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Pierre Dumayet n'était pas complètement marteau, même s'il n'y allait pas avec le dos de son cul hier (je veux dire, jadis) face à cette jeune gisquette frétillante (et légèrement édentée, rêve !) qui était alors l'épouse officielle de Guy Debord.
Cette année, le feuilleton-fleuve de France Culture qui court sur juillet-août, c'est Vie et destin, titre pléonastique s'il en est de Vassili Grossman. Autant j'avais été happé par Le comte de Monte-Cristo voici quatre ans, autant là ça me disait vraiment rien, non merci, pas envie. Mais allez savoir pourquoi, aujourd'hui je me suis demandé pourquoi ça me débectait ainsi a priori. J'ai un peu réfléchi… et puis j'ai compris — enfin plutôt, je me suis souvenu : je confondais avec L'homme de Kiev, de Malamud.
L’homme de Kiev, que ce farceur de Deleuze cite en épigraphe de sonSpinoza. Philosophie pratique.
L’homme de Kiev est ce pauvre juif qui a acheté pour 1 kopek une traduction de L'Éthique
de Spinoza chez un brocanteur tout en regrettant de gaspiller un argent
durement gagné, et qui confesse à ses juges :
« Plus tard j’en ai lu quelques pages, et puis
j’ai continué comme si une rafale de vent me poussait dans le dos. Je
n’ai pas tout compris, comme je vous l’ai dit, mais dès que l’on touche à
des idées pareilles, c’est comme si on enfourchait un balai de
sorcière. Je n’étais plus le même homme. »
Ah oui. Ah oui, c'est vrai, j'avais complètement zappé ! Le film, je veux dire (car franchement, qui a lu Malamud ?) : le film de Frankenheimer de 1968, The Fixer (John Frankenheimer, oui, le tâcheron pas si tache qui a brièvement brillé avec French Connection 2). Enfin, plutôt… la première diffusion de ce film sur l'antenne de l'ORTF. Mais, euh, en fait non, même pas la diffusion : la semi-diffusion.
Chaque fois qu'on en cause, on oublie une chose : c'était les vacances, les vacances “de Pâques” comme on disait alors — pas encore “de printemps” contrairement au Bon Marché ou à aujourd'hui avec toute la galerie qui fayote.
Hé oui : les vacances de Pâques, deux grosses semaines en Normandie chez Daddy et Mamic, youpi !
Neuf ans et toutes mes dents, traire les vaches du fermier d'à côté M. Héry assis sur mon seau à m'en foutre plein les pognes de lait mousseux bien chaud, toutes les joies de la campagne normande éclatante sous les feux de ces trente glorieuses ignorant leur crépuscule galopant (enfin, les menaces de “mise à l'air” — comprenez se faire déculotter par les fils des voisins et frotter bite et cul d'orties — c'était pas vraiment la joie, plutôt grave flippant à vrai dire, mais heureusement c'était pour rire).
Mais la joie suprême, avouons-le en petit citadin que j'étais alors, c'était pas au grand air, c'était pas veaux vaches cochons même si des pensées impures m'égaraient déjà vers Perrette et son pote olé : non, l'extase c'était ce machin magique où je voyais des rêves inimaginables, ce gros globe bulbeux en noir et blanc souvent brouillé, c'était… LA TÉLÉ ! Des images qui bougeaient pour raconter des histoires, une avancée technologique fondamentale qui me faisait frétiller comme un daguet (attention ! j'ai pas dit “bander comme un cerf”) mais que mes parents dédaignaient horriblement, inconscients qu'ils étaient des efforts herculéens que je devais déployer à la récré pour faire mine d'avoir vu la veille Winchester 73 comme tous les copains aux yeux illuminés (« Et tu t'souviens, quand y dégaine avant que l'aut' ait eu l'temps d'dire ouf ? — Ah ouais, sensass ! ») : fallait en affabuler, des trésors d'ingéniosité pour raconter les bribes de tous ces films dont j'ignorais tout, pour faire croire que moi aussi j'avais vu, et surtout que mes parents “avaient la télé”…
Mes grands-parents ne connaissaient rien à ce truc (la télé) dont ils venaient de meubler leur salon, ni d'ailleurs à l'histoire du cinéma, tout au plus Mamic se souciait-elle de l'avis de l'OCFC ou d'un éventuel carré blanc : le vrai péril, c'était l'heure-guillotine du dodo : ils éteignaient sans pitié le poste cinq minutes avant la fin d'un suspense insoutenable.
