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mercredi 5 juin 2019

Des livres et nous
(Vœux, vœux noirs…)



Excellente nouvelle : les éditions Métailié viennent de publier le septième roman des aventures de Jack Parlabane, le journaliste casse-cou de Christopher Brookmyre, sous le titre Sombre avec moi.
(Les anglophones peuvent écouter ici la conférence donnée par l'auteur en août 2016 au sujet de ce roman, l'un des meilleurs de cette série — mais tous sont au bas mot à tomber par terre).

La traductrice en est cette fois Céline Schwaller, après l'impeccable Emmanuelle Hardy pour le cinquième épisode, paru chez Denoël voici neuf ans.

Son choix de traduire ainsi le titre original Black Widow (Veuve noire) est intéressant en ce qu'il joue sur les deux acceptions du terme « sombre » (l'adjectif et le verbe conjugué), et que ce calembour colle bien à l'intrigue, mais il en dévoile à mon sens un peu trop par rapport à une traduction littérale.



Mais ce que je regrette surtout (comme je le disais déjà dans un précédent billet), c'est l'incohérence de l'édition française des aventures de Parlabane, qui requiert une lecture chronologique — ne serait-ce que parce qu'au fil des épisodes apparaissent des personnages secondaires qui reviendront dans certains des suivants.
Et Brookmyre, qui s'efforce de construire un univers romanesque cohérent, s'amuse même à faire intervenir dans la série Parlabane des personnages rencontrés dans d'autres pans de son œuvre !
On croise ainsi dans Sombre avec moi un certain « Sammy  Finnegan » que les lecteurs anglophones avaient déjà rencontré dans le deuxième roman de la trilogie Jasmine Sharp / Catherine McLeod, hélas inédite en français, When the Devil Drives (2012).

Jusqu'ici, seuls les deux premiers et le cinquième Parlabane avaient été traduits, respectivement en « Série Noire »  par Nicolas Mesplède (Un matin de chien et Au royaume des aveugles) puis chez Denoël par Emmanuelle Hardy (Les canards en plastique attaquent !), et voici qu'on publie le septième en sautant le sixième !
Or dans ce sixième épisode, on croisait déjà l'inspecteur Catherine McLeod, co-héroïne de la trilogie Jasmine Sharp et qui réapparaît dans Sombre avec moi.
Mais le plus ennuyeux pour le lecteur français, c'est que dans ce fatras éditorial on ne comprend plus rien à l'évolution des relations entre Jack Parlabane et son épouse, Sarah Slaughter (patronyme judicieusement transposé en « Bouchery » dans les traductions françaises), puisque c'est dans le sixième épisode qu'on apprend leur séparation.

Bref, pour plus de clarté, voici la liste chronologique des éditions écossaises et françaises de cette série : à ce jour huit romans, deux nouvelles et une novella.
[Note de juillet 2021 : dans cette couleur, les publications postérieures au présent billet]

1) Quite Ugly One Morning, Little, Brown, 1996.
Publié en français sous le titre Un matin de chien, traduit par Nicolas Mesplède, Paris, Gallimard, 2001, coll. « Série noire » n°2521

1 bis) [nouvelle] Bampot Central, dans l'anthologie dirigée par Mike Ripley et Maxim Jakubowski Fresh Blood II, The Do-Not Press, 1997; rééd. in Jaggy Splinters, Hachette Digital, 2012 (e-book).
Disponible sur le site de l'auteur, cette nouvelle développe un passage du premier roman : celui où Jack s'en va poster un jouet pour le fils de son ami américain Larry Freeman.

2) Country of the Blind, Little, Brown, 1997.
Publié en français sous le titre Le Royaume des aveugles, traduit par Nicolas Mesplède et révisé par Catherine Boudigues, Paris, Gallimard, 2001, coll. « Série noire » n°2610

3) Boiling a Frog, Little, Brown, 2000

4) Be my Ennemy (or, Fuck this for a Game of Soldiers), Little, Brown, 2004

5) The Attack of the Unsinkable Rubber Ducks, Little, Brown, 2007.
Publié en français sous le titre Les canards en plastique attaquent !, traduit par Emmanuelle Hardy, Paris, Denoël, 2010

