
Pour ne vous point mentir, il n'y avoit aucun scrupule en elle, ny aucune superstition ; elle vivait si rondement que (si ce que l'on dit de l'autre monde est vray) les autres ames joüent maintenant à la boule de la sienne. Elle ne sçavoit non plus ce que c'est des cas de conscience qu'un Topinambou, parce qu'elle disoit que si l'on luy en avoit appris autresfois quelque peu, elle l'avoit oublié, comme une chose qui ne sert qu'à troubler le repos. Souvent elle m'avoit dit que les biens de la terre sont si communs qu'ils ne doivent estre non plus à une personne qu'à l'autre, et que c'est très sagement faict de les ravir subitement quand l'on peut des mains d'autruy ; car disoit elle : Je suis venuë toute nuë en ce monde : et nuë je m'en retourneray : Les biens que j'ay pris d'autruy je ne les emporteray point, que l'on les aille chercher où ils sont, et que l'on les prenne, je n'en ay plus que faire ? Hé quoy, si j'estois punie après ma mort pour avoir commis ce que l'on appelle larrecin, n'aurois je pas raison de dire à quiconque m'en parleroit que ce auroit esté une injustice de m'avoir mise au monde pour y vivre, sans me permettre de prendre les choses dont l'on y vit ?
Charles Sorel, Histoire comique de Francion [1623], Livre II, GF Flammarion n°321 (1979, texte établi par Yves Giraud), pp. 117-118
