J'ai mis beaucoup de temps, en réalité, à en redemander, mais depuis qu'en avril dernier Petit bréviaire du braqueur m'est tombé sous les yeux, je n'arrête pas de m'abreuver de ce loufdingue qui mixe allègrement — entre autres — Manchette (pour la précision de l'écriture et la férocité de la critique sociale) et Westlake (pour l'humour ahurissant et l'intelligence de l'intrigue), avec une pincée de magie supplémentaire…
Journaliste un peu trop fouineur au goût des caïds de Los Angeles, où il enquête depuis deux ans, Jack Parlabane regagne précipitamment son Écosse natale après avoir réchappé de justesse à un tueur à gages.
Le lendemain de son arrivée à Édimbourg, la police découvre au milieu d'un foutoir monstrueux le cadavre de l'honorable Jeremy Ponsonby, chef de clinique à l'hôpital Victoria d'Edimbourg, horriblement mutilé dans son appartement qui est situé juste au-dessous de celui où vient d'emménager Parlabane. Celui-ci est un instant suspecté, mais vite relâché, d'autant qu'une aiguille retrouvée sur les lieux du crime fait penser à l'œuvre d'un junkie.
Sa brève détention a permis à Jack de s'attirer la sympathie de l'inspectrice Jenny Dalziel.
À son retour chez lui, Jack surprend une jeune femme sortant de l'appartement sous scellés : c'est Sarah Bouchery, l'ex-femme de Jeremy, elle-même anesthésiste à l'hôpital Victoria.
Jack ayant gagné sa confiance, elle lui montre ce qu'elle vient de découvrir chez son ex-mari : une ampoule médicale vide. A l'hôpital, Sarah l'analyse : elle contenait du chlorure de potassium, substance indécelable dont l'injection provoque l'arrêt du cœur.
Mis au courant, Jack comprend que la mise à sac de l'appartement visait à masquer un assassinat délibéré, plan B d'une première tentative plus discrète ayant échoué, mais il s'interroge sur le mobile. Sarah lui explique que Jeremy était un joueur invétéré, au point que, sommé par ses créanciers bookmakers, il avait dû emprunter une somme considérable à son père, lui-même mandarin au Victoria et qui se remboursait en faisant retenir à la source une grosse partie du salaire de son fils, ce qui ne laissait à celui-ci que le minimum vital.
Jack s'informe auprès de Jenny : Jeremy continuait cependant à vivre sur un grand train et à parier, désormais en liquide. C'est donc qu'il disposait de revenus officieux : avec l'aide de Sarah, Jack et Jenny fouillent l'appartement de fond en comble et dénichent en effet un sac bourré de billets. Quelqu'un — forcément un membre du Trust administrant les hôpitaux d'Edimbourg — connaissait les ennuis financiers du Dr Ponsonby et l'avait convaincu d'effectuer contre rétribution une besogne mystérieuse, suffisamment compromettante pour qu'il faille finalement se débarrasser de lui.
Le lendemain, Jack utilise auprès des instances dirigeantes du Trust sa carte de journaliste du Los Angeles Tribune pour s'introduire dans les locaux de l'hôpital et s'immiscer dans le système informatique, un logiciel de sa conception lui permettant de déjouer les cryptages.
Il apprend alors que le directeur du Trust, Stephen Lime, projette de fermer l'annexe gériatrique du Victoria, l'hôpital Georges Romanes, et de vendre à bas prix ce terrain qui dispose d'une situation magnifique au cœur de la ville, idéal pour un hôtel de luxe — un document laissant soupçonner que c'est Lime lui-même qui se tapit derrière le futur acheteur.
Or Jeremy travaillait souvent au Romanes, et Sarah s'aperçoit, en consultant l'historique de la gestion des lits, qu'un nombre anormalement élevé de lits ont pu être fermés suite au décès de leur occupant par infarctus.
Jack et Sarah comprennent alors le rôle de Jeremy : Lime le payait pour injecter aux vieillards du chlorure de potassium, afin de rendre possible la fermeture du site faute d'occupants. Cette tâche accomplie, Lime a dépêché un tueur pour liquider ce témoin gênant qu'était devenu Jeremy.
Mais Parlabane a laissé des traces de son intrusion dans les dossiers cryptés de Lime, et Sarah de ses recherches sur la gestion des lits : Lime comprend qu'il a été découvert, sa seule issue est de les éliminer eux aussi. Il fait irruption chez Jack armé d'un fusil, en compagnie de son tueur, Darren Mortlake, à qui il ordonne de les égorger.
Jack parvient à retourner la situation en convainquant Darren qu'il est le prochain sur la liste, et la police intervient à point pour arrêter les meurtriers.
Jack et Sarah peuvent enfin nouer tranquillement leur idylle.
