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En manière de blagounette pour une idée d'épitaphe sur urne funéraire que me demandait mon ami et collègue Vincent, ex-bouquiniste boulevard Voltaire à Paris XIe, j'ai façonné ceci :
Ci-gîte Reignier
Qui vint sans régner. Marchand de rêves dédaigné, Fût-il futile, niais, Onc ne se reniait.
Ainsi finit-il ici :
Insirégné
Stupeflip - À bas la hiérarchie (extrait de l'album Stupeflip (2002))
Figure tutélaire du communisme de conseils, inlassable animateur des revues ICO puis Échanges et mouvements, Henri Simon s'est éteint paisiblement dans la nuit de lundi à mardi alors qu'il venait de fêter ses 102 ans.
S'il n'avait plus aussi bon pied que naguère, il avait toujours bon œil de lynx et regard d'acier sur ce dur monde qui dure.
Avec l'ami JBB d'Article XI, on avait été s'entretenir avec lui voici treize ans pour un long papier dans le canard, lisible ici.
On peut aussi écouter un entretien plus récent, réalisé en 2020 par les camarades de Sortir du capitalisme :
Le vin est tiré et voici qu'Henri va être incinéré, lui qui désirait pourtant qu'on grave sur sa stèle :
C'est l'ultime entretien avec Annie Le Brun, mené un mois avant sa disparition le 29 juillet : Marie Richeux était venue chez elle la titiller sur sa bibliothèque en juin 2024 pour une émission prévue à la rentrée. Elle a été diffusée vendredi 30 août, juste avant l'ouverture de l'expo pour le centenaire du surréalisme à Beaubourg : la voix tenacement frêle d'une superbe intransigeante.
« Y'a des livres qui ouvrent […] effectivement : c'est à vie, hein ! Pour moi, la rencontre avec un certain texte, certains livres, c'est aussi important [que] la rencontre avec certains êtres : ça change tout. C'est comme des amis, tout d'un coup : y'a une sorte d'amitié formidable qui est là : on vous reçoit […] dans un monde, et vous êtes libre d'y aller. »
J'ai appris hier la mort subite de ma copine Claire Auzias, la pétulante et pétillante diseuse de ce genre de vérités qui ne sortent que de la bouche des enfants, tant elle était toujours rageusement restée si juvénile et juste dans tous ses jugements, dans toutes ses inclinations.
Je l'avais rencontrée après qu'elle s'était mise à la colle avec Arthur, à qui elle aura survécu dix ans. La dernière fois c'était à l'occasion de la présentation au Lieu-dit du dernier tome des mémoires de Diego Camacho (alias Abel Paz), voici quelques mois : elle pétait la forme, comme d'hab'.
Bref, je ne saurais mieux dire que Michel Sitbon, son éditeur et ami, qui a aussitôt écrit un poème en hommage à cette magicienne de l'insurrection permanente — que je pompe allègrement sur le blogue de Floréal :
claire n’est plus et je ne l’aurai pas vue dans son dernier sommeil sommeil profond regrets éternels elle rejoint arthur depuis longtemps manquant et du fond de la nuit les fantômes de la Shoah les oubliés du Samudaripen les oubliés de Birkenau les hommes, les femmes et les enfants tous s’inclinent en lui disant madame et du fond de l’Inde du fond de la folie jusqu’à la nudité de l’héroïne du fond de l’asile comme du fond de la prison d’Arles comme de Roumanie et des terrains expulsés de Seine Saint Denis comme du désert du Néguev monte un chant Djelem djelem claire claire auzias claire n’est plus elle a même droit à un clin d’œil d’albert camus en descendant de la Croix-Rousse les canuts, les trimards, les anars ceux d’hier et d’aujourd’hui voient fumer la dernière barricade et la dernière des barricadières celle dont le cœur battait pour eux pour nous pour les vivants et pour les morts claire est passée claire
Ça fait 31 ans aujourd'hui que Léo Ferré a pris le large, lui qui abhorrait la fête nationale, et France Cul a rediffusé à cette occasion une Nuit spéciale qui lui rendait hommage le 1er janvier 1988 :
Une de ses premières chansons, Le bateau espagnol (1953), fortement truffée de Baudelaire, Apollinaire et Rimbaud, est un décalque manifeste du Bateau ivre, qu'il a fini par enregistrer à Milan en 1981 — huit ans après en avoir composé la partition.
Trente-deux ans après le S.G. des geais qui faisait le paon-pan sans garantie du gouvernement (et pour cause !), voilà qu'à son tour elle a été fauchée dans la fleur de l'âge, la mimi souris souriante un peu foldingue qui nous ravissait déjà dans le Blow-Up d'Antonioni devant David Hemmings amolli, et puis qui a conquis Paris et Serge et peu après le monde entier avec sa silhouette malingre et son si émoustillant accent qui tue dont elle a bien pris soin de ne jamais se départir…
Heureusement que Charlotte a pu boucler avec elle son film tranquille de fille fébrile !
