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Affichage des articles dont le libellé est Donald Westlake. Afficher tous les articles
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samedi 9 septembre 2023

It's good, and it's bad

C'est la deuxième séquence de l'excellente adaptation cinématographique de la première aventure de Dortmunder, The Hot Rock (en français, Pierre qui roule à la Série Noire et plus tard Pierre qui brûle, plus fidèle et complet en Rivages-Noir), que Westlake publia en 1970 et que le trop méconnu Peter Yates porta à l'écran deux ans plus tard, en 1972, sous le même titre mais qui fut rebaptisé par chez nous Les Quatre malfrats.

On est d'abord assez décontenancé de voir que c'est Redford qui tient le rôle de Dortmunder (qui eût pu imaginer le taciturne John en blondinet ???), perso j'aurais plutôt choisi George Segal (qui joue Kelp) mais en fait Redford s'avère vite parfaitement crédible et le film roule nickel comme la pierre du titre.


(Désolé, je suis toujours infoutu de capter des séquences VLC avec les sous-titres, d'où cette VF)

vendredi 11 août 2023

vendredi 14 juillet 2023

Un entretien croisé avec Alan Marshall, Richard Stark, Tucker Coe et Donald Westlake


C'est un document exceptionnel qu'a rediffusé France Khü lors des deux dernières nuits : un entretien avec Donald Westlake, enregistré en mars 2005 à l'occasion de sa venue à Paris pour la promotion du film Le Couperet, de Costa-Gavras.

Les entretiens avec Westlake transcrits en français sont rarissimes.
Il y eut bien le n°22 de la revue Polar, en janvier 1982, où l'on pouvait lire un entretien que François Guérif avait recueilli lors du Festival du polar de Reims à l'automne 1981 — dont le grand Don était l'invité d'honneur — mais à ma connaissance ce qui suit est la seule trace sonore de Westlake à la radio française.

La première partie avait été diffusée le 31 décembre 2005, soit trois ans jour pour jour avant que ce géant ne décède subitement au Mexique, ce même jour qu'il avait précisément choisi pour la mort absurdement comique des parents des jumelles Kerner dans Un Jumeau singulier :
 
Elle eut un haussement d’épaules. « C’était la maison de nos parents. Ni ma sœur ni moi ne souhaitons y habiter.
— Il y a longtemps que vous êtes orphelines ?
— Depuis le 31 décembre dernier. Ils partaient écouter le Messie de Haendel. Quelqu’un a fait basculer un piano d’une terrasse. Il a atterri en plein sur le toit de la Lincoln. À part une touche noire plantée dans son épaule, le chauffeur s’en est tiré sans une égratignure.
— Cela a dû être – hum ! – terrible pour vous », fis-je.
La sympathie pour le deuil d’autrui est un sentiment particulièrement délicat à exprimer. Mais elle haussa une nouvelle fois les épaules. « Leur mort n’a pas changé grand-chose. Un peu moins de questions, c’est tout. Eh, dis, si on allait baiser au premier ? »

(dialogue entre Liz Kerner et Art Dodge, in Donald Westlake, Un jumeau singulier [Two Much, 1975], Rivages-Noir, p. 19)





Sinon, Ioutioube propose désormais un sous-titrage automatique qu'on peut activer si l'on lit mieux l'anglo-saxon qu'on ne l'entend, ça peut aider pour comprendre de quoi il retourne dans les entretiens filmés que voici :





mardi 9 juillet 2019

Les rivages de l'incompétence



Les éditions Rivages viennent de rééditer au format poche Kahawa, chef d'œuvre (parmi tant d'autres !) de Westlake excellemment traduit par Jean-Patrick Manchette.
Le 5 juin dernier, très précisément.

La première édition française parut chez L'Atalante en 1981, avant une première réédition chez Rivages en 1997.

