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vendredi 1 octobre 2010

Robin des voix


Armand Robin : pas des bois ni des champs, celui-là, mais de la ville et d'abord des langues. Un site assez foutraque et tape-à-l'œil est consacré à ce poète anarchiste et polyglotte qui a fini massacré par des flics en 1961.
Voici un Atelier de création radiophonique de 1985, Armand Robin : le monde d'une voix, dont la première partie n'est autre que la bande-son du film de Jean-François Jung qui porte ce titre, et la deuxième consiste en une discussion avec, entre autres, ce même réalisateur.


J'ai dégotté cette émission, ainsi que la folle et magnifique lettre qui suit, sur l'excellent site Les avant-dernières choses, qui propose aussi sur cette page-là de télécharger une autre série de France Culture, d'octobre 1989, Les chemins de la connaissance, intitulée « Armand Robin, anarchiste de la grâce ».

Lettre à la Gestapo


Preuves un peu trop lourdes de la dégénérescence humaine

Il m’est parvenu que de singuliers citoyens français m’ont dénoncé à vous comme n’étant pas du tout au nombre de vos approbateurs.

Je ne puis, messieurs, que confirmer ces propos et ces tristes écrits. Il est très exact que je vous désapprouve d’une désapprobation pour laquelle il n’est point de nom dans aucune des langues que je connaisse (ni même sans doute dans la langue hébraïque que vous me donnez envie d’étudier). Vous êtes des tueurs, messieurs ; et j’ajouterai même (c’est un point de vue auquel je tiens beaucoup) que vous êtes des tueurs ridicules. Vous n’êtes pas sans ignorer que je me suis spécialisé dans l’écoute des radios étrangères ; j’apprends ainsi de précieux détails sur vos agissements ; mais, le propre des criminels étant surtout d’être ignorants, me faudra-t-il perdre du temps à vous signaler les chambres à gaz motorisées que vous faites circuler dans les villes russes ? Ou les camps où, avec un art achevé, vous faites mourir des millions d’innocents en Pologne ?

Si je vous écris directement, messieurs, c’est pour remédier au manque de talent de mes dénonciateurs ; cette variété de l’espèce humaine, particulièrement fréquente sous les régimes vertueux, manque de subtilité et de perfection ; je suis persuadé qu’elle ne m’a pas dénoncé à vous avec le savoir-faire qui s’impose dans cette profession. Vous avouerai-je qu’il y a dans ce manque d’achèvement quelque chose qui me choque et que je tiens à corriger ? Je voudrais, par simple goût du fini, suppléer aux déficiences de ceux qui veulent ma mort.

Je suis las des menaces vagues, des dangers imprécis, des avertissements renouvelés, des inquiétudes non portées à l’extrême. Vous créez, messieurs, un monde tel qu’on ne sait plus s’il ne vaut pas mieux être immédiatement arrêté plutôt que de s’entendre dire chaque matin : « Prends garde à tes regards, prends garde à tes pas, prends garde à tes doigts, à tes épaules, à tes orteils, car tout en toi est fort dangereux ! » On veut, messieurs, m’empêcher de faire le moindre pas, car, me dit-on, votre courroux s’étend au-dessus de moi ; eh bien ! messieurs, non seulement j’ai décidé de continuer à faire des pas, mais encore j’ai décidé de courir.

La Renommée, cette déesse présentement bien florissante, répand par toute la ville que je suis un fou. Sans doute est-ce cela qui vous retient ; je voudrais détruire en vous ce scrupule qui m’est profitable ; je puis vous assurer : je suis le contraire d’un fou et j’ai une conscience fort exacte de tout ce que je fais. Ce n’est pas être fou que de dire en toute circonstance la vérité ; la vérité est toujours bonne à dire, et singulièrement lorsqu’elle est sûre d’être châtiée. La somme de délectation que j’éprouve à vous dire directement : « TUEURS, VOUS ÊTES DES TUEURS » dépasse les délectations que vous aurez à me tuer.