Tant de bouleversants souvenirs, de chavirages fous avec ses fausses minauderies d'une finesse infinie et toutes ces merveilles chantées en joie ou en mélancolie…
Alors salut, l'artiste, tu nous laisses tristes mais R.I.P., comme on dit !
Jacques Rozier est mort. Mais je ne sache pas que cela nous mène au séant.
On se souviendra peut-être que, si je ne me trompe, Eustache lui avait discrètement rendu hommage dans un film que célèbre encore plus allusivement la star War (Wong Kai) dans In the Mood for Love :
Cimetière de Trivaux, Meudon, jeudi 26 janvier 2023
« Au lieu de cette philosophie spéculative, qu'on enseigne dans les écoles, on peut en trouver une pratique, […] et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature. Ce qui n'est pas seulement à désirer pour l'invention d'une infinité d'artifices, qui feraient qu'on jouirait, sans aucune peine, des fruits de la terre et de toutes les commodités qui s'y trouvent, mais principalement aussi pour la conservation de la santé, laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie. »
Après Daniel Joubert en 1996, Arthur en 2014 et Jimmy Gladiator en 2019, voici qu'un quatrième Mordicant rejoint les rives de l'Achéron : Claude Guillon a cassé sa pipe jeudi dernier, à 70 piges.
D'aucuns le charriaient pour son dandysme ou l'accusaient d'être rentier, et puis il a fini par manger sévère parce qu'il s'était enhardi, en plein Mitou, à prodiguer un baise-main à une jeune gisquette qui a peu goûté la chose et lui reprochait son grand âge, mais franchement c'était un type charmant, élégant, généreux et droit dans ses bottines.
Kozett est morte d'un arrêt cardiaque au début du printemps, à même pas cinquante ans.
Libre comme personne, squatteuse de toujours et toujours en galère, c'était un cœur de joie et une fée de générosité. Dès qu'elle arrivait aux Condos elle illuminait les lieux de sa patate et de sa jovialité.
Les sacs chargés de brassées de bonne bouffe savamment chourée (c'était la plus « économiquement faible » d'entre nous), sitôt débarquée elle investissait la cuisine pour préparer de savoureux repas et enfin réunir autour de la table tous les ceusses qui vivaient là et ne partageaient d'ordinaire rien que leurs ressentiments mutuels.
Après quoi chacun de nous, abondamment repu, rejoignait tranquillou son lit douillet en la laissant se coucher comme un chien sur un bout du canapé de la glaciale salle de réunion pour tenter de roupiller un tantinet.
C'est vrai qu'elle buvait, qu'elle fumait, qu'elle s'enfilait dans son corps malingre toutes les saloperies possibles. Pour la drague, je sais pas. Mais pour sûr… Elle CAUSAIT !
D'où ce surnom de « Kozett » dont on l'avait affublée, Sandrine, dès son plus jeune âge.
Un vrai moulin à paroles, impossible de l'arrêter : « bla-bla-bla, bla-bla-bla, bla-bla-bla, et patin-couffin, patati et patata… », du matin au soir et du soir au matin. Mais le pire, même quand elle ressassait ses rancunes (elle avait de quoi) ou qu'elle partait en délires ahurissants, c'est que c'était toujours passionnant et captivant : impossible de l'ignorer, de pas faire attention.
Je ne compte pas les nuits qu'on a passées à discuter ensemble jusqu'au petit matin dans la cuisine des Condos, après que tous les autres avaient regagné leur plumard, alors qu'elle avait souvent un rencard hyper-important tôt le lendemain avec son assistante sociale ou la dentiste.
J'ai retrouvé cet enregistrement d'il y a trois ans, je sais plus du tout pourquoi on s'était mis à évoquer Zorro passé deux heures du mat' :
Cette année, le feuilleton-fleuve de France Culture qui court sur juillet-août, c'est Vie et destin, titre pléonastique s'il en est de Vassili Grossman. Autant j'avais été happé par Le comte de Monte-Cristo voici quatre ans, autant là ça me disait vraiment rien, non merci, pas envie. Mais allez savoir pourquoi, aujourd'hui je me suis demandé pourquoi ça me débectait ainsi a priori. J'ai un peu réfléchi… et puis j'ai compris — enfin plutôt, je me suis souvenu : je confondais avec L'homme de Kiev, de Malamud.
L’homme de Kiev, que ce farceur de Deleuze cite en épigraphe de sonSpinoza. Philosophie pratique.