De la minutie de la traduction témoigne cette fameuse lettre que Manchette adressa à Westlake pour lui demander s'il l'autorisait à renommer un personnage archi-secondaire, Milton, en « Mozart », plus évocateur comme monument culturel pour le lecteur français (il me semble qu'on peut la lire dans le numéro de la revue Polar « spécial Westlake » n°22, NéO, 1982).

C'est dire ma surprise lorsque tout à l'heure, fort réjoui de cette réédition que je venais de découvrir par hasard dans une librairie, je lis à l'intérieur du volume, à la page de grand-titre :
« Traduit de l'italien par Odile Rousseau »

Glups.
Allô ?
Que se passe-t-il, où sommes-nous ?

Pour économiser le renouvellement des droits de traduction de Manchette, les éditions Rivages auraient-elles fait retraduire le roman à moindres frais depuis une version italienne ?!?
(Concernant Manchette, cela n'aurait pas été une première : il avait traduit pour Zenda la BD Watchmen de Moore et Gibbons, mais les éditions Panini ont préféré payer moins cher une nouvelle traduction lorsqu'elles ont racheté les droits à DC Comics).

Que nenni : on lit bien au quatrième plat de cette édition de poche imprimée (j'insiste) le 5 juin 2019 : « Traduit de l'américain par Jean-Patrick Manchette ».

Alors quoi, le bordel en Ouganda, c'était pas suffisant, faut encore ajouter à la confusion ?

Hé ben non, même pas, la réponse est sans doute plus simple : ce même 5 juin 2019, Rivages publiait également un polar de Maurizio de Giovanni, L'enfer du commissaire Ricciardi, effectivement traduit de l'italien par Odile Rousseau.

Mic-mac des copiés-collés, incompétence des maquettistes et des correcteurs, allez savoir !
En tout cas, ce volume est un collector de la mort, aussi sûr que le grand Don en aurait bien rigolé s'il n'avait tiré sa révérence le 31 décembre 2008, treize ans et demi après Manchette !

jeudi 10 mai 2018

Apprendre Parker (un prolégomène)



En 1962, Donald Westlake approche la trentaine, il en a marre de publier pour des clopinettes et à tours de bras du pulp érotique bas-de-gamme — souvent à quatre mains avec son pote Lawrence Block, sous le nom collectif d'Edwin West ou d'Alan Marshall —, il a réfléchi à l'essence du roman noir, il en issit (en germine, en exsude…) un personnage quintessentiel, l'intransigeant braqueur individualiste et irréfragable sobrement nommé Parker — qui n'est à sa façon qu'un ouvrier ordinaire, qui rapporte comme il peut sa solde à sa bourgeoise —, dont Westlake fournira pas moins de seize aventures en douze ans sous le pseudonyme de Richard Stark.

Mais c'est que très vite, bingo ! ça se met à marcher à fond, cette histoire.

Au point que Westlake engrange suffisamment de thunes pour se permettre de suivre sa pente naturelle, qui est de perpétuer la critique sociale amorcée par Hammett, Chandler, Goodis & consorts, tout en l'adaptant au monde de son temps — qui aurait certes préféré de loin en rire.

Mais contrairement à la plupart de ses contemporains,  Westlake/Stark n'est pas hargneux ni saumâtre : il se met à développer une veine humoristique à sa manière, par exemple avec le personnage de Grofield : un comparse de Parker apparu dès En coupe réglée ("Série Noire" n° 958) mais nettement plus rigolo, en comédien-gentleman-cambrioleur-dragueur.
Et c'est le début d'une étonnante schizophrénie littéraire sur laquelle j'espère revenir bientôt, sachant que les aventures de Grofield se clôtureront par Lemons Never Lie (Les citrons ne mentent jamais, "Série Noire" n° 1457)  alors que Stark avait publié peu auparavant The Sour Lemon Score (Un petit coup de vinaigre, "Série Noire" n° 1309).
L'acidité des citrons n'est pas forcément suave aux éditeurs…

Mais qu'importe ! Westlake lâche carrément la bride en 1970 lorsqu'il se rend compte que l'intrigue qu'il avait en tête pour l'aventure suivante de Parker (le vol archi-réitéré de la même pierre précieuse, The Hot Rock) s'avère trop loufoque au regard du sérieux du personnage : il faut en créer un autre, une sorte d'OVNI (Organisateur Volontairement Non-Identifiable), et ce sera John Dortmunder — tout aussi impénétrable que Parker, encore plus mal-luné et plus malchanceux mais qui se refuse pour sa part à toute effusion de sang — dont Westlake multipliera les péripéties jusqu'à la surabondance par-delà sa propre disparition.