Mais ce soir-là, ça semblait peinard et assuré : les Dossiers de l'écran passaient en première partie L'homme de Kiev pendant que mes grands-parents avaient disparu je ne sais où, j'étais sûr de voir le film jusqu'au bout.
Et c'est là que tout a basculé. Je sortais à peine de table, bien mangé bien bu, le ventre bien tendu tout repu de la délicieuse soupe de ma Mamic, et voilà qu'un infâme geôlier chargé d'apporter une écuelle de soupe à notre malheureux héros injustement emprisonné, voilà-t-y pas que beuârk ! il crache sous ses yeux un gros mollard dedans avant de la lui passer !!! C'est franchement dégueulasse, je savais pas qu'on montrait des choses aussi peu chrétiennes à la TÉLÉ, mais en plus voilà que ça se met à déconner à plein tubes sur l'écran, y'a un texte qui défile en bas du film qui continue, ça dit en gros que le président est mort et que le film va s'arrêter, y va y avoir un flash spécial.
Moi je pige que dalle mais une chose est bien claire : le salopard a craché exprès dans l'assiette de soupe du pauvre juif spinoziste innocent à la Kafka, et le président Pompidou il a tellement pas supporté pareille saloperie qu'il a calanché direct et du coup on m'a sucré la fin du film, pour une fois que j'allais enfin tout savoir ! J'en ai conçu une telle haine pour Pompidou* et le capitalisme dont il s'était fait le trente-glorieux héraut, j'ai tellement ressenti cette double injustice dont se trouvaient frappés tant le pauvre homme de Kiev que moi-même, qu'après mûre réflexion, ni une ni deux, hop ! j'ai hopté pour le communisme libertaire.
Et voilà toute l'histoire, et que s'il vous plaît nul althussérien ne vienne me causer à ce propos de surdétermination, merci, j'en ai bien assez pour mon compte quoi que cela puisse bien vouloir dire !
* Pompidou, ce saligaud glaireux prétendument poète, plutôt prouteux tout court, cette baudruche enflée qui bien loin des glamoureux pou pou pidou de Marylin se faisait nuitamment héliporter depuis l'Élysée vers des ruisseaux bien plus frais pour tenter d'y pêcher l'écrevisse à grands renforts de têtes de porcs (c'est du moins ce qu'affirme fortement Raoul Rabut** dans Un tas d'œufs frits dans un chapeau et je ne puis que souscrire sans réserve à cette puissante conviction en opinant du chef de haute trahison).
** Le plus sympathique des trois frères Tellenne, qui jadis fondèrent le rigolo groupe Jalons avant de plus ou moins vite se muer comme des serpents en sinistres conseillers de Pasqua, animateurs téloche niveau Zéro ou de manif pour tou(te ?)s du genre Frijide Barjot. Leur acmé date du 13 janvier 1985, quand ils organisèrent une manif de protestation contre le froid au métro Glacière (après avoir pétitionné pour une candidature de Pompidou à la présidentielle de 1981, mais c'est une autre histoire…)
Excellente adaptation de la nouvelle éponyme de Gombrowicz parue d'abord dans le recueil Mémoires du temps de l'immaturité (1933), rebaptisé Bakakaï à l'occasion de sa réédition augmentée en 1957 (du nom de la rue où vivait Witold lors de son installation à Buenos Aires en 1939).
Première diffusion : sur Antenne 2 le 14 septembre 1984 à 20h35, dans la collection « Péchés originaux » de Jacques Trébouta.
La pluie… oui, c'est ça : la pluie. Je pourrais la regarder tomber pendant des heures sans penser à l'ennui.
C'est justement ce que je faisais par cette matinée de septembre, buvant mon café au lait à demi-sucré…
Mais à quoi bon vous raconter quelque chose qui vous intéresse si peu ? Vous vous dites : « Mais pourquoi il nous raconte sa vie, l'autre, là ? » Et vous voulez sûrement une vraie histoire, avec un début et une fin comme celles que vous connaissez, alors autant vous le dire franchement : si vous voulez ce genre d'histoire, posez ce livre et allez dans la librairie la plus proche et achetez le premier bouquin qui vous passera sous la main, car il y a énormément de chances pour que ce soit le genre d'histoire que vous aimez...