L’homme de Kiev est ce pauvre juif qui a acheté pour 1 kopek une traduction de L'Éthique
de Spinoza chez un brocanteur tout en regrettant de gaspiller un argent
durement gagné, et qui confesse à ses juges :
« Plus tard j’en ai lu quelques pages, et puis
j’ai continué comme si une rafale de vent me poussait dans le dos. Je
n’ai pas tout compris, comme je vous l’ai dit, mais dès que l’on touche à
des idées pareilles, c’est comme si on enfourchait un balai de
sorcière. Je n’étais plus le même homme. »
Ah oui. Ah oui, c'est vrai, j'avais complètement zappé ! Le film, je veux dire (car franchement, qui a lu Malamud ?) : le film de Frankenheimer de 1968, The Fixer (John Frankenheimer, oui, le tâcheron pas si tache qui a brièvement brillé avec French Connection 2). Enfin, plutôt… la première diffusion de ce film sur l'antenne de l'ORTF. Mais, euh, en fait non, même pas la diffusion : la semi-diffusion.
Chaque fois qu'on en cause, on oublie une chose : c'était les vacances, les vacances “de Pâques” comme on disait alors — pas encore “de printemps” contrairement au Bon Marché ou à aujourd'hui avec toute la galerie qui fayote.
Hé oui : les vacances de Pâques, deux grosses semaines en Normandie chez Daddy et Mamic, youpi !
Neuf ans et toutes mes dents, traire les vaches du fermier d'à côté M. Héry assis sur mon seau à m'en foutre plein les pognes de lait mousseux bien chaud, toutes les joies de la campagne normande éclatante sous les feux de ces trente glorieuses ignorant leur crépuscule galopant (enfin, les menaces de “mise à l'air” — comprenez se faire déculotter par les fils des voisins et frotter bite et cul d'orties — c'était pas vraiment la joie, plutôt grave flippant à vrai dire, mais heureusement c'était pour rire).
Mais la joie suprême, avouons-le en petit citadin que j'étais alors, c'était pas au grand air, c'était pas veaux vaches cochons même si des pensées impures m'égaraient déjà vers Perrette et son pote olé : non, l'extase c'était ce machin magique où je voyais des rêves inimaginables, ce gros globe bulbeux en noir et blanc souvent brouillé, c'était… LA TÉLÉ ! Des images qui bougeaient pour raconter des histoires, une avancée technologique fondamentale qui me faisait frétiller comme un daguet (attention ! j'ai pas dit “bander comme un cerf”) mais que mes parents dédaignaient horriblement, inconscients qu'ils étaient des efforts herculéens que je devais déployer à la récré pour faire mine d'avoir vu la veille Winchester 73 comme tous les copains aux yeux illuminés (« Et tu t'souviens, quand y dégaine avant que l'aut' ait eu l'temps d'dire ouf ? — Ah ouais, sensass ! ») : fallait en affabuler, des trésors d'ingéniosité pour raconter les bribes de tous ces films dont j'ignorais tout, pour faire croire que moi aussi j'avais vu, et surtout que mes parents “avaient la télé”…
Mes grands-parents ne connaissaient rien à ce truc (la télé) dont ils venaient de meubler leur salon, ni d'ailleurs à l'histoire du cinéma, tout au plus Mamic se souciait-elle de l'avis de l'OCFC ou d'un éventuel carré blanc : le vrai péril, c'était l'heure-guillotine du dodo : ils éteignaient sans pitié le poste cinq minutes avant la fin d'un suspense insoutenable.
Mais ce soir-là, ça semblait peinard et assuré : les Dossiers de l'écran passaient en première partie L'homme de Kiev pendant que mes grands-parents avaient disparu je ne sais où, j'étais sûr de voir le film jusqu'au bout.
Et c'est là que tout a basculé. Je sortais à peine de table, bien mangé bien bu, le ventre bien tendu tout repu de la délicieuse soupe de ma Mamic, et voilà qu'un infâme geôlier chargé d'apporter une écuelle de soupe à notre malheureux héros injustement emprisonné, voilà-t-y pas que beuârk ! il crache sous ses yeux un gros mollard dedans avant de la lui passer !!! C'est franchement dégueulasse, je savais pas qu'on montrait des choses aussi peu chrétiennes à la TÉLÉ, mais en plus voilà que ça se met à déconner à plein tubes sur l'écran, y'a un texte qui défile en bas du film qui continue, ça dit en gros que le président est mort et que le film va s'arrêter, y va y avoir un flash spécial.