*****
Un très remarquable polar qui se lit d'une traite, de facture parfaitement classique (l'intrigue fait penser notamment à Hammett), mais que les dialogues jubilatoires tirent vers Latimer ou Westlake, le tout mis au service d'une critique sans fard de l'ultra-libéralisme à la sauce Thatcher.
Tous les ingrédients du délectable sont réunis, et dosés avec le plus grand soin, l'auteur sachant parfaitement où il va.
La rigueur de la construction permet de mener le lecteur par le bout du nez (ainsi le premier chapitre, procédurier, n'augure-t-il en rien de la suite de l'histoire).
Les rebondissements sont aussi naturels que surprenants, car Brookmyre joue sur un registre affiné de suspense : dès le premier tiers du livre on sait à quoi s'en tenir sur Lime, on a fait connaissance avec Mortlake, l'exécuteur des basses œuvres, on a appris comment il a lamentablement échoué dans sa mission de discrétion, et néanmoins la curiosité du lecteur demeure vivace parce qu'elle se reporte sur les motifs des manigances criminelles de Lime.
La rigueur de la construction permet de mener le lecteur par le bout du nez (ainsi le premier chapitre, procédurier, n'augure-t-il en rien de la suite de l'histoire).
Les rebondissements sont aussi naturels que surprenants, car Brookmyre joue sur un registre affiné de suspense : dès le premier tiers du livre on sait à quoi s'en tenir sur Lime, on a fait connaissance avec Mortlake, l'exécuteur des basses œuvres, on a appris comment il a lamentablement échoué dans sa mission de discrétion, et néanmoins la curiosité du lecteur demeure vivace parce qu'elle se reporte sur les motifs des manigances criminelles de Lime.
Enfin, le traitement des personnages les extirpe du stéréotype, et ce de deux manières distinctes.
Les « bons » bénéficient d'un tracé psychologique nuancé : quelques rappels d'un passé proche ou remontant à l'enfance y suffisent pour Parlabane, la description de l'atmosphère étouffante (un vrai carcan) du milieu médical permet d'épaissir le personnage de Sarah, et même une silhouette secondaire comme l'inspectrice Dalziel s'affine par la simple évocation de son homosexualité et des tracas que lui cause cet écart entre ses mœurs et sa profession.
Quant aux « méchants », c'est paradoxalement par la charge outrancière et impitoyable dont l'auteur les accable à répétition qu'ils échappent au cliché : Lime est répugnant à tous points de vue, il émane de lui des remugles scatologiques (alors que Jack et Sarah ne cessent de se doucher), tandis que Darren à chaque page se blesse ou perd des morceaux de son corps gigantesque.
L'auteur satisfait même à la règle selon laquelle il n'est pas de bon polar sans un point de vue documentaire, grâce à un exposé détaillé et fragmenté sur le fonctionnement des hôpitaux, les mœurs de la gent médicale et les bouleversements introduits par la privatisation dans le système britannique de santé publique.
Et bien que nulle action superflue ne vienne perturber la trajectoire essentielle du récit, quelques anecdotes secondaires (liées au passé de Jack, ou à celui de Lime) judicieusement semées viennent assouplir la densité de la narration en même temps qu'elles en étoffent les ressorts.
Du gâteau donc, dont on redemande, d'autant que c'est admirablement écrit et servi par une traduction impeccable (hormis quelques coquilles : « perpétuer un meurtre », p. 30…)
Seule la dernière phrase du roman laisse à désirer (si l'on peut dire…), par l'espèce de justification qu'elle apporte à une forme abjecte de double peine.
Christopher Brookmyre, Un matin de chien (Quite ugly one morning, 1996), Gallimard, 1998, coll. « Série Noire » n°2521, 306 p. Traduit de l'anglais par Nicolas Mesplède.
Après cette première publication, Brookmyre a remis en selle Jack Parlabane dans six autres romans, dont seulement deux ont été traduits en français — ce qui est bien dommage car chaque opus fait référence aux précédentes (més)aventures du personnage… :
— Country of the Blind (1997). Publié en français sous le titre Le Royaume des aveugles, traduit par Nicolas Mesplède et révisé par Catherine Boudigues, Paris, Gallimard, 2001, coll. « Série noire » n° 2610, 442 p.
— Boiling a Frog (2000)
— Be My Enemy (2004)
— The Attack of the Unsinkable Rubber Ducks (2007). Publié en français sous le titre Les canards en plastique attaquent, traduit par Emmanuelle Hardy, Paris, Denoël, 2010, 430 p.
— Dead Girl Walking (2015)
— Black Widow (2016)
Parlabane apparaît aussi dans les nouvelles Bampot Central (1997), Place B. (in Jaggy Splinters, recueil paru sous forme d'ibouque en 2012) et The Last Day of Christmas (2014), cette dernière ayant ensuite servi de prologue à Dead Girl Walking.




