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samedi 31 janvier 2009

J'ai chéri ça : LA PIRE DE NULLE FAILLE (cri d'outre-tombe)




ATTENTION, CE QUI SUIT EST FORTEMENT DÉCONSEILLÉ AUX BIENHEUREUX QUI N'ONT PAS ENCORE LU LA FILLE DE NULLE PART, DE FREDRIC BROWN :
ON Y DÉVOILE LA POIGNANTE CHUTE DU ROMAN.
On pouvait lire, sur un site récemment défunt, en date du 19 juin 2007, la reproduction d'une excellente critique de ce chef-d'œuvre, que Jérôme Leroy venait de publier dans Shangaï Express (bon, le lien ne fonctionnant plus du tout, on ira voir ici) et qui s'achève ainsi :
« Au bout du compte, Weaver trouve. Enfin, c'est ce que voudrait nous faire croire Fredric Brown. Comme pour tous les grands romans, il y a deux écoles de lecteurs qui s'affrontent sur la fin de La fille de Nulle part. Ceux qui pensent que Weaver a trouvé et ceux qui pensent qu'il s'est trompé. La vieille querelle entre les cartésiens et les rêveurs, les désenchantés et les fous. On se gardera bien de la vider ici : Jenny Ames ne s'en remettrait pas, et nous l'aimons, nous aussi. »
Il se trouve que Jenny Suarez-Ames est une rêveuse, et moi aussi parfois, mais qu'en l'occurrence je rejoins le camp des cartésiens, ou des spinozistes — pas de différence dans ce cas précis —, tandis qu'elle persiste à penser que Jenny Ames et Vi Weaver ne sont pas la même personne. Il se trouve en fait qu'à mon sens (qui est la chose du monde, etc.), elle — et tout aussi bien Leroy — se méprend, comme il sautera aux yeux de quiconque veut bien prendre la peine de lire attentivement le texte; bref, de le lire.
Je me permets de reproduire ci-dessous quelques mots adressés naguère aux défuntes Moissonneuses à ce sujet. Le foliotage renvoie à l'édition 10/18 du roman, collection "Nuits blêmes".
Contrairement à d'autres (par exemple le dernier Van Vogt, celui de La fin du Ā, ou Maurice G. Dantec, etc.), Fredric Brown n'écrit pas à la légère : il pèse ses mots; même s'il lui arrive de commettre des erreurs mineures, comme — concernant le roman qui nous occupe — la confusion de lieux (maison/remise) à la fin du chapitre où George examine le contenu de la valise de Jenny qu'il vient de déterrer : pp. 168-173 de l'éd. 10/18, il est dans la remise, à examiner minutieusement les affaires et surtout la fameuse lettre qui lui révèle que Jenny venait de Barton, et p. 174 on lit :
« Il avait laissé la bouteille de whisky dans la remise. Il éteignit les lumières, ferma de nouveau la maison et retourna dans son repaire boire un verre. »
Et encore, je me demande s'il ne s'agit pas là d'un pataquès de la part du traducteur.
Il est des œuvres qui laissent le champ ouvert à l'interprétation de ceux qui les reçoivent. David Lynch, par exemple. Nietzsche a même théorisé cette manière de s'exprimer. Mais chez F. Brown, rien de tel : tout est carré. Même lorsqu'il n'est pas complètement explicite, comme dans les nouvelles Cauchemar en bleu (à quoi on ne comprend rien si l'on ne lit pas correctement, c'est-à-dire attentivement, la dernière phrase, où seul un mot fait comprendre que le père n'avait nul besoin de savoir nager pour sauver son fils) ou Il n'est pire sourd… qui peut paraître moins directrice mais en fait non puisque dans ce cas (si le coup d'œil à la montre n'est qu'une coïncidence) le texte perdrait tout son sel, et d'ailleurs il en va de même pour La fille de nulle part, bien que tel ne soit pas le point décisif.
