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lundi 25 décembre 2023

Les chats s'éduquent ? Honte !
Sarah, off !

Ce titre, c'est juste pour la rime avec « Auffes ».

Car on nous a signalé un alléchant « Tarot de Marseille apotropaïque » aux lames garanties protectrices — pour peu qu'on aime déconner (même si la chose n'est guère réjouissante au sens propre, que nous explicite par exemple Apollinaire dans Les Onze mille verges) :

Cela dit, le film de Schoedsack, sorti en 1932 un an avant King Kong qui 68 ans plus tard allait peut-être inspirer Ben Laden — allez savoir ! — se laisse toujours aussi sauvagement regarder.
(Tout en savourant L'échiquier du mal de Dan Simmons, évidemment !)


lundi 30 octobre 2023

L'apesanteur et la grâce


En 1982, 29 ans après l'avoir tourné, Samuel Fuller commentait cigare au bec la scène d'ouverture de Pick Up on South Street — au centre du cadre de laquelle Widmark vient s'immiscer si délicatement.





Incidemment, le film ne put être distribué en France qu'après un étrange tripatouillage, et rebaptisé Le port de la drogue sur l'instance des stals qui a l'époque se partageaient le gâteau du gouvernement avec les gaullistes.

Comme en 1953 les films amerloques ne sortaient au pays des Lumières qu'en version doublée, aucun problème pour transformer en invraisemblable trafic de came cette intrigue d'espionnage causant du transfert d'un microfilm de formule chimique vers l'URSS — au grand dam des cocos qui nous gouvernaient durant ce début de guerre froide (Jacques Duclos avait succédé au débotté à Maurice Thorez qui restait bloqué aux AVC, mais il est vrai que nul n'était alors en mesure d'envisager l'existence d'une chiure de mouche telle que Fabien Roussel…)

Le résultat de cette forme moderne de simonie (car toujours Simone veille) : le seul film de l'histoire mondiale du cinéma dont l'intrigue narrée en VF diverge entièrement par rapport à la VO ! 

(Un soir au milieu des années 90, devant mon cinéma où l'on projetait une séance exceptionnelle de Sans espoir de retour, je suis sorti faire je sais plus quoi sur le trottoir étroit et là j'ai vu un mec en imper gris, barreau de chaise au bec, droit dans ses bottes, qui faisait les cent pas juste en face de moi.
Emotion, action.
Oui, c'était bel et bien Samuel Fuller, et très ému je l'ai chaleureusement remercié for what he had done).

dimanche 18 septembre 2022

LE BEAU T'ARRIVE

 

C'était hier soir, en direct sur France Cul depuis le studio 542 de la Maison de la Radio (« et de la Musique », qu'ils ont osé ajouter juste après en avoir supprimé la moitié des orchestres !), à 21h dans l'émission Samedi Fiction, « Arthur Rimbaud - Rumeurs et visions », j'en ai eu le souffle coupé, bouche bée. Gaspe !

Jamais j'avais entendu pareille invocation*.
Rimbaud aurait kiffé grave, foi de GWFW !

Le bateau ivre, par Adrien Michaux

On est à tant d'années-lumière de l'extraordinaire interprétation de Ferré en 1982 — qui du coup en paraît quasi… stalinien !



Allez, toute cette émission de Laure Egoroff est d'une telle beauté époustouflante, je la rebalance ici :



* Comme on dit « incarnation », le fait de prendre chair. Ici, accomplir par la seule voix.
« Je sais bien que ces noms signifient autre chose dans l’usage commun. Mais mon dessein est d’expliquer non pas le sens des mots, mais la nature des choses, et de les désigner par des termes dont la signification usuelle ne s’éloigne pas complètement de la signification avec laquelle je veux les employer ; qu’il suffise que je le fasse observer une fois pour toutes. »

Spinoza, Éthique III, Explication faisant suite à la définition 20 des Affects (trad. Pierre-François Moreau, PUF, coll. « Épiméthée », 2020, p. 327)

dimanche 28 août 2022

Fontaine, je boirai toujours de ton eau !

Réentendue hier en milieu de journée à la fin de je sais plus quelle émission sur France Cul, j'ai voulu la réécouter tout à loisir et je suis tombé sur ce scopitone dont j'ignore hélas qui l'a réalisé mais c'est tout bonnement parfait, neuf et frais, encore 56 ans plus tard !


