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mercredi 18 mars 2009
Vent contre air
C'était l'hiver et il faisait nuit. Arrivant directement de l'Arctique, un vent glacé s'engouffrait dans la mer d'Irlande, balayait Liverpool, filait à travers la plaine du Cheshire (où les chats couchaient frileusement les oreilles en l'entendant ronfler dans la cheminée) et, par-delà la glace baissée, venait frapper les yeux de l'homme assis dans le petit fourgon Bedford. L'homme ne cillait pas.
[…]
Et parfois il arrive ceci : c'est l'hiver et il fait nuit ; arrivant directement de l'Arctique, un vent glacé s'est engouffré dans la mer d'Irlande, a balayé Liverpool, filé à travers la plaine du Cheshire où les chats couchent les oreilles en l'entendant hurler et passer ; ce vent glacé a traversé l'Angleterre et franchi le Pas-de-Calais, il a survolé des plaines grises et vient frapper directement les vitres du petit logement de Martin Terrier, mais ces vitres ne vibrent pas et ce vent est sans force.
[…]
Et parfois il arrive ceci : c'est l'hiver et il fait nuit ; arrivant directement de l'Arctique, un vent glacé s'est engouffré dans la mer d'Irlande, a balayé Liverpool, filé à travers la plaine du Cheshire où les chats couchent les oreilles en l'entendant hurler et passer ; ce vent glacé a traversé l'Angleterre et franchi le Pas-de-Calais, il a survolé des plaines grises et vient frapper directement les vitres du petit logement de Martin Terrier, mais ces vitres ne vibrent pas et ce vent est sans force.
Jean-Patrick Manchette, La position du tireur couché,
Gallimard, 1981, coll. « Série Noire » n° 1856, p. 7 et p. [183]
Gallimard, 1981, coll. « Série Noire » n° 1856, p. 7 et p. [183]
Le simoun, vent très chaud, se lève par bourrasques au sud du Maroc saharien. Il y produit des tourbillons compacts, brûlants, coupants, assourdissants, qui masquent le soleil et gercent le bédouin. Le simoun reconstruit le désert, exproprie les dunes, rhabille les oasis, le sable éparpillé va s'introduire profondément partout jusque sous l'ongle du bédouin, dans le turban du Touareg et l'anus de son dromadaire.
Le Touareg, bâché de bleu, se tient coi sur la bosse de sa bête. Près de lui, statufiés sous la tourmente, trois autres Touareg attendent que ça se tasse. Le sable fait monter un socle, poussière de pierre autour des chevilles des animaux. Quand le plus jeune des Touareg, affolé, crie qu'il s'enlise et que ça ne va plus du tout, ses aînés ne lui répondent pas. Sous leur housse, ils n'ont pas dû entendre la voix du débutant. C'est qu'autour d'eux la tempête grince énormément.
Mieux instruits que le jeune méhariste, ses aînés savent que le phénomène arrive du cœur du continent, qu'un aquilon venu d'Afrique centrale déchire de temps en temps le grand désert du Nord dont il fait bouillir l'étendue stérile et transporte l'écume au-delà des mers. Se délestant à la surface des eaux, tel une montgolfière, des sacs de sable du Grand Erg, faisant frémir au passage le titane des Boeing, le désert vole vers l'Europe dont il va poudrer le Nord-Ouest, perfectionner le revêtement des plages et propulser des grains dans tous les engrenages.
Croisant vers le nord, le tapis volant marocain touche Paris dans le milieu de la nuit, s'y dissémine uniformément sans omettre bien sûr le secteur Maroc, vers Stalingrad après la rue de Tanger : il recouvre la rue du Maroc, la place du Maroc et l'impasse du Maroc au bout de laquelle réside Louis Meyer, homme astigmate et polytechnicien, quarante-neuf ans jeudi dernier, spécialisé dans les moteurs en céramique.
Le Touareg, bâché de bleu, se tient coi sur la bosse de sa bête. Près de lui, statufiés sous la tourmente, trois autres Touareg attendent que ça se tasse. Le sable fait monter un socle, poussière de pierre autour des chevilles des animaux. Quand le plus jeune des Touareg, affolé, crie qu'il s'enlise et que ça ne va plus du tout, ses aînés ne lui répondent pas. Sous leur housse, ils n'ont pas dû entendre la voix du débutant. C'est qu'autour d'eux la tempête grince énormément.
