Avec lui on en reste à l'école primaire, c'est que la première marche vers la raison fulgurante, vers le génie, vers l'époustouflance, c'est une grosse régression par rapport à cette putain d'autre pointure qu'est Spinoza.
Il manque un brin de poésie — sans même parler de surréalisme —, le père-la rigueur.
Et puis l'idéalisme, c'est tout bonnement mortifère et abrutissant : toujours les mêmes bondieuseries platonico-chrétiennes qui ont asservi tant de milliards d'êtres humains et ont conduit à en assassiner au moins autant (« la religion », que ça s'appelle — du latin religare…), mieux vaut oublier toutes ces conneries une fois qu'on les a déglouties.
Sans compter qu'après Kant il a fallu se cogner Kierkegaard et Heidegger, merdre !
Franchement, je préférais les doux poètes que Descartes a suscités (et qui le suçotaient) : Malebranche, Gassendi, et surtout Berkeley, ce génial fou furieux !
Bref, l'émission philo de France Khü se penche cette semaine non sans intérêt sur Nietzsche et ça m'a rappelé un truc.
On connaît les trois déclinaisons de l'impératif pratique catégorique kantien, « Agis uniquement d'après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle », énoncées dans les Fondements de la métaphysique des mœurs (trad. Victor Delbos) :
— « Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en LOI UNIVERSELLE DE LA NATURE.
— Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen.
— Agis d’après les maximes d’un membre qui institue une législation universelle pour un règne des fins. »
Mais après Kant vinrent aussi ces loufdingues de Schopenhauer (qu'était quand même assez sympa, bien que sans doute guère cool — surtout avec les meufs) et surtout de Nietzsche, qui lui réécrivit carrément l'impératif catégorique de manière nettement plus efficace et subjective, avec son amusante histoire d'éternel retour.
C'est par exemple au § 341 du Gai savoir, « Le poids formidable » :
Que serait-ce si, de jour ou de nuit, un démon te suivait une fois dans la plus solitaire de tes solitudes et te disait : « Cette vie, telle que tu la vis actuellement, telle que tu l'as vécue, il faudra que tu la revives encore une fois, et une quantité innombrable de fois; et il n’y aura en elle rien de nouveau, au contraire ! il faut que chaque douleur et chaque joie, chaque pensée et chaque soupir, tout l’infiniment grand et l’infiniment petit de ta vie reviennent pour toi, et tout cela dans la même suite et le même ordre — et aussi cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et aussi cet instant et moi-même. L’éternel sablier de l’existence sera retourné toujours à nouveau — et toi avec lui, poussière des poussières ! »
Ne te jetterais-tu pas contre terre en grinçant des dents et ne maudirais-tu pas le démon qui parlerait ainsi ?
Ou bien as-tu déjà vécu un instant prodigieux où tu lui répondrais : « Tu es un dieu, et jamais je n’ai entendu chose plus divine ! »
Si cette pensée prenait de la force sur toi, tel que tu es, elle te transformerait peut-être, mais peut-être t’anéantirait-elle aussi. La question : « Veux-tu cela encore une fois et une quantité innombrable de fois ? », cette question, en tout et pour tout, pèserait sur toutes tes actions d’un poids formidable !
Ou alors combien il te faudrait aimer la vie, et que tu t’aimes toi-même, pour ne plus désirer autre chose que cette suprême, cette éternelle confirmation !
Autrement dit, et pour faire bref :
Agis toujours de telle sorte que tu puisses vouloir réitérer éternellement ton action.

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