Brigitte Fontaine : On n'est pas des chiens (1966)

mercredi 6 janvier 2010

Le renversement de perspective, 5


La beauté, Monsieur, n’est pas tant une qualité de l’objet considéré qu’un effet se produisant en celui qui le considère. Si nos yeux étaient plus forts ou plus faibles, si la complexion de notre corps était autre, les choses qui nous semblent belles nous paraîtraient laides et celles qui nous semblent laides deviendraient belles. La plus belle main vue au microscope paraîtra horrible. Certains objets qui vus de loin sont beaux, sont laids quand on les voit de près, de sorte que les choses considérées en elles-mêmes ou dans leur rapport à Dieu ne sont ni belles ni laides.
Spinoza, Lettre LIV, à Hugo Boxel (octobre 1674)

samedi 28 février 2009

« L’érotisme est l’approbation de la vie jusque dans la mort »


Pas de V.O. disponible pour le moment :
Gregory Peck et Jennifer Jones parlent ici en italien, Lewt et Pearl deviennent Luis et Perla.
Mais cela ne change rien à la poignance extatique de cette scène primitive.
[Note du 3 août 2023 : Et puis d'ailleurs j'ai fini par retrouver une V.O. acceptable]

La beauté convulsive sera érotique-voilée, explosante-fixe, magique, circonstancielle ou ne sera pas.

lundi 23 février 2009

« Un beau ténébreux », prologue (1945)

∗ ∗ ∗
Quatorze heures plus tard, voici le texte exact :
Il arrive que par certaines après-midi, grises, closes et sombrées sous un ciel désespérément immobile, — comme sous la maigre féerie des verrières d'un jardin d'hiver — dépouillées de l'épiderme changeant que leur fait le soleil et qui tant bien que mal les appareille à la vie, le sentiment de la toute-puissante réserve des choses monte en moi jusqu'à l'horreur. De même m'est-il arrivé de m'imaginer, la représentation finie, me glisser à minuit dans un théâtre vide, et surprendre de la salle obscure un décor pour la première fois refusant de se prêter au jeu. Des rues une nuit vides, un théâtre qu'on rouvre, une plage pour une saison abandonnée à la mer tissent d'aussi efficaces complots de silence, de bois et de pierre que cinq mille ans, et les secrets de l'Egypte, pour déchaîner les sortilèges autour d'une tombe ouverte. Mains distraites, porteuses de clés, manieuses de bagues, mains expertes aux bonnes pesées qui font jouer les pierres tombales, déplacent le chaton qui rend invisible, — je devins ce fantomatique voleur de momies lorsque, une brise légère soufflant de la mer et le bruit de la marée montante devenu soudain plus perceptible, le soleil enfin disparut derrière les brumes en cette après-midi du 8 octobre 19…

jeudi 19 février 2009

« Homo cogitat »