5 bis) [nouvelle] place bo, in Jaggy Splinters, Hachette Digital, 2012 (disponible uniquement en e-book)


6) Dead Girl Walking, Little, Brown Book Group, 2015

7) Black Widow, Little, Brown Book Group, 2016.
Publié en français sous le titre Sombre avec moi, traduit par Céline Schwaller, Paris, Métailié, coll. « Bibliothèque écossaise », 2019 ; rééd. Points, coll. « Points Policier » n°P5168, 2020

 7 bis) [novella] The Last Day of Christmas (The Fall of Jack Parlabane), Hachette Digital, 2014 (disponible uniquement en e-book).
Ce court roman introduit un personnage capital pour la compréhension du suivant, dont il forme un préambule.

8) Want You Gone, Little, Brown Book Group, 2017 (publié aux États-Unis sous le titre The Last Hack).
Publié en français sous le titre Les ombres de la toile, traduit par David Fauquemberg, Paris, Métailié, coll. « Bibliothèque écossaise », 2020 ; rééd. Points, coll. « Points Policier » n°P5339, 2021

Jack Parlabane apparaît, disons… en coulisses, dans le roman suivant signé Chris Brookmyre :
Fallen Angel, Little, Brown Book Group, 2020
Publié en français sous le titre L'ange déchu, traduit par Céline Schwaller, Paris, Métailié, coll. « Bibliothèque écossaise », 2021

mardi 27 septembre 2016

A Big Boy Did It…
(Christopher Brookmyre, magicien du récit)



Il y aurait beaucoup à dire sur cet écrivain écossais contemporain, hélas si peu traduit en français : six romans, seulement, sur la quasi-vingtaine qu'il a produits à ce jour.

Une édition française aberrante, de surcroît : dans la série qui met en scène le journaliste Jack Parlabane, qui compte sept romans asteure, seuls les deux premiers et le cinquième ont été traduits, respectivement en « Série Noire »  par Nicolas Mesplède (Un matin de chien et Au royaume des aveugles) puis chez Denoël par Emmanuelle Hardy (Les canards en plastique attaquent !) alors qu'on n'est pas chez Léo Malet ni San-Antonio ; la série requiert de lire les récits dans l'ordre, comme pour Arsène Lupin ou Harry Potter, par exemple.
Dans Les canards en plastique attaquent !, Brookmyre ne manque pas de nous rappeler les précédentes mésaventures de son anti-héros Parlabane, qu'on serait déconfit de lire ensuite, après avoir précédemment appris leur chute (mais chut !)

Pareil pour la trilogie « Angélique de Xavia » : pourquoi seuls les deux premiers ont-ils été traduits, alors que leur saveur déjà émouscaillante ne prend tout son sens qu'avec le dernier, A Snowball in Hell ?
Attardons-nous un peu sur ce titre, et sur les deux précédents de cette trilogie titillante, thrillereuse, hilarante.

Celui-ci, donc, d'abord : A Snowball in Hell. Littéralement : Une boule de neige en enfer. Qu'est-ce à dire ?
Hé bien tout simplement ceci, qui n'est pas la moindre malice de l'auteur, que ce titre — comme la plupart de ceux de ses romans —masque une référence plus ou moins capillotractée.

« A snowball's chance in hell » est une expression courante que l'on pourrait traduire par : « Pas l'ombre d'une chance », mais en même temps, il faut savoir que Snowball, en argot afro-américain, désigne un Noir, de façon moins hostile qu'ironique.
Angélique de Xavia, d'origine ougandaise, est noire.
Dans cet ultime volume de la trilogie, elle se retrouve propulsée dans ce que n'importe qui de pas trop diabolique qualifierait d'enfer.
Une Snowball en enfer… et elle n'a pas l'ombre d'une chance de s'en sortir.

Le  précédent épisode de cette trilogie — une des plus belles époustouflances que j'ai lues — a été très judicieusement traduit en français sous le titre Petit bréviaire du braqueur, mais s'intitule originellement The Sacred Art of Stealing. Littéralement, L'art sacré du vol — variation sur le titre d'une chanson présentant toutes les traces de l'authenticité dans le monde réel (celui dans lequel nous — mais qui ? — vivons) : The Sacred Art of Leaving, de Billy Franks — et dont on trouvera une autre déclinaison dans A Snowball in Hell : « In 1634, a London writer calling himself Hocus Pocus (believed to be one of Samuel Rid) published The Anatomy of Legerdemain : The Art of jugling [sic] » (Abacus, paperback ed., 2009, pp. 189-190).