En 1974, Westlake clôt avec un panache tout starkien la série Parker — dont la continuation ne présentait sans doute pour lui plus aucun intérêt financier ni littéraire — avec Butcher's Moon (Signé Parker, tr. fr. Janine Hérisson, "Super Noire" n° 23, Gallimard) : c'est un feu d'artifice où l'on retrouve la plupart des complices rescapés des précédents épisodes, pour récupérer un magot lui-même rescapable d'un épisode précédent  (Slayground, 1969 ; Planque à Luna-Park, tr. fr. J. Hérisson, "Série Noire" n° 1472, , Gallimard,1972).

Mais coup de théâtre, il rempile 23 ans plus tard, en 1997, avec Comeback, prélude à une sorte de boule de neige oulipienne — Comeback, Backflash, Flashfire, Firebreak, Breakout, avant l'ahurissante trilogie finale dont nous tenterons d'expliquer la prescience avant de mourir — et dont voici un extrait, pour la bonne intelligence duquel il faut savoir que Parker, après avoir dérobé dans un stade la recette faramineuse des prédications du Révérend Archibald, s'est trouvé plus ou moins contraint de rencontrer ce dernier en se faisant passer pour un agent d'assurances nommé John Orr.
Parker ne ment jamais à ses interlocuteurs,  ses réparties sont toujours à double-sens, et ce passage nous rappelle bigrement celui de la deuxième aventure de Dortmunder — Bank Shot, 1972 — dont M'sieu Pop nous gratifia naguère.

Ils s’assirent dans le canapé, disposé à angle droit près de la cheminée, vers laquelle le révérend jeta un regard renfrogné, en disant :
— Je voulais faire monter quelqu’un, pour qu’il allume un feu, mais je n’ai pas eu une minute à moi aujourd’hui. (Il gratifia Parker d’un sourire d’auto-apitoiement amusé.) Je trouve qu’un feu égaye une pièce, en toute saison. Vous ne croyez pas ?
— Si, si.
— En fait, dit Archibald, légèrement penché en avant, sur le ton de la confidence, je voulais vous parler de votre métier. On peut dire que vous êtes une sorte de policier en civil. Mais au lieu de travailler pour la police, vous travaillez pour les assurances.
— Oui, d’une certaine façon.
— Vous avez sans doute des contacts avec… le monde de la pègre, différents de ceux de la police.
— Je devrais, en tout cas, répondit Parker.
— Les gens comme vous, dans votre position, travaillent au noir parfois, me semble-t-il. N’est-ce pas l’expression qu’on emploie ? Travailler au noir ?
— Vous voulez dire, se faire payer par deux employeurs pour le même travail.
— Un travail légèrement différent, rectifia Archibald. Similaire, disons. Par exemple, vous êtes à la recherche de cet homme, mais si mes informations sont bonnes, il y avait au moins trois personnes impliquées dans ce vol au stade, plus sans doute une quatrième pour leur servir de chauffeur. Quand vous mettrez la main sur l’homme que vous traquez, car je suis convaincu que vous êtes un excellent enquêteur et que vous réussirez à le dénicher, à ce moment-là, il est fort peu probable que l’on retrouve l’argent du cambriolage sur lui.
— Peu probable, en effet, confirma Parker.
— Si vous pouviez vous charger, dit Archibald en regardant son interlocuteur au fond des yeux, de récupérer l’argent que l’on m’a volé, qu’il soit ou non en possession de cet homme que vous traquez, je vous en serais très reconnaissant.
— Ah oui ?
— Je vous paierai en liquide, évidemment.
— Ah.
— Et vous pourriez avoir… Comment dit-on dans votre métier ? Une provision ?
— On peut appeler ça comme ça.
— Disons mille dollars.
Se levant sans attendre la réponse, Archibald fit demi-tour et se dirigea vers le bureau où il téléphonait lors de leur arrivée. Par-dessus son épaule, il ajouta :
— À valoir sur les… 5 %, disons, de la somme que vous récupérerez. Soit environ 25 000 dollars, monsieur Orr, ou un peu moins.
Parker se leva à son tour. Il regarda Archibald ouvrir un tiroir du bureau, en sortir une enveloppe épaisse qui semblait remplie d’argent liquide, piocher quelques billets, et ranger l’enveloppe encore pleine dans le tiroir. Il glissa ensuite les billets dans une enveloppe frappée du logo de l’hôtel, et revint vers Parker avec un grand sourire, en tendant l’enveloppe.
— Un petit avantage de votre profession, dit-il. Peut-on appeler ça comme ça ?
C’était la première fois que Parker se voyait offrir un pot-de-vin pour retrouver l’argent qu’il avait lui-même volé.
— Appelons-ça comme ça, dit-il.
Il prit l'enveloppe et la glissa dans sa poche.