Mieux instruits que le jeune méhariste, ses aînés savent que le phénomène arrive du cœur du continent, qu'un aquilon venu d'Afrique centrale déchire de temps en temps le grand désert du Nord dont il fait bouillir l'étendue stérile et transporte l'écume au-delà des mers. Se délestant à la surface des eaux, tel une montgolfière, des sacs de sable du Grand Erg, faisant frémir au passage le titane des Boeing, le désert vole vers l'Europe dont il va poudrer le Nord-Ouest, perfectionner le revêtement des plages et propulser des grains dans tous les engrenages.
Croisant vers le nord, le tapis volant marocain touche Paris dans le milieu de la nuit, s'y dissémine uniformément sans omettre bien sûr le secteur Maroc, vers Stalingrad après la rue de Tanger : il recouvre la rue du Maroc, la place du Maroc et l'impasse du Maroc au bout de laquelle réside Louis Meyer, homme astigmate et polytechnicien, quarante-neuf ans jeudi dernier, spécialisé dans les moteurs en céramique.
Jean Echenoz, Nous trois, Minuit, 1992, p. 13 sq.
Monomanies :
Jean Echenoz,
Jean-Patrick Manchette,
Lewis Carroll
Les régimes passent, les régiments restent
Juste après l'enivrant passage cité voici peu du roman de Michel Ragon, La Mémoire des vaincus, on lit ceci :
— Tu me disais que Lénine s'était prononcé pour l'abolition du potentiel militaire.
— Oui. Il s'est aussi prononcé pour la suppression de la police. Puis il a laissé ce maudit Polak de Dzerjinski créer la Tchéka. Maintenant Trotski, le plus antimilitariste des bolcheviks, est notre nouveau Koutousov. Que faire ? Les armées blanches attaquent au sud et à l'est, les Allemands pénètrent en Ukraine. Comme Makhno, nous devons apprendre à guerroyer contre nos ennemis. Lorsque nous les aurons vaincus, nous détruirons la guerre à tout jamais et dissoudrons toutes les armées. Aujourd'hui, on ne peut pas.
Monomanies :
casse-noix,
Cauchemar sans fin,
Nous tournons dans la nuit…,
Ubu
mardi 17 mars 2009
Bataille (livres en ordre de)
Voici un peu plus de quinze ans, on me payait à faire circuler des rêves, à égale distance du jardin du Luxembourg et de l’ENS-Ulm, des vêpres jusqu’à minuit passé. Malgré l’heure tardive de cette quotidienne débauche, une amie fraîchement débarquée à Paris téléphona un jour pour me proposer de la rejoindre après la fermeture en Seine-et-Marne, dans une demeure gardée par une sienne amie en l’absence de la maîtresse des lieux et où se tramait une sorte de fête, un dîner, de quelconques agapes, je ne sais. Ayant accepté, et muni des indications fournies, je me mis à étudier sur une carte routière le trajet, le moyen d’atteindre cette ville inconnue. La circulation était alors plus fluide qu’aujourd’hui, et d’autant plus à cette heure tardive : je traversai une moitié de Paris et m’enfonçai dans la banlieue orientale, pour n’arriver cependant à destination qu’après une heure de voiture. Parvenu à l’adresse indiquée, je pensais trouver une maison illuminée, percevoir un flot musical sitôt le moteur arrêté, la portière ouverte ; mais non, rien de tel : la bâtisse était plongée dans la pénombre et le silence. Peut-être m’étais-je trompé de ville, d’adresse, ou alors on m’avait fourni de mauvaises indications ? La porte de la grille était ouverte, pas d’aboiement hostile : je suivis une allée qui menait à l’arrière de la maison, vers une véranda faiblement éclairée par des lueurs dansantes issues de la salle à manger donnant dessus, sur la table de laquelle étaient posées des bougies ainsi que les mains jointes d’une dizaine de convives extrêmement silencieux et concentrés, parmi lesquels mon hôtesse transitive et un jeune cinéaste alors en vogue. Bien que mon amie m’intimât d’un geste le silence dès qu’elle m’aperçut, mon arrivée fut pour l’assemblée une irruption qui tombait à point nommé dans la séance de spiritisme à laquelle ils étaient en train de s’adonner, « pour rire, bien sûr » me précisa-t-on, bien que la tension palpable de l’atmosphère ne s’apparentât guère à celle des ressorts de la comédie. Les présentations faites, les apprentis spirites se plongèrent derechef dans leur guet, qui n’allait pas tarder à se voir récompensé par la chute d’un vase, sans doute bousculé par le furtif chat de la maison. Refroidi par cet étrange accueil, je me mis en devoir de grignoter quelques restes, puis de visiter la demeure.