Et effectivement, le plus sacré des secrets, ce n'est pas de savoir dérober, voler ou braquer, c'est de savoir disparaître avant que quiconque s'aperçoive de quoi que ce soit, c'est de savoir comment se barrer, surtout quand on est complètement barré — comme le sont la plupart des personnages de Brookmyre.

Et pour ça, faut monter de sacrées arnaques, se payer la tête des gogos (qu'ils soient flics ou truands), savoir transmuer la poudre de perlimpimpin en poudre d'escampette…
Oups, pardon, j'en dis déjà trop !

Le premier titre de la série, A Big Boy Did It and Ran Away, a été traduit en français par Emmanuelle Hardy (excellente traductrice qui a pris la relève du non moins excellent Nicolas Mesplède — ça fait plaisir de voir que les meilleurs auteurs bénéficient en France des meilleurs traducteurs…) par Petite bombe noire. Très astucieux de la part de la traductrice, puisqu'il s'agit d'une histoire très noire mettant en scène un gang de terroristes armés de quantité de bombes, et que d'un autre côté ce titre français qualifie très ingénieusement l'héroïne de cette saga.
Au point que Brookmyre lui-même, dans A Snowball in Hell, apprend au lecteur que depuis qu'Angélique est venue travailler en France, ses collègues la désignent tous comme « la petite bombe noire  » (Abacus, paperback ed., 2009, p. 40).
Je n'ai pas encore réussi à déterminer à quoi se réfère la phrase « A Big Boy Did It and Ran Away » mais il semblerait que cela se rapporte à une comptine (mais laquelle, et pourquoi — à part le fait que le roman traite beaucoup des émois musicaux d'une bande d'ados ?)

Mais l'important est ailleurs, il ne s'agit pas de ça.
(But that’s not it.)

Dans nombre de ses romans, Brookmyre pratique l'illusion, et cela à plusieurs niveaux.
Dans Petit bréviaire du braqueur et Les canards en plastique attaquent !, par exemple, il est explicitement question de mystification, de prestidigitation, et surtout d'arnaques rendues possibles par la crédulité des gogos. Je ne parle là que des personnages : ils se font avoir en beauté mais le lecteur n'est pas dupe car l'auteur lui livre honnêtement tous les éléments — il ne s'agit pas de coups fourrés envers le lecteur comme a pu en commettre Agatha Christie dans Dix petits nègres ou  Le meurtre de Roger Ackroyd, par exemple : deux récits qui ne doivent au final leur intérêt qu'à un tour de passe-passe de l'auteur, qui ne joue pas cartes sur table (autre titre de la grande Agatha, soit dit en passant).

Christopher Brookmyre, lui, joue cartes sur table.
Le huit de carreau, par exemple (bizarrement le sept, dans la traduction d'Emmanuelle Hardy, mais il est vrai qu'on ne voit pas très précisément sur le tableau de Georges de La Tour, le pouce du tricheur masquant partiellement la carte).
Ce qui ne l'empêche nullement, par le travail même de l'écriture, d'embrouiller encore plus avant le lecteur, de l'arnaquer en beauté pour son plus grand plaisir : le lecteur adore se sentir blousé lorsqu'il en tire jubilation. Comme celui de Nous trois, d'Echenoz, par exemple ; ou encore, dans un autre domaine, le spectateur de Spider, de Cronenberg, qui ne comprend qu'à la moitié du film pourquoi celui-ci semblait tourné par un attardé mental…

Un exemple stupéfiant nous en est donné dans A Snowball in Hell, pp. 315-317, que je me retiens de dévoiler : ce serait déflorer à bas prix le sel d'une lecture éventuelle. Et la fleur de sel est un délice qu'on s'en voudrait d'affadir…

