Avertissement légal

Tous les textes apparaissant sur ce site sont automatiquement générés par notre nouveau logiciel Hétéronomix™ qui vous libère enfin de la pesante nécessité de réfléchir.
Ne perdez plus votre précieux temps de consommateurice à répondre à vos correspondants, les plus exigeants fussent-ils quant à la teneur conceptuelle ou la qualité des propos échangés : Hétéronomix™ se charge de tout ! Syntaxe et orthographe garanties parfaites et évolutives au fil des décrets.
Approuvé par la norme AFNOR ISO 9001.

Affichage des articles dont le libellé est ivresse. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est ivresse. Afficher tous les articles

samedi 14 mars 2009

Soif de communistes

Je vais te raconter une histoire, dit Igor. Une histoire que j’ai vécue. Une histoire que les historiens de la Révolution ne retiendront pas car elle leur paraîtra immorale, absurde, anti-historique, quoi ! Juste après Octobre, dans les jours qui suivirent immédiatement, la Révolution faillit périr. Oui, elle a failli périr, noyée dans l’alcool. J’y étais. Je ne buvais pas dans ce temps-là et j’ai donc tout vu, tout observé. Avec quelques camarades nous essayâmes d’empêcher le navire Révolution de sombrer corps et biens. Je peux même jurer que si la Révolution n’est pas morte noyée dans la dernière semaine d’octobre 1917, c’est parce que quelques anarchistes sobres et vertueux tinrent en main le fanal de la Révolution au-dessus du flot montant de la saoulerie universelle.
Il était bien normal que les insurgés fêtent leur victoire, qu’ils se détendent les nerfs en buvant un bon coup. Seulement, tout le reste de la population suivit. Il y a toujours plus de badauds que de combattants, dans une révolution, mais lorsqu’il s’agit de triompher tout le monde veut en être. Une orgie sauvage déferla sur Petrograd. Toi qui aimes Tolstoï, tu as lu dans Guerre et Paix comment une marée d’émeutiers sort de trous à rats dans Moscou en flammes, au moment du départ de Napoléon et de son armée. Eh bien, la même chose se produisit. Kerenski chassé, les derniers débris du tsarisme enfuis, toute la pauvreté de la ville se révéla. Tous les pauvres, tous les infirmes, tous les vagabonds, comme des cloportes, déboulèrent des ruines, se ruèrent vers les caves du palais d’Hiver, en tirèrent les bouteilles, se saoulèrent à mort sur place. Les soldats, que Trotski envoya pour les déloger, leur arrachèrent les bouteilles des mains, mais au lieu de les détruire, ils crurent plus simple de se les vider dans le gosier. Ce fut le commencement de l’enivrement général qui gagna toute l’armée. Le régiment Préobrajenski, le plus discipliné, dépêché pour rétablir l’ordre, ne résista pas à la contagion. Les caves du palais d’Hiver accumulaient tant de vins et de spiritueux que les soldats n’arrivaient pas à l’éponger. Le régiment Pavlovski, rempart révolutionnaire entre tous, vint à la rescousse et tomba lui aussi le nez dans le ruisseau. Que dis-je, le ruisseau ! De rivière, l’alcool devenait fleuve. Les gardes rouges eux-mêmes glissaient dans l’orgie. On lança les brigades blindées pour disperser la foule. Elles entrèrent dans le tas, cassèrent quelques jéroboams et, finalement, les blindés se mirent à zigzaguer et à défoncer les murs des celliers et des cafés aux volets clos. Des escouades de pompiers, chargés d’inonder les caves, s’enivrèrent à leur tour. J’assistais, atterré, à cet effondrement de la Révolution. Si Kerenski avait alors osé revenir, si les généraux blancs avaient su dans quel état se trouvaient les insurgés dans les semaines qui suivirent la prise du palais d’Hiver, la Révolution était balayée en un tour de main. Mais eux aussi, peut-être, sans doute, noyaient dans la vodka leur défaite. Nous étions seulement quelques camarades obstinément à jeun qui essayions de colmater les brèches. On clouait des barricades devant les bistrots et les caves. Les soldats escaladaient les maisons par les fenêtres. Markine, ancien matelot de la Baltique, entreprit de détruire à lui seul, sans boire une seule gorgée d’alcool, tous les dépôts du palais d’Hiver. Chaussé de hautes bottes, il s’enfonçait dans un flot de vin, jusqu’aux genoux. Des tonneaux qu’il éventrait, le vin giclait en ruisseaux qui s’écoulaient hors du palais, imprégnant la neige, vers la Neva. Les ivrognes se précipitaient vers ces traînées rouges, lampaient à même dans les rigoles. Non seulement la garnison de Petrograd, qui joua un rôle si déterminant dans les révolutions de février et d’octobre, se désintégra et disparu dans cette beuverie énorme, mais la contagion éthylique gagna ensuite la province. Des trains qui transportaient du vin et des liqueurs étaient pris d’assaut par les soldats. La vieille armée russe ne s’effondra pas sous la ruée des Autrichiens et des Prussiens, elle se délita dans les vapeurs d’alcool. Si Trotski s’acharna à vouloir signer la paix à Brest-Litovsk, c’est qu’il savait que l’armée russe n’existait plus. L’armée russe était saoule. L’armée russe s’était noyée dans une orgie inimaginable. Trotski a bluffé à Brest-Litovsk en proposant aux Allemands de démobiliser les troupes russes. Elles s’étaient démobilisées elles-mêmes.