Un auteur peut certes se renier, comme Galilée, Boukharine, etc. Mais les textes demeurent et offrent toujours (sauf falsification grossière comme pour Nietszche rafistolé par son beau-frère en prussophile et pro-nazi) leur sens (parfois équivoque, évidemment) au lecteur. A l'inverse, le lecteur peut interpréter à outrance le texte, parfois jusqu'à en inverser complètement le sens évident ou du moins le plus probable : Faurisson, Daeninckx (qui nous emmerde jusque dans l'orthographe de son nom) ont agi ainsi, bien que concernant le dernier la mauvaise foi me paraisse indubitable; mais quand on voit ce que les Kabbalistes, par exemple, ont pu faire dire à la Torah (bien que cette pratique de lecture ne manque pas d'intérêt, mais précisément il ne s'agit plus de lecture mais de reconstruction), on comprend jusqu'où peut aller le délire interprétatif.
Je me souviens d'un vieux professeur qui, à propos d'un texte dont l'auteur, craignant de n'être pas suffisamment compris, s'exprimait à trois niveaux différents de compréhension possible, disait ceci : un texte ne dit rien par lui-même. Si on n'ouvre pas le livre en question, on ne connaîtra rien du propos de l'auteur. Si on le lit sans rien y comprendre, non plus. Mais si on s'efforce de le comprendre, on peut essayer de le saisir entièrement. Bon, retour à Jenny.
On sait, depuis Genette au moins, que le vrai lecteur apprend à distinguer entre auteur, narrateur et personnage. Alors, quel est le statut du narrateur dans The Far Cry ?
Le roman est écrit à la troisième personne, mais Brown l'emploie de deux façons distinctes, entrelacées :
— tantôt c'est l'auteur omniscient qui cause, d'ailleurs la plupart du temps, comme au tout début, le jeudi 18 mai (ce qui situe l'action en 1950) : « Un certain George Weaver venait de louer une chambre… »
— tantôt le texte exprime directement la pensée du personnage : dans les dialogues et les formes indirectes, bien sûr, mais aussi dans certains passages en italiques (pp. 57-59, 89-90, 170, 190-191, 212), entre parenthèses (p. 184, 186) et ailleurs, mais sans jamais d'ambiguïté possible, comme p. 90 (« Le fait que personne ne l'ait connue… ») ou p. 194 (« Ça correspondait ; il fallait que ce soit cela. »), et surtout juste avant la fin, p. 221 (« Vi avait une tache de naissance sur la hanche gauche […] et y trouver du travail. ») : ces déductions sont le fait de George, et si le texte s'arrêtait là il prêterait effectivement le flanc à l'interprétation.
Or, dans l'incipit du texte comme dans sa fin, nous sommes dans le premier registre : la parole est à l'auteur. Et Brown écrit bien « Jenny recula devant le couteau », non pas « Vi recula devant le couteau », auquel cas, l'incertitude demeurerait.
CQFD : Vi fut jadis, un jour durant (le 17 mai 1942, cf. p.53), Jenny Ames et auparavant Jenny Albright.
Tentera-t-on de me rétorquer que le fameux passage qui clôt le livre n'est pas écrit par l'auteur, mais par le personnage, ainsi qu'on peut le croire à la lecture de la page 108 ? Tatata. D'abord, on ne pourrait pas lire « et cet homme était fou, il devait être fou » si la scène finale était décrite du point de vue de George. Mais surtout, ce n'est pas George qui a écrit cela p. 108 :
« les mots ne voulaient pas venir. L'image, oui, mais pas les mots ».
Les mots, une fois de plus, sont explicitement le fait de l'auteur : c'est lui qui décrit l'image que George a en tête.
En fait, ce passage qui apparaît à trois reprises dans le livre, exprime chaque fois un point de vue différent.
Au tout début, c'est celui de Jenny Ames (dont c'est le nom seulement ce jour-là). Page 108 (et remarquons-le, c'est exactement le mitan du livre : il faut prendre au sérieux un auteur de la trempe de Brown), c'est le point de vue de George : c'est lui qui imagine la scène, même s'il ne parvient pas à l'écrire. Enfin, p. [222], c'est le point de vue de l'auteur omniscient (qui nomme Jenny comme il sied puisque tel est son vrai prénom) et non plus celui de Jenny, qui a déjà vécu au même endroit une scène similaire (mais face à un individu physiquement diminué) : elle ne décrirait pas George comme "cet homme", puisqu'ils sont mariés depuis huit ans.
Bref, Jenny, Vi : aucune contradiction.
Et moi non plus.