Richard Stark, Comeback, 1997, tr. fr. par Jean Esch, Rivages/Noir, 2001, pp.178-179

samedi 29 octobre 2016

Tout va pour le mieux, dans le pire des mondes possibles !



À bien y réfléchir, Costa-Gavras n'a pas produit que des merdes démagogiques, en définitive, surtout une fois Montand disparu.


Papillon distribué lors des obsèques du Papet

À preuve, cette très belle adaptation d'un des chefs-d'œuvre de Westlake, Le couperet, que nos amis américains de la Westlake Review désespèrent de voir un jour en version correctement sous-titrée.

Une histoire qui redonne tout son sens à « la main invisible » théorisée par le premier penseur du capitalisme, Adam Smith, mais dont celui-ci n'aurait sans doute pas goûté tout le sel — ou plutôt le sang…

Quelques brèves séquences du film, qui est très ingénieusement reconstruit en repartant d'un flash-back après le troisième meurtre :

« Turbo-capitalisme »

« Préventivement… »

« Humiliant »

« Ça m'soulage ! »

Mais outre la grande intelligence de l'adaptation, jusqu'aux noms même des personnages — Burke Devore devenant ici Bruno Davert, par exemple — et sans parler du jeu des acteurs, tous impeccables, Costa-Gavras a eu la brillante idée de parsemer tout le film d'anonymes panneaux publicitaires qui instillent de façon très judicieuse, presque subliminale, l'absurdité que critique en sous-main tout le roman : cette monstruosité inhumaine que l'on appelle société de consommation.

Enfin, je dis « anonymes », mais c'est un raccourci, de même que ces images (j'en ai compté une bonne vingtaine, mais parfois elles sont très fugitives, j'ai pu en rater) sont un raccourci de l'essence de la publicité : un appel à la libido ou/et à la violence, sur fond de luxe obscène.

Les voici, ces images de "fausses" pubs, dans l'ordre chronologique du film, de la deuxième minute jusqu'à une demi-heure avant la fin (après quoi il n'était plus besoin d'en rajouter) :




(On notera le rebaptême potache de France Télécom en France Télécon)




















mardi 4 octobre 2016

Une vraie valeur



Interview de M. Jaekel « Jack Grahame », marchand d’armes, par Jay Fisher, reporter de la télé, sur la propriété Grahame appelée « Les chênes »

Q : D’après vous, monsieur Grahame, quelle est l’éthique des armes ?

R : L’éthique des armes ? Quelle expression étrange. Je dirais… Je dirais que l’éthique d’une arme est celle de son utilisateur, pas vous ?

Q : Les armes elles-mêmes ne représentent donc aucune valeur morale ? Cela dépend de leur utilisation.