Mais on peut en donner une idée par ce passage de Faites vos jeux ! (L'Aube poche, 2008, pp. 69-70 ; traduit par Emmanuelle Hardy-Seguin), sachant que Jane fait ici sa première apparition dans le récit  :

Jane s'arrêta net quand elle le vit approcher dans la bruine, se dépêchant sous le ciel bas et lourd de cette matinée. Il était onze heures du matin, mais les voitures circulaient encore tous phares allumés et la visibilité extérieure ne s'était pas améliorée depuis l'extinction des lampadaires, deux heures auparavant.
Il était en uniforme et, la mine renfrognée, tenait quelque chose de métallique à la main.
Elle le regarda fixement, le temps de mesurer toutes les conséquences de ce qu'elle voyait, et ces quelques secondes d'hésitation lui coûtèrent la possibilité d'une échappatoire. Il leva les yeux et la vit. Le contact visuel avait été établi : il savait donc qu'elle était là.

Si elle s'était montrée plus vigilante, elle aurait pu le repérer plus tôt et prendre les mesures appropriées : changer son itinéraire, ou passer du temps sur des zones que son intrusion n'auraient pas affectées, ou tout simplement dissimuler sa présence. Éteindre toutes les lumières, ne pas se montrer, attendre, et il aurait fini par s'en aller. Un simple coup de téléphone pour transmettre les informations appropriées et il ne serait pas revenu. Mais ce scénario était compromis à présent. Elle n'avait pas d'autre choix que de le laisser faire un carnage.

Elle marcha à contrecœur vers la porte d'entrée, pieds nus, la trace discrète de ses bas ayant perdu toute signification comparé au gâchis qui allait suivre.

« Bonjour, vérification des compteurs, annonça-t-il.
— Oh, bien sûr. Entrez », dit-elle en se forçant à sourire.
Ce n'était pas sa faute ; il faisait son boulot, c'est tout.
Simplement, ce n'était pas le bon moment, vraiment pas. Si elle avait fait le couloir cinq minutes plus tard, ça n'aurait pas été un drame ; ou si elle n'avait pas lessivé la cuisine à l'instant, elle aurait pu le faire entrer par-derrière.

Elle le conduisit à l'autre bout de l'entrée, jusqu'au placard sous l'escalier, près de l'accès au salon. Il pointa son instrument et enregistra les données.
« Voilà, c'est fait, merci », dit-il et elle l'escorta jusqu'à la sortie. Cela n'avait pris que quelques secondes.

Jane ferma la porte et se retourna pour évaluer les dégâts.
Deux jeux d'empreintes, aller et retour, indiquaient le passage du releveur de compteurs sur la moquette qu'elle venait de nettoyer.
L'homme n'était pas particulièrement grand ni corpulent, mais ça n'avait pas d'importance. Le problème résidait dans le type de semelles. Les semelles lisses répartissent le poids et laissent un minimum de traces. Mais ces grosses semelles en caoutchouc à indentations avaient mordu les fibres comme la mâchoire d'un Doberman, et ce Doberman avait bavé, qui plus est.
Chaque pas en direction de l'intérieur avait laissé une marque d'humidité et il y avait, à proximité de la porte, un mélange abrasif de terre, de feuilles mortes, de gros sel et d'écorce, typique de la saison.

Un magicien du récit, donc, qui sait à merveille accoler la forme au fond — ce que d'aucuns ont prétendu, sans doute à juste titre, être la caractéristique d'un grand écrivain.

Un grand garçon, assurément.
A Big Boy Did It…

vendredi 23 septembre 2016

Quand George Weaver chroniquait des Série Noire pour L'Année de la fiction (4)


J'ai mis beaucoup de temps, en réalité, à en redemander, mais depuis qu'en avril dernier Petit bréviaire du braqueur m'est tombé sous les yeux, je n'arrête pas de m'abreuver de ce loufdingue qui mixe allègrement — entre autres — Manchette (pour la précision de l'écriture et la férocité de la critique sociale) et Westlake (pour l'humour ahurissant et l'intelligence de l'intrigue), avec une pincée de magie supplémentaire…


