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vendredi 18 juin 2010

Préambule de la « Constitution sinistre » d’Abel Tiffauges

Toute ma gratitude à l'ami Pop9, qui a pris la peine de retrouver ce dessin, de le scanner et de me l'envoyer.

1. La sainteté est le fait de l’individu solitaire et sans pouvoir temporel.

2. Inversement, le pouvoir politique relève intégralement de Mammon. Ceux qui l’exercent prennent sur eux toute l’iniquité du corps social, tous les crimes qui sont commis chaque jour en son nom. C’est pourquoi l’homme le plus criminel d’une nation est celui qui occupe la position la plus élevée dans la hiérarchie politique : le Président de la République, et, après lui, les ministres, et après eux tous les dignitaires du corps social, magistrats, généraux, prélats, tous serviteurs de Mammon, tous symboles vivants du magma boueux qui s’appelle l’Ordre établi, tous couverts de sang des pieds à la tête.

3. À ces effrayantes fonctions, les organes répondent par un ajustement parfait. Pour satisfaire au plus abject des métiers une sélection à rebours se charge de trier sur le volet des équipes qui constituent le sublimé d’ordure le plus quintessencié que la nation puisse offrir. Il est établi que d’un conseil ministériel, d’un conclave, d’une conférence internationale au sommet se dégage une odeur de charogne qui fait fuir même les vautours les plus blasés. À un niveau plus modeste, un conseil d’administration, un état-major, la réunion d’un corps constitué quelconque sont autant de ramassis crapuleux qu’un homme moyennement honnête ne saurait fréquenter.

4. Dès l’instant qu’un homme fait la loi, il se place hors la loi et échappe du même coup à sa protection. C’est pourquoi la vie d’un homme exerçant un pouvoir quelconque a moins de valeur que celle d’une blatte ou d’un morpion. L’immunité parlementaire doit faire l’objet d’une
inversion bénigne qui en fera le droit pour chaque citoyen de tirer à vue et sans permis de chasse sur tout homme politique se présentant au bout de son fusil. Chaque assassinat politique est une œuvre de salubrité morale, et fait sourire de félicité la Sainte Vierge et les anges du paradis.

5. Il conviendrait d’ajouter à la constitution de 1875 un article aux termes duquel tous les membres d’un gouvernement renversé seront passés par les armes sans recours ni délai. Il est inconcevable que des hommes auxquels la nation vient de retirer sa confiance puissent non seulement rentrer chez eux impunis, mais encore poursuivre leur carrière politique auréolés de leur faillite frauduleuse. Cette disposition aurait le triple avantage d’éponger la sanie la plus cadavéreuse de la nation, d’éviter le retour des mêmes têtes dans les gouvernements successifs, et d’apporter à la vie politique ce qui lui manque le plus : le sérieux.

6. Tout homme doit savoir qu’en revêtant volontairement un uniforme quel qu’il soit, il se désigne comme créature de Mammon et encourt la vengeance des honnêtes gens. La loi doit compter au nombre des bêtes puantes qu’on peut chasser en toutes saisons flics, prêtres, gardiens de square, et même les académiciens.


Michel Tournier, Le Roi des Aulnes, Gallimard, 1970 ;
rééd. coll. « folio » n°656, pp. 121-123

jeudi 25 février 2010

Prière de serrer

Pendant neuf ans, j'ai rédigé la quasi-totalité des prières d'insérer des éditions Plon. Exercice difficile, que j'ai toujours trouvé amusant et qui m'a beaucoup appris.
Lorsqu'il s'est agi de faire celui — ou celle — de mon roman Le Roi des aulnes, j'ai fait appel — comme vous pensez bien — à toute mon expérience, et j'ai travaillé trois semaines avec acharnement à ce qui devait couronner ma carrière de « prière d'insériste ». Il en est résulté un texte de trois feuillets dactylographiés, longueur pour le moins inhabituelle en ce genre de choses. Un peu inquiet, je l'ai adressé à Claude Gallimard avec une lettre où je lui disais à peu près ceci :
« Cher ami. Ci-joint le prière d'insérer du Roi des aulnes. Évidemment, il est un peu long. En revanche, il est si précis, complet, dense et suggestif que je vous propose de mettre au panier l'énorme manuscrit que je vous ai donné et d'imprimer ce petit texte en lieu et place — évidemment sur papier couché avec des caractères de luxe. Les lecteurs n'y perdront rien, au contraire ils y gagneront beaucoup de temps. »
On peut dire ce que l'on veut de Claude Gallimard. C'est en tout cas le seul éditeur que je connaisse qui réponde toujours vite et très précisément aux lettres. Par retour du courrier il m'a avisé qu'il était désolé, qu'il aurait bien volontiers accepté ma proposition, mais qu'il venait de supprimer les prières d'insérer et que Le Roi des aulnes serait précisément le premier roman de sa maison à bénéficier — si l'on peut dire — de cette mesure. En revanche, il me demandait de réduire mon texte à un quart de sa longueur pour garnir les rabats de jaquette du livre. Petit travail qui m'a pris trois nuits blanches.
Alors, me direz-vous, ce fameux prière d'insérer ? Eh bien, il n'a pas été perdu pour tout le monde. Je l'ai publié moi-même sous un nom de fantaisie comme critique du Roi des aulnes dans un journal où j'ai des accointances. Je ne vous dirai pas lequel. C'est le plus beau fleuron de mon Pressbook.

Lettre de Michel Tournier à Jacques Brenner du 8 décembre 1973, citée par ce dernier dans Tableau de la vie littéraire en France d'avant-guerre à nos jours, Luneau Ascot, 1982, p. 107