R : Les armes… Vous savez, de toute évidence, les armes sont la pierre angulaire de notre civilisation. J’ai entendu affirmer que ce sont les automobiles, et j’ai même entendu déclarer que c’était votre média, la télévision, mais en réalité, ce sont les armes.

Q : Vraiment ?

R : L’arme, c’est le pouvoir. C’est évident. C’est la matière première du pouvoir, et le pouvoir est en dernier recours la seule influence civilisatrice du monde. C’est le pistolet qui a permis à la civilisation de s’imposer dans l’ouest des Etats-Unis, par exemple. L’arme est l’outil principal pour contrôler une foule, ce qui revient à dire, pour édifier une société. Les armes déterminent les revendications territoriales, c’est-à-dire les frontières internationales. Ce sont les armes qui ont établi que vous et moi parlons anglais aujourd’hui plutôt que français, espagnol ou portugais. Elles ont tout simplement établi que nous sommes là, et pas les Indiens.

Q : Les Indiens sont toujours là, pourtant, non ?

R : Parqués dans des réserves sous la surveillance d’hommes armés. S’il n’y avait pas d’armes à feu, les hommes ne seraient pas capables de bâtir des villes parce que toutes les briques seraient volées dès la première nuit. S’il n’y avait pas d’armes à feu, les propriétés comme celle-ci seraient envahies par des foules dépenaillées. Et plus la population échappe à tout contrôle, plus les armes à feu deviennent la seule chose qui détermine lesquels d’entre nous vivent telle sorte de vie ou telle autre.

Q : Vous attribuez aux armes à feu le genre de pouvoir que la plupart des gens accordent à l’argent.

R : Sans les armes à feu, la plupart des gens ne garderaient pas leur argent. Pas longtemps. Et avec les armes, il est possible d’avoir de l’argent, des femmes ou ce que l’on peut désirer dans la vie.

Q : Excusez-moi, monsieur Grahame, mais vos paroles pourraient être mal interprétées. Je sais que vous ne voulez pas dire que vous approuvez le vol à main armée, le viol ou…

R : Pourquoi pas ? Je peux difficilement encourager la restricion des armes. Une fois acceptée l’idée que notre société possède une vraie valeur, que cela valait la peine de bâtir notre civilisation, et que cela continue de valoir le coup de la préserver, on doit passer à l’étape suivante, accepter que l’outil qui a permis de la bâtir représente aussi une vraie valeur et, pour utiliser un terme éthique, est bénéfique. Cet outil, ce sont les armes à feu, et aucune de leur utilisation ne pourrait être considérée comme néfaste. Bon, si un imbécile prend un pistolet et braque une banque, j’exprime mon désaccord, mais uniquement contre sa stratégie, pas contre le choix des moyens matériels. Sa stratégie le mettra directement en opposition avec une force supérieure en hommes équipés de davantage d’armes ; ce qui veut dire qu’il sera arrêté et peut-être abattu. L’arme à feu est le pouvoir, c’est exact, l’outil principal de la civilisation humaine, c’est vrai ; mais comme pour tout outil ou toute forme de pouvoir, son utilisateur doit s’en servir avec intelligence.

Q : Alors, dans ce cas, que devrait-il faire plutôt que de braquer une banque ? Il veut de l’argent, il veut une vie meilleure, et ce que vous lui conseillez c’est de sortir s’acheter une arme. Que devrait-il en faire ?

R : Il devrait commencer par apprendre les sciences militaires, ce qui correspond, après tout, à la science de l’utilisation des armes. Et l’une des premières leçons des sciences militaires est : ne vous attaquez jamais à une force supérieure.

Q : Sauf dans une guérilla.

R : Frapper et fuir, exactement. Plutôt que de braquer des banques, notre imbécile, s’il s’agit d’un solitaire déterminé, serait bien plus avisé d’agresser des citoyens égarés dans des allées sombres. Vous avez remarqué combien de nos compatriotes qui habitent dans de grandes villes en arrivent indépendamment à cette même conclusion : les braquages de banque sont en baisse, les agressions en hausse.