À peine entamée, cette exploration cessa.
La première porte que j’ouvris donnait sur une pièce qui, l’interrupteur abaissé, s’avéra de proportions imposantes et entièrement tapissée de rayonnages emplis de livres impeccablement alignés, du sol au plafond. J’étais impressionné : une seule fois auparavant, il m’avait été donné de pénétrer dans une véritable bibliothèque privée, riche de milliers et de milliers d’ouvrages. Je refermai la porte, seule surface vide de livres, et entrepris d’inspecter le contenu des étagères, d’abord sans rien toucher, en lisant les mentions des dos. Pas de lézard : des chefs-d’œuvre, des chefs-d’œuvre, des chefs-d’œuvre. Et des merveilles. Des grands papiers. Et des raretés. Littérature, philosophie, beaux-arts… la crème de la mémoire du monde. Ventrebleu, mais chez qui étais-je donc ? Qui était le détenteur de cet amoncellement de trésors ? Je tire un ouvrage au hasard — Breton, Blanchot, je ne sais plus —, je feuillette : sur la page de faux-titre, une dédicace en prime, et pas à n’importe qui. J’en attrape un autre, encore une dédicace.
Le même dédicataire.
Suée.
Coup de sang.
Un troisième : idem.
« APOPLEXIE : arrêt brusque et plus ou moins complet des fonctions cérébrales […] sans que la respiration et la circulation soient suspendues ». Georges Bataille. J’étais dans une bibliothèque assemblée par les soins de Georges Bataille, et sans le moindre doute sa propre bibliothèque à lui, disparu depuis trente ans. Tous doutes dissipés au fil de l’extraction frénétique d’autres trésors. Alors que des hurluberlus, dans la pièce à côté, s’amusaient à invoquer des spectres, celle-ci recelait les traces d’un fantôme autrement plus important pour moi, encore sous le coup de la récente lecture de La part maudite.
Je sortis presque à reculons de cet endroit, en prenant soin d’éteindre la lumière et de refermer doucement la porte, comme dans un rêve. Je ne me souviens guère de la fin de cette soirée, mais après avoir obtenu le renseignement nécessaire sur la propriétaire de cette maison, je pris congé assez rapidement et retournai à Paris dans la nuit noire et chuintante.
Je venais de vivre en extrême concrétion une expression rebattue à foison : « demeurer interdit ».
À peine entamée, cette exploration cessa.
La première porte que j’ouvris donnait sur une pièce qui, l’interrupteur abaissé, s’avéra de proportions imposantes et entièrement tapissée de rayonnages emplis de livres impeccablement alignés, du sol au plafond. J’étais impressionné : une seule fois auparavant, il m’avait été donné de pénétrer dans une véritable bibliothèque privée, riche de milliers et de milliers d’ouvrages. Je refermai la porte, seule surface vide de livres, et entrepris d’inspecter le contenu des étagères, d’abord sans rien toucher, en lisant les mentions des dos. Pas de lézard : des chefs-d’œuvre, des chefs-d’œuvre, des chefs-d’œuvre. Et des merveilles. Des grands papiers. Et des raretés. Littérature, philosophie, beaux-arts… la crème de la mémoire du monde. Ventrebleu, mais chez qui étais-je donc ? Qui était le détenteur de cet amoncellement de trésors ? Je tire un ouvrage au hasard — Breton, Blanchot, je ne sais plus —, je feuillette : sur la page de faux-titre, une dédicace en prime, et pas à n’importe qui. J’en attrape un autre, encore une dédicace.
Le même dédicataire.
Suée.
Coup de sang.
Un troisième : idem.