« L'homme pense. » (Spinoza, Éthique, II, axiome 2).
C'est la pierre d'achoppement de tout matérialisme, historique ou dialectique :
il y a de la pensée, les idées ne sont pas matérielles, la pensée est d'une autre nature que les influx nerveux qui circulent dans le cerveau.
Comment alors échapper au dualisme, aux difficultés des rapports entre corps et esprit, à l'éventuelle suprématie de l'un sur l'autre, à la spirale qui aspire vers le trou noir de la superstition et la religion, comment affirmer le matérialisme contre l'idéalisme ?
Je ne vois que Spinoza, pour avoir édifié un système métaphysique qui soit un matérialisme parfaitement conséquent.
Mais pour cela,
il faut payer le prix fort (et il ne s'agit pas de l'austérité de son œuvre, ni de la présentation au prime abord déroutante de l'Éthique). Le prix fort, c'est qu'il faut admettre que tout pense. La totalité de l'univers matériel existe aussi sous forme mentale (de toute chose matérielle il peut y avoir une idée), et allons-y carrément tant qu'on y est (mais il n'y a pas d'autre possibilité) : sous une infinité d'autres formes, que Spinoza nomme «attributs». L'univers («la Nature», dans l'Éthique, mais bien plus souvent «Dieu», ce qui est certes rebutant, bien qu'idoine pour le XVIIe siècle) est un auto-déploiement infini de lui-même (un peu à la manière du Big Bang, si l'on veut, mais l'image perturbe l'idée) en une infinité d'attributs dont chacun se déploie lui-même à l'infini. Une seule chose, un seul et même déploiement causal identique à lui-même sous quelque attribut qu'on l'appréhende (et dont l'expansion n'a pas de fin : nulle place pour la téléologie ou les causes finales, chez Baruch).
Il est difficile de penser cela.
Ainsi, n'étant constitué que de matière et de pensée, l'être humain ne peut concevoir, envisager, que ces deux attributs-là : l'étendue et la pensée. Mais chaque être réel (c'est-à-dire, dont il y a une idée vraie) existe aussi sous une infinité d'autres attributs, à jamais inconnus de nous, un peu comme des univers parallèles, en quelque sorte, mais ni mentaux ni matériels. Encore que le terme
parallélisme, souvent employé pour désigner les rapports anhiérarchiques entre attributs, soit finalement mal à propos, puisqu'il y a identité totale entre tous les attributs.
Disons que la matière est la même chose que la pensée, à une légère nuance près. Et s'il y a identité, c'est parce que le réel n'est rien d'autre qu'un enchaînement de causes et de conséquences, à leur tour causales, et que c'est cette même et unique causalité qui s'exprime dans chaque attribut. De tout corps, il est une idée. À toute idée vraie, on peut donner corps, trouver le correspondant matériel de cette idée. Aucun arrière-monde, donc, évidemment. Et puisque l'être humain (par exemple) est une partie de la
nature, il exprime une partie d'icelle — de la causalité qu'elle déploie — lorsqu'il est actif, lorsqu'il agit conformément à sa nature propre (pour aller vite, selon l'idée vraie de son corps), ce qui incidemment le rend joyeux. Mais puisqu'il n'est qu'une partie de la nature, environné par une infinité d'autres, il est impossible qu'il ne soit pas souvent passif, obéissant non plus à sa propre causalité (autonomie) mais à celle des autres (aliénation). Comme lorsqu'on reçoit un pot de fleurs sur le crâne, par exemple. Ou qu'on est contraint d'obéir à des ordres qu'on réprouve : c'est moi qui opère, mais c'est autrui qui agit, qui est actif par mon biais…
Bref, voilà pourquoi il faut
«payer le prix fort», lorsqu'on veut tenir à la fois ces deux axiomes, d'une part, que la pensée existe, et d'autre part que cela n'obère en rien le matérialisme : d'une intuition philosophique somme toute simple, on se retrouve projeté dans un système délirant de science-fiction complètement brindzingue, quoique parfaitement rationnel. Et encore n'ai-je rien dit de l'éternité, de l'espèce de largage supersonique de la cinquième partie de l'Éthique…
Mais si quelqu'un a une meilleure idée…
Voilà, c'était le quart d'heure de métaphysique, où je pense (hum). On en reparlera.

D'autres êtres humains ont très bien mis en ligne l'Éthique, transformant avec astuce l'arborescence des propositions auxquelles renvoient les démonstrations en liens hyper-texte, et indiquant à quelles démonstrations ultérieures servira la proposition qu'on est en train de lire. Du beau boulot. Comme si l'hyper-texte avait été inventé tout exprès pour lire l'Éthique.
Ah zut, j'oubliais Marignac ! Non, suis-je bête, il ne vient pas par ici.