Q : Et vous n’êtes pas contre les agressions.

R : Certainement pas, à moins que ce soit moi qu’on agresse. Mais si j’avais un besoin pressant d’argent, si j’avais une arme et pas vous, je vous agresserais certainement.

Q : Hé là. Bon, par conséquent j’ai de la chance que vos affaires marchent bien ?

R : Oui, absolument.

Q : Oui. Bon… Euh.

R : Évidemment, il y a d’autres solutions pour notre hypothétique imbécile. S’il peut trouver un nombre suffisant d’individus qui partagent ses vues selon lesquelles il devrait devenir riche et puissant, si eux sont armés, il peut organiser une révolution, renverser le gouvernement des Etats-Unis et s’autoproclamer dictateur. À plus petite échelle, il peut toujours faire ce qu’un grand nombre d’Américains faisaient, partir avec son arme en Amérique du Sud, y renverser un gouvernement et, soit devenir dictateur, soit placer une figure locale en première ligne.

Q : Euh… Tout cela est fort peu probable.

R : Oui, bien sûr. Mais possible. Et il y a toujours les façons plus directes d’obtenir au moyen des armes pouvoir, argent, influence et la belle vie. On peut devenir tueur pour la mafia, gagner la Médaille d’honneur militaire, être tireur d’élite dans un cirque, garde du corps présidentiel… en vérité, la liste est assez longue.

Q : Et vous n’êtes contre aucune de ces activités ?

R : Certainement pas. Ces gens emploient le matériel que je vends.

Q : Pas même tueur pour la mafia ?

R : Pourquoi lui et pas un autre ? Le but d’une arme à feu, de toutes les armes à feu, est de projeter à très haute vélocité une pièce de métal dans un corps humain de telle sorte que ses fonctions s’arrêtent. Le tueur de la mafia fait de son arme l’usage précis que le fabricant a imaginé.

Q : D’ordinaire, les fabricants de munitions n’invoquent-ils pas plutôt l’autodéfense ?

R : Et à juste titre. Tout coup de feu équivaut à de l’autodéfense. La préservation de soi nécessite de rester vivant et de se battre pour atteindre ses objectifs. Personne n’a jamais tiré sur quelqu’un d’autre dans un but différent.

Q : Vous voulez dire que, si un tueur de la mafia frappe à ma porte et m’abat quand je lui ouvre, c’est de l’autodéfense ? Même si je ne suis pas armé, s’il ne m’a jamais vu de sa vie et si son unique motivation est l’argent ?

R : Vous venez de répondre à votre propre question. L’argent. Ce que les armes à feu sont à la civilisation, l’argent l’est à l’individu. Il me semble que, sur ce sujet, la plupart des penseurs ont inversé les fonctions en disant que les armes protègent les individus et que l’argent est le carburant de notre société, alors que les armes permettent à la société d’aller de l’avant en restant vigoureuse et que l’argent fournit aux individus ce dont ils ont besoin pour subvenir à leurs besoins personnels. Si quelqu’un vous abat pour de l’argent, qu’il ait prévu de le trouver dans les poches d’un de vos ennemis ou dans les vôtres, son besoin d’argent est une simple et évidente représentation de l’autodéfense en action.

[…]
Q : Euh. Oui, euh… Il y a… il y a quelques minutes, vous avez dit que les armes étaient fabriquées pour tirer sur des humains. Mais qu’en est-il des chasseurs ?

R : Je pense que le terme utilisé en psychologie est « sublimation ». Le désir de tuer des gens est très fort chez ces personnes, et ils se défoulent un peu d’une façon plus ou moins tolérée par les conventions sociales. Il a été avancé, dans la littérature, que l’homme est virtuellement le seul animal qui tue ses congénères. Les fourmis aussi, si je me souviens bien. Mais personne ne semble avoir remarqué que l’homme est intéressé exclusivement par le fait de tuer ceux de son espèce. Il tuera d’autres animaux pour se nourrir ou pour soulager ses névroses, mais dans toute l’histoire de l’humanité, la plus grande partie du temps, de l’énergie, et des ressources de notre espèce ont été consacrées à nous entre-tuer. On apprend d’ailleurs tout cela à nos enfants à l’école et nous appelons cela l’Histoire.