Non, vous ne voulez vraiment pas ? Tant pis, mais ne râlez pas à la fin du livre contre moi, je vous aurai prévenus.
Je disais donc que je buvais mon café au lait en regardant la pluie tomber. J'étais tellement préoccupé que… non : j'étais plutôt aspiré par les gouttes d'eau et par le bruit qu'elles faisaient en tombant sur la gouttière rouillée, un son qui contrairement à ce que l'on dit n'est pas « plic-ploc » mais un son impossible à décrire et très entêtant. Je ne voyais donc pas que Mansy s'était assise sur une chaise derrière moi et avait commencé à beurrer une tartine. C'est le son du bris de la croûte qui fit que je me retournai et l'observai pendant qu'elle entamait un volumineux pot de confiture à l'abricot. Le regard un brin sévère, elle fixait un point bien précis et ses mains tremblaient légèrement. Je lui demandai : « Tout vas bien, Mansy ? » En lui posant cette question, j'aperçus la silhouette d'un homme de taille moyenne, tout de noir vêtu. Je clignai des yeux et me dis que je devais rêver. « Non », me répondit-elle d'un ton sec. « Non, ça ne va pas bien ! » J'allais demander ce qu'elle avait mais me coupant la parole, elle sortit un pistolet et me tua.
C'est dur comme fin, vous ne trouvez pas ? Moi, si : c'est pour ça que je me réveillai, suant comme un fou. Je brûlais de fièvre, c'est sûr… « Quel affreux cauchemar ! » pensais-je à haute voix juste avant de me rendormir.
Le lendemain, je me réveillai, ne me souvenant plus de rien. J'allais prendre mon petit-déjeuner assez vite car j'avais le pressentiment que j'étais en retard. Je ne l'étais pas. J'ai souvent de mauvais pressentiments… Je crois que les super-héros ne vont jamais aux toilettes. Je n'en suis pas un. J'allais donc aux toilettes. Après n'avoir rien fait, je sortis me balader. En bas, une femme m'attendait. Je reconnaissais son visage mais ne parvins pas à me souvenir où je l'avais vue.
— « Bonjour, me dit-elle. Sammy, je suppose ?
— C'est moi, et à qui ai-je l'honneur ?
— Mansy Parkinson, me dit-elle.
— Enchanté, répondis-je en lui serrant la main, mais puis-je vous demander… ?
— Je viens vous parler, c'est urgent — qu'elle me dit —, peut-on monter chez vous ?
— Mais bien sûr », dis-je en lui faisant signe de la main pour qu'elle passe devant moi.
Une fois en haut, je lui proposai du café, qu'elle accepta, et je lui dis qu'il y avait des tartines, du beurre et une délicieuse confiture à l'abricot — ce qu'elle apprécia également. Puis elle me dit qu'elle allait aux toilettes, qu'elle revenait sous peu.
« Ouf ! », pensais-je, ce n'est pas un super-héros ! Je me tournai vers la fenêtre : il pleuvait.
La pluie... oui, c'est ça : la pluie. Je pourrais la regarder pendant des heures sans penser à l'ennui.
J'étais tellement préoccupé que je ne vis pas Mansy arriver derrière moi et s'asseoir, commencer à beurrer une tartine. Je me retournai au son du crissement sur la croûte et l'observai pendant qu'elle entamait un volumineux pot de confiture. Le regard un brin sévère, elle fixait un point bien précis. Ses mains tremblaient légèrement.
— « Ça va, Mansy ?, demandai-je.
— Non. Non ça ne va pas. »
J'allais demander ce qui n'allait pas mais elle sortit soudain un petit pistolet.
Une balle siffla, un corps tomba.
C'était celui de Mansy.
Un homme de taille moyenne, habillé de noir, apparut par l'entrebâillement de la porte, un flingue à la main pointé droit où le corps était tombé.
— « Fais attention, elle est encore plus dangereuse morte », dit mon mari Jack en lui tirant une deuxième balle entre les deux yeux.
— Tu épuises ton chargeur, dis-je.
— Allez viens, qu'il dit, nous repartons en mission ».