« APOPLEXIE : arrêt brusque et plus ou moins complet des fonctions cérébrales […] sans que la respiration et la circulation soient suspendues ». Georges Bataille. J’étais dans une bibliothèque assemblée par les soins de Georges Bataille, et sans le moindre doute sa propre bibliothèque à lui, disparu depuis trente ans. Tous doutes dissipés au fil de l’extraction frénétique d’autres trésors. Alors que des hurluberlus, dans la pièce à côté, s’amusaient à invoquer des spectres, celle-ci recelait les traces d’un fantôme autrement plus important pour moi, encore sous le coup de la récente lecture de La part maudite.
Je sortis presque à reculons de cet endroit, en prenant soin d’éteindre la lumière et de refermer doucement la porte, comme dans un rêve. Je ne me souviens guère de la fin de cette soirée, mais après avoir obtenu le renseignement nécessaire sur la propriétaire de cette maison, je pris congé assez rapidement et retournai à Paris dans la nuit noire et chuintante.
Je venais de vivre en extrême concrétion une expression rebattue à foison : « demeurer interdit ».
Monomanies :
Jeunesse éperdue,
la mémoire et la bile,
temps à perdre,
un ami présomptueux
samedi 14 mars 2009
Appendicectomie, sectes omises
Tous ceux [les préjugés] que j’entreprends de signaler ici dépendent d’ailleurs d’un seul, consistant en ce que les hommes supposent communément que toutes les choses de la nature agissent, comme eux-mêmes, en vue d’une fin, et vont jusqu’à tenir pour certain que Dieu lui-même dirige tout vers une certaine fin ; ils disent, en effet, que Dieu a tout fait en vue de l’homme et qu’il a fait l’homme pour que l’homme lui rendît un culte. C’est donc ce préjugé seul que je considérerai d’abord cherchant primo pour quelle cause la plupart s’y tiennent et pourquoi tous inclinent naturellement à l’embrasser. […]
Il suffira pour le moment de poser en principe ce que tous doivent reconnaître : que tous les hommes naissent sans aucune connaissance des causes des choses, et que tous ont un appétit de rechercher ce qui leur est utile, et qu’ils en ont conscience. De là suit : 1° que les hommes se figurent être libres, parce qu’ils ont conscience de leurs volitions et de leur appétit et ne pensent pas, même en rêve, aux causes par lesquelles ils sont disposés à appéter et à vouloir, n’en ayant aucune connaissance. Il suit : 2° que les hommes agissent toujours en vue d’une fin, savoir l’utile qu’ils appètent. D’où résulte qu’ils s’efforcent toujours uniquement à connaître les causes finales des choses accomplies et se tiennent en repos quand ils en sont informés, n’ayant plus aucune raison d’inquiétude. S’ils ne peuvent les apprendre d’un autre, leur seule ressource est de se rabattre sur eux-mêmes et de réfléchir aux fins par lesquelles ils ont coutume d’être déterminés à des actions semblables, et ainsi jugent-ils nécessairement de la complexion d’autrui par la leur. Comme, en outre, ils trouvent en eux-mêmes et hors d’eux un grand nombre de moyens contribuant grandement à l’atteinte de l’utile, ainsi, par exemple, des yeux pour voir, des dents pour mâcher, des herbes et des animaux pour l’alimentation, le soleil pour s’éclairer, la mer pour nourrir des poissons, ils en viennent à considérer toutes les choses existant dans la Nature comme des moyens à leur usage. Sachant d’ailleurs qu’ils ont trouvé ces moyens, mais ne les ont pas procurés, ils ont tiré de là un motif de croire qu’il y a quelqu’un d’autre qui les a procurés pour qu’ils en fissent usage. Ils n’ont pu, en effet, après avoir considéré les choses comme des moyens, croire qu’elles se sont faites elles-mêmes, mais, tirant leur conclusion des moyens qu’ils ont accoutumé de se procurer, ils ont dû se persuader qu’il existait un ou plusieurs directeurs de la nature, doués de la liberté humaine, ayant pourvu à tous leurs besoins et tout fait pour leur usage. N’ayant jamais reçu au sujet de la complexion de ces êtres aucune information, ils ont dû aussi en juger d’après la leur propre, et ainsi ont-ils admis que les Dieux dirigent toutes choses pour l’usage des hommes afin de se les attacher et d’être tenus par eux dans le plus grand honneur ; par où il advint que tous, se référant à leur propre complexion, inventèrent divers moyens de rendre un culte à Dieu afin d’être aimés par lui par-dessus les autres, et d’obtenir qu’il dirigeât la Nature entière au profit de leur désir aveugle et de leur insatiable avidité. De la