Donald Westlake, J’ai déjà donné (I gave at the office, 1971), Rivages/Thriller, 2016, pp. 124-129, passim. Trad. Nicolas et Pierre Bondil.


Noir Désir : Des armes

lundi 26 août 2013

S'enfoncer avec un plaisir presque sensuel dans un bain chaud de désespoir
(Génie de Don)



Trois extraits d'un Dortmunder posthume (What's so funny ?, 2007, trad. fr. Pierre Bondil sous le titre Et vous trouvez ça drôle ? pour Rivages, 2012) de ce géantissimahousse de la littérature qu'était Donald Westlake. Une fugace et vivace critique de ce livre ici, aussi.

Il n'était jamais allé aussi loin vers l'est dans la Quatorzième Rue. New York ne possède pas de quartiers à proprement parler, contrairement à la majorité des villes.Ça ressemble plus à des petits villages distincts, séparés, dont certains existent sur des continents différents, certains dans des siècles différents et beaucoup sont en guerre avec leurs voisins. L'anglais n'est pas la langue principale dans nombre d'entre eux, mais l'alphabet romain possède quand même une légère avance.
En regardant par la vitre, Dortmunder essaya de comprendre quelque chose à ce village précis. Il n'était jamais allé en Bulgarie, il faut dire qu'on ne l'y avait jamais invité, mais il avait l'impression que ce coin devait ressembler à une petite ville de ce pays, d'un côté ou de l'autre des montagnes. S'ils avaient des montagnes. (p. 23)

[…]

May savait que John avait cette tendance très néfaste, lorsque les choses tournaient anormalement mal, à s'enfoncer avec un plaisir presque sensuel dans un  bain chaud de désespoir. Une fois qu'on a abandonné les rênes au désespoir, pour modifier un tant soit peu une célèbre métaphore, il n'y a plus rien à faire. On n'a plus à s'inquiéter de rien, on n'est plus dans la partie. Le désespoir, c'est le banc de touche, et on le réchauffe*.
May savait qu'il lui incombait, dans ces circonstances-là, de l'arracher aux griffes du désespoir et de lui procurer la petite impulsion qui le ferait repartir de l'avant. Après tout, ce n'est pas la question de gagner ou de perdre, c'est juste qu'il faut y participer, à ce fichu match. (pp. 70-71)

[…]

Andy Kelp sortit du grand magasin et rentra chez lui avec trois costumes et deux manteaux sur le corps. Il ne faisait pas à proprement parler aussi froid que ça, dehors, mais il valait quand même mieux les porter que les payer.
Anne Marie était assise à son bureau, dans la chambre, devant l'ordinateur. Elle le regarda et dit : « Tu as pris du poids ?
— Non, répondit-il, j'ai pris de la laine. Laisse-moi retirer ces vêtements.
—D'accord. »
Elle éteignit l'ordinateur et le téléphone sonna.
Kelp jeta un regard d'aversion à l'appareil.
« Ça va être John, dit-il.
— Continue ton strip-tease, moi, je vais lui parler.
— Affaire conclue. »
Il avait réussi à ôter la moitié de sa nouvelle garde-robe quand elle annonça :  « C'est John, et il a l'air d'avoir vraiment besoin de te parler.
— Il faut croire. Allô, dit-il dans l'appareil.
— Nous savons où il va être.
— Où il va être. Mais il n'y est pas, là.
— Non, mais il va y être bientôt, et toi et moi, il faut qu'on aille y voir de près, qu'on inspecte les lieux avant que le truc arrive. Un peu plus facile maintenant que plus tard. »
C'était malheureusement vrai. Tout en observant Anne-Marie, qui avait commencé son propre strip-tease, Kelp demanda : « C'est où, alors ?
— Dans Gansevoort Street. Un bureau qui se trouve dans cette rue.
— Un bureau ? Ça ne paraît pas normal.
— Je te donnerai les détails, tu sais, quand ça s'y prêtera mieux.
— O.K., mais… » Il tourna un regard mélancolique en direction d'Anne Marie. « … Anne Marie et moi, on avait prévu quelque chose pour ce soir, un ciné peut-être Tu sais quoi ?
— Quoi ?
 — Il y a un hôtel très tendance, là-bas, dans Gansevoort, maintenant que le quartier a changé de standing. Je pourrais t'y retrouver, au bar.
— Parfait. Quand ?
— On devrait en avoir pour assez longtemps, poursuivit Kelp en regardant à nouveau Anne Marie qui souriait. Je te retrouve au bar à minuit », et il tint parole, repéra Dortmunder déjà installé au comptoir. (pp. 241-242)