Michel Ragon, La Mémoire des vaincus, Albin Michel, 1990
[rééd. Livre de Poche n°4302, 1992, p. 116 sqq.]

mardi 20 janvier 2009

Des livres et nous (3)

Jean-Yves Lacroix a la facétie de se présenter uniquement comme ancien vice-champion du monde, catégorie junior, de Scrabble. Mais c’est d’abord un homme qui aime les livres, les femmes, le vin. Socialement, c’est un fameux bouquiniste, dont les mains ont palpé bien des merveilles : l’édition originale des Champs magnétiques dédicacée par Breton et Soupault à Raymond Roussel, la collection complète de Maintenant signée de la main de Cravan, le tapuscrit annoté de la Préface à la quatrième réédition italienne…, et tant d’autres.
C’est désormais tout aussi bien un écrivain, qui a su ciseler soigneusement les phrases de ce Cure-dent paru à l’automne 2008 aux éditions Allia, phrases aussi nettes et parfaites que l’objet qui donne son titre à ce bref récit imbibé d’Omar Khayyam. En voici quelques unes, sur lesquelles on sent planer parfois les ombres furtives de Stendhal, Nietzsche ou Debord :

« A bien peser les choses, il paraît extrêmement judicieux d’habiter un palais. La sécurité du corps y est garantie, et, à défaut de la paix de l’âme, la possibilité du sommeil. Surtout, le voisinage de la beauté a quelque chose de pratique que la pudeur n’avoue jamais. Il agit sur les êtres doués de quelque sensibilité, comme un puissant régulateur de l’humeur, comme une promesse de douceur indéfiniment renouvelée. Tout ce qui chaque jour nous assujettit — cette raison quotidienne qui nous tient lieu de boulet — s’en trouve instantanément pondéré, comme un granit en une pierre poreuse.» (pp. 24-25).
« Orphelin de père, orphelin de Dieu, enfant du chaos, Omar Khayyam s’est comporté en homme sans exemple que celui qu’il forgeait. Sans autre devoir que d’inventer, jour après jour, une existence et les conditions de sa souveraineté. » (p. 31)
À la page 47, Lacroix s’amuse à attribuer à Khayyam une phrase de Debord (Panégyrique, p. 43) qu’il s’offre le luxe d’améliorer par le déplacement d’un adverbe : « J'ai d'abord aimé, comme tout le monde, l'effet de la légère ivresse, puis bientôt j'ai aimé ce qui est au-delà de la très violente ivresse, quand on a franchi ce stade : une paix magnifique et terrible, le vrai goût du passage du temps. »
Mais peu auparavant, il restituait à Khayyam le quatrain que Debord cite dans In girum imus nocte et consumimur igni, douze minutes avant la fin du film :
« Jeunes, nous avons quelque temps fréquenté un maître,
Quelque temps nous fûmes heureux de nos progrès,
Vois le fond de tout cela : que nous arriva-t-il ?
Nous étions venus comme de l’eau, nous sommes partis comme le vent. »
« Avicenne […] tenait le vin pour une activité de l’esprit à part entière. Il certifiait que le véritable intérêt de cette boisson ne se résumait pas à ses vertus stimulantes, euphorisantes, désinhibantes et anxiolytiques. Il disait goûter par dessus tout l’ivresse épaisse, large et distincte que seule procure la prise massive de boisson sur de longues périodes de plusieurs jours, de plusieurs semaines, de plusieurs mois. Il avouait aimer cet état sensationnel de calme triomphant, de terreur placide, d’engourdissement du présent dans l’évidence du temps irréversible, certaine touffeur du monde dans la faculté de l’oubli. […] Il martelait qu’il fallait boire dès le matin. Quiconque a un peu connu les hommes admettra aisément qu’il y a des siècles de discipline dans une telle injonction. » (pp. 50-51).
« Omar Khayyam évoque tant de raisons de s’arsouiller, pare le vin de tant de qualités, qu’il faut y voir la manière d’un zélateur et d’un athlète qui s’encourage ou se rappelle au devoir, et non celle d’un homme qui se justifie. » (p. 55). S’ensuit un nouvel emprunt à Debord : « Jamais plus nous ne boirons si jeunes. » (Panégyrique, p. 38).

Dommage que la couverture soit si moche, malgré les finesses habituelles des graphistes de la maison.