aussi bien une société où la paix n’a d’autre base que l’inertie des sujets, lesquels se laissent conduire comme un troupeau et ne sont exercés qu’à l’esclavage, ce n’est plus une société, c’est une solitude.
Spinoza, Traité politique, V, §4 (trad. Saisset)

dimanche 22 février 2009

RATP et retape

Ayant récemment emprunté le métro parisien, je me suis fait tarabuster par ces phylactères joyeusement colorés (les couleurs de l'infamie) qui envahissent les vitres des rames (alors qu'on vous colle une amende dès qu'on vous prend à fixer le moindre autocollant), distribuant des ordres du genre :
1 seconde perdue en station = du retard sur toute la ligne
Pour faciliter ma descente, je prépare ma sortie
Retenir les portes, c’est retenir le métro
Au signal sonore, je m’éloigne des portes
Le train a plusieurs portes, n’hésitez pas à les utiliser
They live !, de Carpenter, assené cette fois sans ambages.
En 1991, du temps de Mordicus, les phylactères (aux becquets orientables) que l'on pouvait apercevoir dans le métro — mais sur les affiches publicitaires murales — étaient autrement plus sympathiques : « En entrée comme au dessert, je bouffe du propriétaire », « Je suis pas allé bosser ce matin, j'irai pas demain : je lis Mordicus », se mettaient par exemple à proclamer les pantins tenant auparavant sur ces affiches le discours du maître. Et des mains amies ornaient les vitres de jolis autocollants : « Fantômas ? Non : la lutte des classes », « Fric et flics et taule et crame », « Rien ne va plus : faites vos jeux », « Chaque âge saccage sa cage », etc. Enfin, si mes souvenirs sont bons.
Je suis nul en manipulations graphiques, mais il ne doit pas être difficile de confectionner de légères variantes au même diamètre (24 cm) pour recouvrir les immondices d'aujourd'hui. Du genre :
La police ouvre le feu, je laisse descendre
Les portes de la nuit s'ouvrent, je laisse ce monde en cendres
1 vie perdue à travailler = du profit pour autrui
1 seconde perdue en passion = du retard dans la carrière
Pour faciliter mon licenciement, je prépare ma sortie
Pour faciliter la bonne descente, je prépare ma Kalachnikov

Retenir les pauvres, satisfaire les maîtres
Retenir ses désirs, c'est se retenir de vivre
Au signal de l'émeute, je descends dans la rue
La révolte a plusieurs raisons, n'hésitez pas à en profiter…

jeudi 19 février 2009

« Le marché des mots » (Raoul Vilette)

Jusqu'en 1989, lorsqu'une boîte licenciait en masse, on parlait de plan de licenciement. Le 2 août de cette année-là, l'expression a légalement été transformée : c'est plan social, qu'il fallait dorénavant employer.
Aujourd'hui (depuis la loi de modernisation sociale du 17 janvier 2002, quand même), le plan de licenciement révèle enfin son vrai visage : c'est désormais un plan de sauvegarde de l'emploi.
Le lexique orwellien de Raoul Vilette, Le marché des mots/Les mots du marché, vieux projet de Daniel Joubert qui explique le retournement marchand du langage, a été publié par Les nuits rouges en 1997, et depuis soldé dans le réseau Mona lisait pour que pouic, même pas la peine de le voler.