sorte, ce préjugé se tourna en superstition et poussa de profondes racines dans les âmes ; ce qui fut pour tous un motif de s’appliquer de tout leur effort à la connaissance et à l’explication des causes finales de toutes choses. Mais, tandis qu’ils cherchaient à montrer que la Nature ne fait rien en vain (c’est-à-dire rien qui ne soit pour l’usage des hommes), ils semblent n’avoir montré rien d’autre sinon que la Nature et les Dieux sont atteints du même délire que les hommes. Considérez, je vous le demande, où les choses en sont enfin venues ! Parmi tant de choses utiles offertes par la Nature, ils n’ont pu manquer de trouver bon nombre de choses nuisibles, telles les tempêtes, les tremblements de terre, les maladies, etc., et ils ont admis que de telles rencontres avaient pour origine la colère de Dieu excitée par les offenses des hommes envers lui ou par les péchés commis dans son culte ; et, en dépit des protestations de l’expérience quotidienne, montrant par des exemples sans nombre que les rencontres utiles et les nuisibles échoient sans distinction aux pieux et aux impies, ils n’ont pas pour cela renoncé à ce préjugé invétéré. Ils ont trouvé plus expédient de mettre ce fait au nombre des choses inconnues dont ils ignoraient l’usage, et de demeurer dans leur état actuel et natif d’ignorance, que de renverser tout cet échafaudage et d’en inventer un autre. Ils ont donc admis comme certain que les jugements de Dieu passent de bien loin la compréhension des hommes : cette seule cause certes eût pu faire que le genre humain fût à jamais ignorant de la vérité, si la mathématique, occupée non des fins mais seulement des essences et des propriétés des figures, n’avait fait luire devant les hommes une autre norme de vérité ; outre la mathématique on peut assigner, d’autres causes encore (qu’il est superflu d’énumérer ici) par lesquelles il a pu arriver que les hommes aperçussent ces préjugés communs, et fussent conduits à la connaissance vraie des choses.
J’ai assez expliqué par là ce que j’ai promis en premier lieu. Pour montrer maintenant que la Nature n’a aucune fin à elle prescrite et que toutes les causes finales ne sont rien que des fictions des hommes, il ne sera pas besoin de longs discours. […] Et il ne faut pas oublier ici que les sectateurs de cette doctrine, qui ont voulu faire montre de leur talent en assignant les fins des choses, ont, pour soutenir leur doctrine, introduit une nouvelle façon d’argumenter : la réduction non à l’impossible, mais à l’ignorance ; ce qui montre qu’il n’y avait pour eux aucun moyen d’argumenter. Si, par exemple, une pierre est tombée d’un toit sur la tête de quelqu’un et l’a tué, ils démontreront de la manière suivante que la pierre est tombée pour tuer cet homme. Si elle n’est pas tombée à cette fin par la volonté de Dieu, comment tant de circonstances (et en effet il y en a souvent un grand concours) ont-elles pu se trouver par chance réunies ? Peut-être direz-vous cela est arrivé parce que le vent soufflait et que l’homme passait par là. Mais, insisteront-ils, pourquoi le vent soufflait-il à ce moment ? pourquoi l’homme passait-il par là à ce même instant ? Si vous répondez alors : le vent s’est levé parce que la mer, le jour avant, par un temps encore calme, avait commencé à s’agiter ; l’homme avait été invité par un ami ; ils insisteront de nouveau, car ils n’en finissent pas de poser des questions : pourquoi la mer était-elle agitée ? pourquoi l’homme a-t-il été invité pour tel moment ? et ils continueront ainsi de vous interroger sans relâche sur les causes des événements, jusqu’à de que vous vous soyez réfugié dans la volonté de Dieu, cet asile de l’ignorance. De même, quand ils voient la structure du corps humain, ils sont frappés d’un étonnement imbécile et, de ce qu’ils ignorent les causes d’un si bel arrangement, concluent qu’il n’est point formé mécaniquement, mais par un art divin ou surnaturel, et en telle façon qu’aucune partie ne nuise à l’autre. Et ainsi arrive-t-il que quiconque cherche les vraies causes des prodiges et s’applique à connaître en savant les choses de la nature, au lieu de s’en émerveiller comme un sot, est souvent tenu pour hérétique et impie et proclamé tel par ceux que le vulgaire adore comme des interprètes de la Nature et des Dieux. Ils savent bien que détruire l’ignorance, c’est détruire l’étonnement imbécile, c’est-à-dire leur unique moyen de raisonner et de sauvegarder leur autorité.