vendredi 6 février 2009

La mort n'est rien pour nous


AMOR, AMOR, AMOR…

Quand t'aimes pas… quand tu recules et tu te vois, et tu la vois, là, que tu la désires pas : tu sais qu'elle va venir, et déjà ça te pèse, ce rendez-vous convenu, fade comme les automnes de ton enfance, à t'ennuyer au fond de la classe enneigée de lenteur affligeante — la main dans les cheveux sales ou tachée d'encre — et qui pue la pesanteur de la grisaille, des jours gris comme des gribouillages de crayons rongés au sang, des gribouillis laids comme des poux, des hiboux dans la bouche, genoux cognés sur les caillasses, écorchés au bois du bureau riquiqui, l'odeur tiède, écœurante, du chou mais jamais de bijoux… elle va venir et ça y est tu te dis qu'elle n'est pas si belle, qu'elle est assez moche même, parfois franchement affreuse, presque répugnante. Alors elle entre, trémoussante et tout sourire et oui c'est vrai : elle est sacrément laide ! Tu sues de stupeur et t'affaisses un peu : ça devient trop dimanche, tout ce poids de désir épuisé, évanoui, le creux diluant de l'ancienne vitalité perdue — alors tu l'observes en cherchant un angle qui l'embellisse un minimum, un coin de regard qui lui rendrait brièvement un bout de sa grâce passée, mais en vain.
Tu fais l'amour et d'un coup s'ouvre un gouffre, tu t'extirpes en arrière et te regardes accomplir ces gestes ahanants et grotesques, si loin de la perte de soi, et tu vois son visage se tordre en grimaces d'extase qui l'enlaidissent encore plus… Un jeu mécanique à pleurer, exténuant et nu.
Tu es assis au cinéma à côté d'elle et tu lui prends la main nonchalamment, un petit signe de tendresse. Et sa main frétille dans la tienne, alors tu dois frétiller aussi, montrer que toi aussi tu frétilles pour elle… mais plus le film avance, moins tu arrives à suivre l'intrigue : tu ne penses plus qu'à ta main, que tu voudrais retirer maintenant, soustraire à cette prison gluante, car ton geste si léger tout à l'heure pèse à présent du poids de l'amour qui se replie : pourquoi la lui dérober à cet instant-ci, cette main, « pourquoi fait-il ça ? », va-t-elle penser, est-ce à cause de l'embrassement passionné que se prodiguent sur l'écran des personnages dont tu te soucies comme d'une guigne ? Ne serait-ce pas un signe, cette petite rupture, cette séparation des mains désormais moites de s'être tant frottées ?…
Et puis merde ! brusquement tu arraches ta main à la sienne et tu te grattes le nez.

samedi 31 janvier 2009

J'ai chéri ça : LA PIRE DE NULLE FAILLE (cri d'outre-tombe)