Je voudrais être menacé avec précision. Et d’autre part ce serait mal respecter l’ordre de l’assassinat, qui devient l’ordre coutumier de ces temps, que de contraindre les candidats à mon assassinat à fouiller toute la ville pour me trouver ; mon adresse actuelle, messieurs, est ignorée de presque tous ; la voici. Venez ! Je ne m’en irai pas ! Je laisserai même la porte ouverte. Vous m’y trouverez sans fatigue en ces heures très matinales où, jeannots lapins d’un nouveau genre, vous vous plaisez à commencer vos inédits ébats.

Messieurs, vous aurez été sans doute quelque peu surpris qu’en tête de cette lettre, je vous aie nommés : « Preuves un peu trop lourdes de la dégénérescence humaine » ; il est peu probable que les singuliers citoyens français qui vous fréquentent soient à même de vous expliquer le sens de cette appellation ; je suis enclin à croire qu’ils ne doivent guère comprendre le français ; je dois donc perdre encore un peu de temps à vous préciser que cette appellation m’a été suggérée par la pesanteur bien connue de vos pas et le bruit également très connu de vos bottes.

Vous avez de singuliers arguments, messieurs, pour propager l’idée que votre race est l’excellente : ce sont des arguments de cuir. Vous ajouterai-je, messieurs, pour me tourner enfin vers cette Allemagne que vous prétendez représenter, que je ressens tous les jours une très grande pitié pour mon frère, le travailleur allemand en uniforme. Vous avez assassiné, messieurs, mon frère, le travailleur allemand ; je ne refuse pas, ainsi que vous le voyez, d’être assassiné à côté de lui.

Armand Robin, le 5 octobre 1943

11 urbanités attiques:

Moons a dit…

Ah, merci pour cette belle découverte !

George WF Weaver a dit…

À votre service, Madame !
C'était à coup sûr un imbitable chouette type impossible à imaginer de nos jours, et qui a écrit de très beaux morceaux.

Le Tenancier a dit…

Armand Robin !
Si j'avais su...

Dominique Hasselmann a dit…

Cette lettre magnifique (ce Robin est inconnu au bataillon pour moi) n'est évidemment pas d'actualité -- je tiens à le souligner fortement ici -- et c'est par pure association de mauvais esprit et de malfaiteur que je pense soudain à deux faits d'actualité :

- la remise au Mémorial de la Shoah, ce jour, du texte original portant Statut des Juifs (publication le 3 octobre 1940), annoté et "durci" de la main du maréchal Pétain ;

- la déclaration ) Canal +, vers 13 heures, de la ministre de la Justice et garde des Sceaux qui ne trouve "pas aberrant" le soutien "moral et matériel" (sic) apporté par le ministre de l'Intérieur à un gendarme ayant abattu un Gitan.

Nous sommes en 2010, Dieu merci, et tout cela n'a rien à voir avec l'époque où la Gestapo régnait sur le pays, si l'on en croit certains livres d'Histoire encore en libre circulation dans des librairies ou quelques lieux d'enseignement.

Le Tenancier a dit…

Dominique, strictement rien à voir ! On se demande ce qui a bien pu vous évoquer ce rapprochement...

George WF Weaver a dit…

Votre mauvais esprit, Dominique, et vos associations d'idées de malfaiteur pourraient embrasser bien d'autres informations récentes.
J'ai traversé cet après-midi le square qui jouxte la cathédrale Notre-Dame-de-Paris : il était envahi, outre d'enfants insoucieux s'égaillant, de militaires en treillis porteurs de FAMAS, à l'affût de je n'osais imaginer quoi.

Tenancier, faire l'ignorant ne vous sied guère : vous saviez, bien évidemment !

Le Tenancier a dit…

Rien ne vaut la manufacture d'armes de Saint-Etienne...

thé a dit…

Merci, G, pour ce rappel.

Chr. Borhen a dit…

Mille et un mercis cher George.

George WF Weaver a dit…

Mais de rien, chers amis ! Si la partie "poétique" de l'œuvre de Robin est à peu près disponible chez Gallimard, on ne trouve hélas plus ses bulletins retranscrits d'après les longues écoutes nocturnes de la propagande radiophonique, ni ses écrits "théoriques" — les éditions Ubacs, qui les avaient publiés, ayant fait depuis longtemps faillite.

birahima2 a dit…

allez à la rivière
asseyez-vous sur cette pierre
et faites votre lessive.

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