On ne gombrowicze pas qu'une fois !

Première mondiale : une pièce de Witold Gombrowicz, Yvonne, princesse de Bourgogne, est transformée en opéra. Voici quelques années déjà, Jorge Lavelli, au théâtre de la Colline, avait fortement souligné la dimension musicale d'Opérette, et en 1984 on avait pu assister, à Chaillot, à excellente une mise en scène du Mariage comportant également une orchestration musicale (composée par Daniel Martin, ce me semble), mais là, c'est carrément un véritable opéra, présenté dans ce Palais Garnier que fréquenta Gombro dans sa jeunesse. Le livret de Luc Bondy et Marie-Louise Bischofberger concentre fidèlement le texte original (heureusement que le spectacle est surtitré, car on a souvent du mal à comprendre ce qui est chanté), que la mise en musique du compositeur Philippe Boesmans sert sans afféteries. Décors, costumes, mise en scène, acteurs, tout est impeccable, avec une mention spéciale pour Dörte Lyssewski, qui interprète la mollichonne. Si on s'étrangle à ce spectacle, ce n'est pas avec des arêtes de perche, mais de plaisir, tout bonnement.
Rappelons l'argument de la pièce, rédigé par Gombrowicz lui-même :
Acte I
Le prince Philippe se fiance avec la peu attirante Yvonne parce que l’apparence calamiteuse de la demoiselle est un affront à sa dignité. Comme il se veut, en outre, un esprit libre, il refuse de céder au dégoût naturel que lui inspire cette désagréable personne. Le roi Ignace et la reine Marguerite consentent à cette union, par crainte du scandale dont les menace Philippe.
Acte II
Il se trouve qu’Yvonne tombe amoureuse du prince. Surpris par cet amour, celui-ci se sent tenu d’y réagir en tant qu’être humain et en tant qu’homme. Il espère pouvoir arriver lui aussi à l’aimer.
Acte III
La présence d’Yvonne à la cour crée d’étranges troubles. Les fiançailles du prince sont une cause de moqueries et de ragots. Le mutisme d’Yvonne, sa sauvagerie, sa passivité mettent la famille royale dans une situation difficile. Les défauts naturels d’Yvonne provoquent de dangereuses associations d’idées, car chacun y trouve en quelque sorte le reflet de ses propres imperfections et de celles des autres. Une épidémie de rire malsain balaie la cour. Le roi se rappelle ses anciens péchés. La reine, qui écrit en secret comme une possédée, ne peut plus s’en cacher et doit reconnaître qu’elle est effarée par ses poèmes, dont elle découvre qu’ils ressemblent à Yvonne. Des soupçons absurdes se font jour. La bêtise et la déraison se donnent libre cours. Chacun le ressent, même le prince, mais celui-ci ne sait que faire. Lui-même se sent absurde vis-à-vis d’Yvonne. Comment pourrait-il encore se défendre ? Il songe à contre-attaquer efficacement : il enlace publiquement une dame de la cour et se fiance avec elle, après avoir rompu avec Yvonne. Mais il ne peut y avoir de véritable rupture, car il sait qu’Yvonne pensera toujours à lui et se représentera à sa manière le bonheur du jeune couple. Yvonne le tient en son pouvoir. Il décide de la tuer.
Acte IV
Le roi, le valet de chambre, la reine, le prince tentent chacun pour soi d’assassiner Yvonne. Mais la tuer directement est au-dessus de leurs forces : l’acte paraît trop stupide, trop absurde, il n’est justifié par aucune raison formelle et les conventions s’y opposent. Bestialité, sauvagerie, sottise et déraison se propagent de façon incontrôlable. Sur le conseil du valet de chambre, ils décident d’organiser la mort d’Yvonne tout en préservant l’apparence de la majesté, de l’élégance, de la supériorité. L’entreprise réussit. La famille royale retrouve sa sérénité perdue.
Les représentations ont lieu jusqu'au 8 février.