*  Alors là, la traduction m'interloque ! Je ne connais pas le texte d'origine mais il me semble qu'il devrait plutôt être traduit par « … et il vous réchauffe » ou « … et on s'y réchauffe ».

jeudi 16 mai 2013

La position du tireur debout


Un Nuits magnétiques du 12 décembre 1996, trois mois après la publication posthume du chef d'œuvre inachevé de Manchette, La princesse du sang.
Cerise sur le gâteau, on y entend Donald Westlake (mais aussi des crétins, hélas !)

L'émission a été rediffusée sur France Culture en septembre dernier dans La nuit rêvée de Gérard Fromanger, de 04h54 à 06h14, et puis cette semaine, dans la nuit du 14 au 15 mai.





Les enregistrements d'entretiens avec Manchette (ou Westlake, d'ailleurs) sont rarissimes : ce serait bath de pouvoir entendre l'intégralité de ceux dont cette émission propose de trop brefs extraits…

Merci en tout cas à Mao, de la liste ANPR !

jeudi 19 août 2010

Une époque révolue

Dessin d'Andy Singer

Bah, quelle importance ? Ce qui comptait, c'était « Phaze », le morceau qu'il composait en ce moment. C'était ça qui lui rapportait de l'argent, pas ce bar, maintenant qu'il avait compris que l'on pouvait faire payer la musique sur Internet. Qu'ils samplent sa fusion d'avant-garde s'ils voulaient, mais avant de la télécharger, ils devaient payer, toutes cartes de crédit acceptées. Il avait plus de clients au Japon et en Norvège qu'aux États-Unis, mais toutes les devises avaient cours sur le net.
Le O.J. Bar & Grill. Qui s'en souciait ? C'était dépassé, ça datait de l'époque où les gens sortaient de chez eux.


Donald Westlake, Surveille tes arrières ! (Watch Your Back !, 2005), Rivages/Thriller, 2010, p. 101. Traduit par Jean Esch.

« Dure à l'Ex », cède l'Ex



Ils mangèrent donc et ils burent du vin et, à la fin du repas, Bernard demanda : « Est-ce que j'ai ta parole, Andy, qu'au cas où je te dégotterais quelque chose sur cet oiseau, aucun acte illégal ne sera commis ? »
Kelp le regarda, l'œil rond : « Aucun acte illégal ? Écoute, Bernard, tu ne parles pas sérieusement ? Est-ce que tu sais seulement combien il en existe, de lois ? »
— D'accord, dit Bernard, en agitant une main apaisante. D'accord.
Mais Kelp était lancé et n'était pas près de s'arrêter.
— Tu ne peux pas marcher dans la rue sans enfreindre la loi, Bernard, dit-il. Chaque jour, on en vote une nouvelle et on n'annule pas les anciennes. Il est impossible de vivre normalement et légalement.


Donald Westlake, Personne n'est parfait (Nobody's perfect, 1977), Rivages/Noir n° 666, 2007, p. 185. Traduit par Henri Collard et Patricia Christian.