J’ai assez expliqué par là ce que j’ai promis en premier lieu. Pour montrer maintenant que la Nature n’a aucune fin à elle prescrite et que toutes les causes finales ne sont rien que des fictions des hommes, il ne sera pas besoin de longs discours. […] Et il ne faut pas oublier ici que les sectateurs de cette doctrine, qui ont voulu faire montre de leur talent en assignant les fins des choses, ont, pour soutenir leur doctrine, introduit une nouvelle façon d’argumenter : la réduction non à l’impossible, mais à l’ignorance ; ce qui montre qu’il n’y avait pour eux aucun moyen d’argumenter. Si, par exemple, une pierre est tombée d’un toit sur la tête de quelqu’un et l’a tué, ils démontreront de la manière suivante que la pierre est tombée pour tuer cet homme. Si elle n’est pas tombée à cette fin par la volonté de Dieu, comment tant de circonstances (et en effet il y en a souvent un grand concours) ont-elles pu se trouver par chance réunies ? Peut-être direz-vous cela est arrivé parce que le vent soufflait et que l’homme passait par là. Mais, insisteront-ils, pourquoi le vent soufflait-il à ce moment ? pourquoi l’homme passait-il par là à ce même instant ? Si vous répondez alors : le vent s’est levé parce que la mer, le jour avant, par un temps encore calme, avait commencé à s’agiter ; l’homme avait été invité par un ami ; ils insisteront de nouveau, car ils n’en finissent pas de poser des questions : pourquoi la mer était-elle agitée ? pourquoi l’homme a-t-il été invité pour tel moment ? et ils continueront ainsi de vous interroger sans relâche sur les causes des événements, jusqu’à de que vous vous soyez réfugié dans la volonté de Dieu, cet asile de l’ignorance. De même, quand ils voient la structure du corps humain, ils sont frappés d’un étonnement imbécile et, de ce qu’ils ignorent les causes d’un si bel arrangement, concluent qu’il n’est point formé mécaniquement, mais par un art divin ou surnaturel, et en telle façon qu’aucune partie ne nuise à l’autre. Et ainsi arrive-t-il que quiconque cherche les vraies causes des prodiges et s’applique à connaître en savant les choses de la nature, au lieu de s’en émerveiller comme un sot, est souvent tenu pour hérétique et impie et proclamé tel par ceux que le vulgaire adore comme des interprètes de la Nature et des Dieux. Ils savent bien que détruire l’ignorance, c’est détruire l’étonnement imbécile, c’est-à-dire leur unique moyen de raisonner et de sauvegarder leur autorité.
Spinoza, appendice de la première partie de l'Éthique [1675],
trad. Charles Appuhn (1904)
trad. Charles Appuhn (1904)
Monomanies :
enfoncer le clou,
matérialisme,
monde réellement renversé,
philo à coups de marteau,
Spinoza
Prière d'insérer (8)
Déshabiller une femme par goût de la luxure, c'est agréable mais immoral. Déshabiller une femme pour les besoins de la Défense Nationale, ça arrive plus rarement, mais c'est plus moral parce que c'est patriotique.
Mais c'est risqué, car la femme qu'on déshabille ainsi n'est pas forcément, elle aussi, une patriote. Alors elle n'apprécie pas. Et elle se venge. Ou elle apprécie trop. Et vous fait oublier la Défense Nationale. Très embêtant ça, quand on est agent secret.
Mais c'est risqué, car la femme qu'on déshabille ainsi n'est pas forcément, elle aussi, une patriote. Alors elle n'apprécie pas. Et elle se venge. Ou elle apprécie trop. Et vous fait oublier la Défense Nationale. Très embêtant ça, quand on est agent secret.