ATTENTION, CE QUI SUIT EST FORTEMENT DÉCONSEILLÉ AUX BIENHEUREUX QUI N'ONT PAS ENCORE LU LA FILLE DE NULLE PART, DE FREDRIC BROWN :
ON Y DÉVOILE LA POIGNANTE CHUTE DU ROMAN.
On pouvait lire, sur un site récemment défunt, en date du 19 juin 2007, la reproduction d'une excellente critique de ce chef-d'œuvre, que Jérôme Leroy venait de publier dans Shangaï Express (bon, le lien ne fonctionnant plus du tout, on ira voir ici) et qui s'achève ainsi :
« Au bout du compte, Weaver trouve. Enfin, c'est ce que voudrait nous faire croire Fredric Brown. Comme pour tous les grands romans, il y a deux écoles de lecteurs qui s'affrontent sur la fin de La fille de Nulle part. Ceux qui pensent que Weaver a trouvé et ceux qui pensent qu'il s'est trompé. La vieille querelle entre les cartésiens et les rêveurs, les désenchantés et les fous. On se gardera bien de la vider ici : Jenny Ames ne s'en remettrait pas, et nous l'aimons, nous aussi. »
Il se trouve que Jenny Suarez-Ames est une rêveuse, et moi aussi parfois, mais qu'en l'occurrence je rejoins le camp des cartésiens, ou des spinozistes — pas de différence dans ce cas précis —, tandis qu'elle persiste à penser que Jenny Ames et Vi Weaver ne sont pas la même personne. Il se trouve en fait qu'à mon sens (qui est la chose du monde, etc.), elle — et tout aussi bien Leroy — se méprend, comme il sautera aux yeux de quiconque veut bien prendre la peine de lire attentivement le texte; bref, de le lire.
Je me permets de reproduire ci-dessous quelques mots adressés naguère aux défuntes Moissonneuses à ce sujet. Le foliotage renvoie à l'édition 10/18 du roman, collection "Nuits blêmes".
Contrairement à d'autres (par exemple le dernier Van Vogt, celui de La fin du Ā, ou Maurice G. Dantec, etc.), Fredric Brown n'écrit pas à la légère : il pèse ses mots; même s'il lui arrive de commettre des erreurs mineures, comme — concernant le roman qui nous occupe — la confusion de lieux (maison/remise) à la fin du chapitre où George examine le contenu de la valise de Jenny qu'il vient de déterrer : pp. 168-173 de l'éd. 10/18, il est dans la remise, à examiner minutieusement les affaires et surtout la fameuse lettre qui lui révèle que Jenny venait de Barton, et p. 174 on lit :
« Il avait laissé la bouteille de whisky dans la remise. Il éteignit les lumières, ferma de nouveau la maison et retourna dans son repaire boire un verre. »
Et encore, je me demande s'il ne s'agit pas là d'un pataquès de la part du traducteur.
Il est des œuvres qui laissent le champ ouvert à l'interprétation de ceux qui les reçoivent. David Lynch, par exemple. Nietzsche a même théorisé cette manière de s'exprimer. Mais chez F. Brown, rien de tel : tout est carré. Même lorsqu'il n'est pas complètement explicite, comme dans les nouvelles Cauchemar en bleu (à quoi on ne comprend rien si l'on ne lit pas correctement, c'est-à-dire attentivement, la dernière phrase, où seul un mot fait comprendre que le père n'avait nul besoin de savoir nager pour sauver son fils) ou Il n'est pire sourd… qui peut paraître moins directrice mais en fait non puisque dans ce cas (si le coup d'œil à la montre n'est qu'une coïncidence) le texte perdrait tout son sel, et d'ailleurs il en va de même pour La fille de nulle part, bien que tel ne soit pas le point décisif.
Un auteur peut certes se renier, comme Galilée, Boukharine, etc. Mais les textes demeurent et offrent toujours (sauf falsification grossière comme pour Nietszche rafistolé par son beau-frère en prussophile et pro-nazi) leur sens (parfois équivoque, évidemment) au lecteur. A l'inverse, le lecteur peut interpréter à outrance le texte, parfois jusqu'à en inverser complètement le sens évident ou du moins le plus probable : Faurisson, Daeninckx (qui nous emmerde jusque dans l'orthographe de son nom) ont agi ainsi, bien que concernant le dernier la mauvaise foi me paraisse indubitable; mais quand on voit ce que les Kabbalistes, par exemple, ont pu faire dire à la Torah (bien que cette pratique de lecture ne manque pas d'intérêt, mais précisément il ne s'agit plus de lecture mais de reconstruction), on comprend jusqu'où peut aller le délire interprétatif.
Je me souviens d'un vieux professeur qui, à propos d'un texte dont l'auteur, craignant de n'être pas suffisamment compris, s'exprimait à trois niveaux différents de compréhension possible, disait ceci : un texte ne dit rien par lui-même. Si on n'ouvre pas le livre en question, on ne connaîtra rien du propos de l'auteur. Si on le lit sans rien y comprendre, non plus. Mais si on s'efforce de le comprendre, on peut essayer de le saisir entièrement. Bon, retour à Jenny.
On sait, depuis Genette au moins, que le vrai lecteur apprend à distinguer entre auteur, narrateur et personnage. Alors, quel est le statut du narrateur dans The Far Cry ?
Le roman est écrit à la troisième personne, mais Brown l'emploie de deux façons distinctes, entrelacées :
— tantôt c'est l'auteur omniscient qui cause, d'ailleurs la plupart du temps, comme au tout début, le jeudi 18 mai (ce qui situe l'action en 1950) : « Un certain George Weaver venait de louer une chambre… »
— tantôt le texte exprime directement la pensée du personnage : dans les dialogues et les formes indirectes, bien sûr, mais aussi dans certains passages en italiques (pp. 57-59, 89-90, 170, 190-191, 212), entre parenthèses (p. 184, 186) et ailleurs, mais sans jamais d'ambiguïté possible, comme p. 90 (« Le fait que personne ne l'ait connue… ») ou p. 194 (« Ça correspondait ; il fallait que ce soit cela. »), et surtout juste avant la fin, p. 221 (« Vi avait une tache de naissance sur la hanche gauche […] et y trouver du travail. ») : ces déductions sont le fait de George, et si le texte s'arrêtait là il prêterait effectivement le flanc à l'interprétation.
Or, dans l'incipit du texte comme dans sa fin, nous sommes dans le premier registre : la parole est à l'auteur. Et Brown écrit bien « Jenny recula devant le couteau », non pas « Vi recula devant le couteau », auquel cas, l'incertitude demeurerait.
CQFD : Vi fut jadis, un jour durant (le 17 mai 1942, cf. p.53), Jenny Ames et auparavant Jenny Albright.
Tentera-t-on de me rétorquer que le fameux passage qui clôt le livre n'est pas écrit par l'auteur, mais par le personnage, ainsi qu'on peut le croire à la lecture de la page 108 ? Tatata. D'abord, on ne pourrait pas lire « et cet homme était fou, il devait être fou » si la scène finale était décrite du point de vue de George. Mais surtout, ce n'est pas George qui a écrit cela p. 108 :
« les mots ne voulaient pas venir. L'image, oui, mais pas les mots ».
Les mots, une fois de plus, sont explicitement le fait de l'auteur : c'est lui qui décrit l'image que George a en tête.
En fait, ce passage qui apparaît à trois reprises dans le livre, exprime chaque fois un point de vue différent.
Au tout début, c'est celui de Jenny Ames (dont c'est le nom seulement ce jour-là). Page 108 (et remarquons-le, c'est exactement le mitan du livre : il faut prendre au sérieux un auteur de la trempe de Brown), c'est le point de vue de George : c'est lui qui imagine la scène, même s'il ne parvient pas à l'écrire. Enfin, p. [222], c'est le point de vue de l'auteur omniscient (qui nomme Jenny comme il sied puisque tel est son vrai prénom) et non plus celui de Jenny, qui a déjà vécu au même endroit une scène similaire (mais face à un individu physiquement diminué) : elle ne décrirait pas George comme "cet homme", puisqu'ils sont mariés depuis huit ans.
Bref, Jenny, Vi : aucune contradiction.
Et moi non plus.