Journaliste un peu trop fouineur au goût des caïds de Los Angeles, où il enquête depuis deux ans, Jack Parlabane regagne précipitamment son Écosse natale après avoir réchappé de justesse à un tueur à gages.
Le lendemain de son arrivée à Édimbourg, la police découvre au milieu d'un foutoir monstrueux le cadavre de l'honorable Jeremy Ponsonby, chef de clinique à l'hôpital Victoria d'Edimbourg, horriblement mutilé dans son appartement qui est situé juste au-dessous de celui où vient d'emménager Parlabane. Celui-ci est un instant suspecté, mais vite relâché, d'autant qu'une aiguille retrouvée sur les lieux du crime fait penser à l'œuvre d'un junkie.
Sa brève détention a permis à Jack de s'attirer la sympathie de l'inspectrice Jenny Dalziel.

À son retour chez lui, Jack surprend une jeune femme sortant de l'appartement sous scellés : c'est Sarah Bouchery, l'ex-femme de Jeremy, elle-même anesthésiste à l'hôpital Victoria.
Jack ayant gagné sa confiance, elle lui montre ce qu'elle vient de découvrir chez son ex-mari : une ampoule médicale vide. A l'hôpital, Sarah l'analyse : elle contenait du chlorure de potassium, substance indécelable dont l'injection provoque l'arrêt du cœur.
Mis au courant, Jack comprend que la mise à sac de l'appartement visait à masquer un assassinat délibéré, plan B d'une première tentative plus discrète ayant échoué, mais il s'interroge sur le mobile. Sarah lui explique que Jeremy était un joueur invétéré, au point que, sommé par ses créanciers bookmakers, il avait dû emprunter une somme considérable à son père, lui-même mandarin au Victoria et qui se remboursait en faisant retenir à la source une grosse partie du salaire de son fils, ce qui ne laissait à celui-ci que le minimum vital.
Jack s'informe auprès de Jenny : Jeremy continuait cependant à vivre sur un grand train et à parier, désormais en liquide. C'est donc qu'il disposait de revenus officieux : avec l'aide de Sarah, Jack et Jenny fouillent l'appartement de fond en comble et dénichent en effet un sac bourré de billets. Quelqu'un — forcément un membre du Trust administrant les hôpitaux d'Edimbourg — connaissait les ennuis financiers du Dr Ponsonby et l'avait convaincu d'effectuer contre rétribution une besogne mystérieuse, suffisamment compromettante pour qu'il faille finalement se débarrasser de lui.
Le lendemain, Jack utilise auprès des instances dirigeantes du Trust sa carte de journaliste du Los Angeles Tribune pour s'introduire dans les locaux de l'hôpital et s'immiscer dans le système informatique, un logiciel de sa conception lui permettant de déjouer les cryptages.
Il apprend alors que le directeur du Trust, Stephen Lime, projette de fermer l'annexe gériatrique du Victoria, l'hôpital Georges Romanes, et de vendre à bas prix ce terrain qui dispose d'une situation magnifique au cœur de la ville, idéal pour un hôtel de luxe — un document laissant soupçonner que c'est Lime lui-même qui se tapit derrière le futur acheteur.
Or Jeremy travaillait souvent au Romanes, et Sarah s'aperçoit, en consultant l'historique de la gestion des lits, qu'un nombre anormalement élevé de lits ont pu être fermés suite au décès de leur occupant par infarctus.
Jack et Sarah comprennent alors le rôle de Jeremy : Lime le payait pour injecter aux vieillards du chlorure de potassium, afin de rendre possible la fermeture du site faute d'occupants. Cette tâche accomplie, Lime a dépêché un tueur pour liquider ce témoin gênant qu'était devenu Jeremy.
Mais Parlabane a laissé des traces de son intrusion dans les dossiers cryptés de Lime, et Sarah de ses recherches sur la gestion des lits : Lime comprend qu'il a été découvert, sa seule issue est de les éliminer eux aussi. Il fait irruption chez Jack armé d'un fusil, en compagnie de son tueur, Darren Mortlake, à qui il ordonne de les égorger.
Jack parvient à retourner la situation en convainquant Darren qu'il est le prochain sur la liste, et la police intervient à point pour arrêter les meurtriers.
Jack et Sarah peuvent enfin nouer tranquillement leur idylle.