vendredi 30 janvier 2009

Rappel

La manifestation partira à 15h de la place Edmond Rostand (RER Luxembourg), et non de Saint-Michel. Enfin, c'est quand même sur le boulevard.

On ne virera pas de bord

(Désolé pour la compression anamorphique)

« Deinde quid idea vera clarius et certius dari potest quod norma sit veritatis ? Sane sicut lux seipsam et tenebras manifestat, sic veritas norma sui et falsi est. »
« D’autre part, que peut-il y avoir de plus clair et de plus certain que l’idée vraie, qui soit norme de vérité ? Certes, comme la lumière se fait connaître elle-même et fait connaître les ténèbres, la vérité est norme d’elle-même et du faux. »
Spinoza, Éthique, II, prop. 43, sc.

« … eben so ist das Falsche nicht mehr als Falsches ein Moment der Wahrheit. »
« C’est ainsi que ce n’est plus en tant que faux que le faux est un moment du vrai. »
Hegel, Préface de la Phénoménologie de l’Esprit, Troisième Partie, section « En quel sens la phénoménologie de l’esprit est négative, ou inclut le faux ».

« Sous chaque résultat et sous chaque projet d’un présent malheureux et ridicule, on voit s’inscrire le Mané, Thécel, Pharès qui annonce la chute immanquable de toutes les cités d’illusion. Les jours de cette société sont comptés ; ses raisons et ses mérites ont été pesés, et trouvés légers ; ses habitants se sont divisés en deux partis, dont l’un veut qu’elle périsse. »
Guy Debord, Préface à la quatrième édition italienne de « La société du spectacle ».

« Par ailleurs, quelle que soit l’époque, rien d’important ne s’est communiqué en ménageant un public, fût-il composé des contemporains de Périclès. Et, dans le miroir glacé de l’écran, les spectateurs ne voient présentement rien qui évoque les citoyens respectables d’une démocratie. »
G. D., In girum imus nocte et consumimur igni.

Comme le tampax…

Cela fait une semaine que Les Moissonneuses ont été fauchées.
Cela fait surtout QUATRE-VINGT JOURS que Julien croupit en taule sous régime DPS.
Cela fait presque 76 ans que Torma a été englouti par les glaciers du Spitzberg.
Et il y a bien longtemps que la technique de la distillation a été mise au point.
« Là, sombre et s'engloutit, dans des flots de désastres,
L'hydre Univers tordant son corps écaillé d'astres. »

jeudi 29 janvier 2009

Havanie primesautière


Tamponn Destartinn, Désiré Gogueneau, Kokott Dunouga, Avlapure Bonpoto, Omar-Ben-Tomate, Cornanche Desfumerons, Josette de Rechange, Marcel Schlingdéjnou, Louis et Georges Sarniffledanlanderneau, Théophile Tonlarf, le comte Jean Naimar-Destrain-Nidio, Onulf le marin, le président des pommes de terre, Grodada et tous ses amis ont le plaisir de vous annoncer la parution aux éditions Dargaud de la biographie de leur regretté créateur, Charlie Schlingo, narrée par Jean Teulé et Florence Cestac, qui en assure également la mise en images.
Enfer et damnature, il est temps de se déguiser en cheval !

Sous les pavés, la grève

On aurait aimé présenter la chanson Grève (P. Grosz — C. Chevallier) qu'interprétait Francesca Solleville en 1977, mais bon, Ferré fait l'affaire aussi.