vendredi 23 janvier 2009

Le rouge et le noir

Cet extrait d'un autre film d'Autant-Lara dans lequel il s'est provisoirement échappé montre Julien aux prises avec le n°2, qui recourt aux sirènes létales du capitalisme pour tenter de le dévoyer de son choix de vivre, agir et penser à sa guise — une existence dont la frugalité est inversement proportionnelle à celle de la pensée.
« Julien sort, elle aussi » : ainsi aurait pu commencer l'article d'Isabelle Mandraud paru samedi dernier dans Le Monde si la réalité n'avait été autre. Mais non, ce fut « L'une sort, l'autre pas », Agnès Varda plutôt qu'Henri Beyle… Sortie dont on est désoppressé d'apprendre à l'instant qu'elle est définitive.
Julien…
Tu avais surgi comme une fleur d'eau fraîche en 1998 dans les amphis de Jussieu, impeccable et vierge dans ce ramassis de chômeurs qui s'entêtaient crânement à ne rien revendiquer tout au long de ce mouvement de notre jeunesse à jamais éperdue.
Ton écharpe n'était certes pas un étendard auquel tous se sont ralliés, puisque l'ampleur de ton discours (de ta voix aussi, c'était indispensable en ces lieux pourtant moins vastes que nos espoirs) suscita bientôt la scission, en cette fin d'hiver, en ce début de printemps plus jeunes : certains partirent fonder Tiqqun, d'autres ensemencèrent un terrain vague pour le transformer en potager (que la municipalité rasa juste avant la récolte), d'autres encore — apprentis bouchers pour le régal de nos entrailles — élevaient deux cochons qui parfois prirent l'air sur le périf', semant la pagaille et provoquant force embouteillages, tandis qu'une dernière partie de l'Assemblée avait choisi de rassembler le matériel de ce qui deviendra Le lundi au soleil…
Les désaccords ne dissolvent pas l'amitié. Celle-ci perdure, par-delà les errements — que chacun serait bien malin d'attribuer à autrui…
J'eus liens avec ceux-là, tu en nouas avec d'autres, et certains se rejoignirent, car le temps parfois fait à l'affaire. Liens coupés, renoués, défaits de nouveau dans le ballet des aubes naissantes ou étranglées…
Saluts rouges et noirs.