*****
Un très remarquable polar qui se lit d'une traite, de facture parfaitement classique (l'intrigue fait penser notamment à Hammett), mais que les dialogues jubilatoires tirent vers Latimer ou Westlake, le tout mis au service d'une critique sans fard de l'ultra-libéralisme à la sauce Thatcher.

Tous les ingrédients du délectable sont réunis, et dosés avec le plus grand soin, l'auteur sachant parfaitement où il va.
La rigueur de la construction permet de mener le lecteur par le bout du nez (ainsi le premier chapitre, procédurier, n'augure-t-il en rien de la suite de l'histoire).
Les rebondissements sont aussi naturels que surprenants, car Brookmyre joue sur un registre affiné de suspense : dès le premier tiers du livre on sait à quoi s'en tenir sur Lime, on a fait connaissance avec Mortlake, l'exécuteur des basses œuvres, on a appris comment il a lamentablement échoué dans sa mission de discrétion, et néanmoins la curiosité du lecteur demeure vivace parce qu'elle se reporte sur les motifs des manigances criminelles de Lime.

Enfin, le traitement des personnages les extirpe du stéréotype, et ce de deux manières distinctes.
Les « bons » bénéficient d'un tracé psychologique nuancé : quelques rappels d'un passé proche ou remontant à l'enfance y suffisent pour Parlabane, la description de l'atmosphère étouffante (un vrai carcan) du milieu médical permet d'épaissir le personnage de Sarah, et même une silhouette secondaire comme l'inspectrice Dalziel s'affine par la simple évocation de son homosexualité et des tracas que lui cause cet écart entre ses mœurs et sa profession.
Quant aux « méchants », c'est paradoxalement par la charge outrancière et impitoyable dont l'auteur les accable à répétition qu'ils échappent au cliché : Lime est répugnant à tous points de vue, il émane de lui des remugles scatologiques (alors que Jack et Sarah ne cessent de se doucher), tandis que Darren à chaque page se blesse ou perd des morceaux de son corps gigantesque.

L'auteur satisfait même à la règle selon laquelle il n'est pas de bon polar sans un point de vue documentaire, grâce à un exposé détaillé et fragmenté sur le fonctionnement des hôpitaux, les mœurs de la gent médicale et les bouleversements introduits par la privatisation dans le système britannique de santé publique.
Et bien que nulle action superflue ne vienne perturber la trajectoire essentielle du récit, quelques anecdotes secondaires (liées au passé de Jack, ou à celui de Lime) judicieusement semées viennent assouplir la densité de la narration en même temps qu'elles en étoffent les ressorts.

Du gâteau donc, dont on redemande, d'autant que c'est admirablement écrit et servi par une traduction impeccable (hormis quelques coquilles : « perpétuer un meurtre », p. 30…)
Seule la dernière phrase du roman laisse à désirer (si l'on peut dire…), par l'espèce de justification qu'elle apporte à une forme abjecte de double peine.


Christopher Brookmyre, Un matin de chien (Quite ugly one morning, 1996), Gallimard, 1998, coll. « Série Noire » n°2521, 306 p. Traduit de l'anglais par Nicolas Mesplède.


Après cette première publication, Brookmyre a remis en selle Jack Parlabane dans six autres romans, dont seulement deux ont été traduits en français — ce qui est bien dommage car chaque opus fait référence aux précédentes (més)aventures du personnage… :

Country of the Blind (1997). Publié en français sous le titre Le Royaume des aveugles, traduit par Nicolas Mesplède et révisé par Catherine Boudigues, Paris, Gallimard, 2001, coll. « Série noire » n° 2610, 442 p.
— Boiling a Frog (2000)
— Be My Enemy (2004)
— The Attack of the Unsinkable Rubber Ducks (2007). Publié en français sous le titre Les canards en plastique attaquent, traduit par Emmanuelle Hardy, Paris, Denoël, 2010, 430 p.
— Dead Girl Walking (2015)
— Black Widow (2016)

Parlabane apparaît aussi dans les nouvelles Bampot Central (1997), Place B. (in Jaggy Splinters, recueil paru sous forme d'ibouque en 2012) et The Last Day of Christmas (2014), cette dernière ayant ensuite servi de prologue à Dead Girl Walking.