Monomanies :
PDI
Soif de communistes
Il était bien normal que les insurgés fêtent leur victoire, qu’ils se détendent les nerfs en buvant un bon coup. Seulement, tout le reste de la population suivit. Il y a toujours plus de badauds que de combattants, dans une révolution, mais lorsqu’il s’agit de triompher tout le monde veut en être. Une orgie sauvage déferla sur Petrograd. Toi qui aimes Tolstoï, tu as lu dans Guerre et Paix comment une marée d’émeutiers sort de trous à rats dans Moscou en flammes, au moment du départ de Napoléon et de son armée. Eh bien, la même chose se produisit. Kerenski chassé, les derniers débris du tsarisme enfuis, toute la pauvreté de la ville se révéla. Tous les pauvres, tous les infirmes, tous les vagabonds, comme des cloportes, déboulèrent des ruines, se ruèrent vers les caves du palais d’Hiver, en tirèrent les bouteilles, se saoulèrent à mort sur place. Les soldats, que Trotski envoya pour les déloger, leur arrachèrent les bouteilles des mains, mais au lieu de les détruire, ils crurent plus simple de se les vider dans le gosier. Ce fut le commencement de l’enivrement général qui gagna toute l’armée. Le régiment Préobrajenski, le plus discipliné, dépêché pour rétablir l’ordre, ne résista pas à la contagion. Les caves du palais d’Hiver accumulaient tant de vins et de spiritueux que les soldats n’arrivaient pas à l’éponger. Le régiment Pavlovski, rempart révolutionnaire entre tous, vint à la rescousse et tomba lui aussi le nez dans le ruisseau. Que dis-je, le ruisseau ! De rivière, l’alcool devenait fleuve. Les gardes rouges eux-mêmes glissaient dans l’orgie. On lança les brigades blindées pour disperser la foule. Elles entrèrent dans le tas, cassèrent quelques jéroboams et, finalement, les blindés se mirent à zigzaguer et à défoncer les murs des celliers et des cafés aux volets clos. Des escouades de pompiers, chargés d’inonder les caves, s’enivrèrent à leur tour. J’assistais, atterré, à cet effondrement de la Révolution. Si Kerenski avait alors osé revenir, si les généraux blancs avaient su dans quel état se trouvaient les insurgés dans les semaines qui suivirent la prise du palais d’Hiver, la Révolution était balayée en un tour de main. Mais eux aussi, peut-être, sans doute, noyaient dans la vodka leur défaite. Nous étions seulement quelques camarades obstinément à jeun qui essayions de colmater les brèches. On clouait des barricades devant les bistrots et les caves. Les soldats escaladaient les maisons par les fenêtres. Markine, ancien matelot de la Baltique, entreprit de détruire à lui seul, sans boire une seule gorgée d’alcool, tous les dépôts du palais d’Hiver. Chaussé de hautes bottes, il s’enfonçait dans un flot de vin, jusqu’aux genoux. Des tonneaux qu’il éventrait, le vin giclait en ruisseaux qui s’écoulaient hors du palais, imprégnant la neige, vers la Neva. Les ivrognes se précipitaient vers ces traînées rouges, lampaient à même dans les rigoles. Non seulement la garnison de Petrograd, qui joua un rôle si déterminant dans les révolutions de février et d’octobre, se désintégra et disparu dans cette beuverie énorme, mais la contagion éthylique gagna ensuite la province. Des trains qui transportaient du vin et des liqueurs étaient pris d’assaut par les soldats. La vieille armée russe ne s’effondra pas sous la ruée des Autrichiens et des Prussiens, elle se délita dans les vapeurs d’alcool. Si Trotski s’acharna à vouloir signer la paix à Brest-Litovsk, c’est qu’il savait que l’armée russe n’existait plus. L’armée russe était saoule. L’armée russe s’était noyée dans une orgie inimaginable. Trotski a bluffé à Brest-Litovsk en proposant aux Allemands de démobiliser les troupes russes. Elles s’étaient démobilisées elles-mêmes.
Michel Ragon, La Mémoire des vaincus, Albin Michel, 1990
[rééd. Livre de Poche n°4302, 1992, p. 116 sqq.]
[rééd. Livre de Poche n°4302, 1992, p. 116 sqq.]
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