mardi 20 janvier 2009

Des livres et nous (3)

Jean-Yves Lacroix a la facétie de se présenter uniquement comme ancien vice-champion du monde, catégorie junior, de Scrabble. Mais c’est d’abord un homme qui aime les livres, les femmes, le vin. Socialement, c’est un fameux bouquiniste, dont les mains ont palpé bien des merveilles : l’édition originale des Champs magnétiques dédicacée par Breton et Soupault à Raymond Roussel, la collection complète de Maintenant signée de la main de Cravan, le tapuscrit annoté de la Préface à la quatrième réédition italienne…, et tant d’autres.
C’est désormais tout aussi bien un écrivain, qui a su ciseler soigneusement les phrases de ce Cure-dent paru à l’automne 2008 aux éditions Allia, phrases aussi nettes et parfaites que l’objet qui donne son titre à ce bref récit imbibé d’Omar Khayyam. En voici quelques unes, sur lesquelles on sent planer parfois les ombres furtives de Stendhal, Nietzsche ou Debord :

« A bien peser les choses, il paraît extrêmement judicieux d’habiter un palais. La sécurité du corps y est garantie, et, à défaut de la paix de l’âme, la possibilité du sommeil. Surtout, le voisinage de la beauté a quelque chose de pratique que la pudeur n’avoue jamais. Il agit sur les êtres doués de quelque sensibilité, comme un puissant régulateur de l’humeur, comme une promesse de douceur indéfiniment renouvelée. Tout ce qui chaque jour nous assujettit — cette raison quotidienne qui nous tient lieu de boulet — s’en trouve instantanément pondéré, comme un granit en une pierre poreuse.» (pp. 24-25).
« Orphelin de père, orphelin de Dieu, enfant du chaos, Omar Khayyam s’est comporté en homme sans exemple que celui qu’il forgeait. Sans autre devoir que d’inventer, jour après jour, une existence et les conditions de sa souveraineté. » (p. 31)
À la page 47, Lacroix s’amuse à attribuer à Khayyam une phrase de Debord (Panégyrique, p. 43) qu’il s’offre le luxe d’améliorer par le déplacement d’un adverbe : « J'ai d'abord aimé, comme tout le monde, l'effet de la légère ivresse, puis bientôt j'ai aimé ce qui est au-delà de la très violente ivresse, quand on a franchi ce stade : une paix magnifique et terrible, le vrai goût du passage du temps. »
Mais peu auparavant, il restituait à Khayyam le quatrain que Debord cite dans In girum imus nocte et consumimur igni, douze minutes avant la fin du film :
« Jeunes, nous avons quelque temps fréquenté un maître,
Quelque temps nous fûmes heureux de nos progrès,
Vois le fond de tout cela : que nous arriva-t-il ?
Nous étions venus comme de l’eau, nous sommes partis comme le vent. »
« Avicenne […] tenait le vin pour une activité de l’esprit à part entière. Il certifiait que le véritable intérêt de cette boisson ne se résumait pas à ses vertus stimulantes, euphorisantes, désinhibantes et anxiolytiques. Il disait goûter par dessus tout l’ivresse épaisse, large et distincte que seule procure la prise massive de boisson sur de longues périodes de plusieurs jours, de plusieurs semaines, de plusieurs mois. Il avouait aimer cet état sensationnel de calme triomphant, de terreur placide, d’engourdissement du présent dans l’évidence du temps irréversible, certaine touffeur du monde dans la faculté de l’oubli. […] Il martelait qu’il fallait boire dès le matin. Quiconque a un peu connu les hommes admettra aisément qu’il y a des siècles de discipline dans une telle injonction. » (pp. 50-51).
« Omar Khayyam évoque tant de raisons de s’arsouiller, pare le vin de tant de qualités, qu’il faut y voir la manière d’un zélateur et d’un athlète qui s’encourage ou se rappelle au devoir, et non celle d’un homme qui se justifie. » (p. 55). S’ensuit un nouvel emprunt à Debord : « Jamais plus nous ne boirons si jeunes. » (Panégyrique, p. 38).

Dommage que la couverture soit si moche, malgré les finesses habituelles des graphistes de la maison.