Moi je pige que dalle mais une chose est bien claire : le salopard a craché exprès dans l'assiette de soupe du pauvre juif spinoziste innocent à la Kafka, et le président Pompidou il a tellement pas supporté pareille saloperie qu'il a calanché direct et du coup on m'a sucré la fin du film, pour une fois que j'allais enfin tout savoir ! J'en ai conçu une telle haine pour Pompidou* et le capitalisme dont il s'était fait le trente-glorieux héraut, j'ai tellement ressenti cette double injustice dont se trouvaient frappés tant le pauvre homme de Kiev que moi-même, qu'après mûre réflexion, ni une ni deux, hop ! j'ai hopté pour le communisme libertaire.
Et voilà toute l'histoire, et que s'il vous plaît nul althussérien ne vienne me causer à ce propos de surdétermination, merci, j'en ai bien assez pour mon compte quoi que cela puisse bien vouloir dire !
* Pompidou, ce saligaud glaireux prétendument poète, plutôt prouteux tout court, cette baudruche enflée qui bien loin des glamoureux pou pou pidou de Marylin se faisait nuitamment héliporter depuis l'Élysée vers des ruisseaux bien plus frais pour tenter d'y pêcher l'écrevisse à grands renforts de têtes de porcs (c'est du moins ce qu'affirme fortement Raoul Rabut** dans Un tas d'œufs frits dans un chapeau et je ne puis que souscrire sans réserve à cette puissante conviction en opinant du chef de haute trahison).
** Le plus sympathique des trois frères Tellenne, qui jadis fondèrent le rigolo groupe Jalons avant de plus ou moins vite se muer comme des serpents en sinistres conseillers de Pasqua, animateurs téloche niveau Zéro ou de manif pour tou(te ?)s du genre Frijide Barjot. Leur acmé date du 13 janvier 1985, quand ils organisèrent une manif de protestation contre le froid au métro Glacière (après avoir pétitionné pour une candidature de Pompidou à la présidentielle de 1981, mais c'est une autre histoire…)
Souvent je m'endors tard dans la nuit au son des Nuits de France Culture, le poste est encore allumé lorsque j'émerge des limbes le matin.
Voici trois semaines, samedi 3 juillet, j'ai cru rêver encore au réveil : c'était la voix rieuse d'un ami mort qui me parlait, surgi d'autres limbes, alors que j'étais en train de réaliser pourtant que je ne dormais plus…
Après quelques secondes de berlue, mes synapses se sont reconnectées, j'ai fini par comprendre ce qui se passait, mais je suis resté dévarié toute la journée.
Ce qui m'avait réveillé, c'était la rediffusion du Répliques du 25 mai 2019, le surlendemain du jour où Baptiste et moi nous étions enfin retrouvés après son départ en Bretagne. Il descendait tout juste du train, la veille de l'enregistrement de l'émission, il était de passage à Paris pour ça.
Finkielkraut le recevait sous son nom de plume, Joseph Ponthus, en compagnie d'Arthur Lochmann — lui aussi finalement devenu ouvrier après des études supérieures mais par choix, pour sa part.
Dans la famille Mordicus il y avait Daniel, il y avait Arthur, il y avait Jimmy, mais dans la branche L'Exagéré il y avait aussi Olive, infatigable bon vivant, sourire goguenard et regard pétillant de rêves, rocker et charcutier à ses heures qui savait comme personne débiter un cochon en boudins et pâtés ou (entre autres) transformer à l'arrache le Studio des Ursulines en méga-buffet pour un ouiquènde de courts-métrages gratos, et qui a passé les vingt dernières années de sa vie à tenter de foutre le feu à toutes les prisons après en avoir tâté à son tour.
Cinq ans après l'ami Hafed, Olive s'est définitivement fait la belle l'an dernier durant le grand enfermement, alors que la fenêtre radiophonique qu'ils avaient fondée ensemble, L'Envolée, mettait les bouchées centuples pour produire une émission quotidienne en cette époque de suppression des parloirs. Le 17 avril 2020, la radio lui offrait un « puzzle d'amitiés et de bagarres partagées » :
Aujourd'hui, L'insomniaque s'apprête à publier un recueil de textes écrits par Olive pour L'Envolée au fil des ans mais il manque quelques pépètes pour boucler les frais d'impression, alors n'hésitez pas à mettre la main à la fouille !
(Double-clic sur l'image pour rendre le texte lisible)
Olivier s'entretient avec Laurent Jacqua en 2011 dans les locaux de FPP (désolé, impossible de supprimer la compression verticale !)
Baptiste est mort la nuit dernière, à 42 ans, à Lorient.
Saloperie.
Avant de connaître un succès fulgurant sous le nom de Joseph Ponthus avec son magnifique À la ligne où il relate sa vie d'intérimaire dans les usines agro-alimentaires bretonnes, il avait été Montreuillois, chroniqueur à Article XI, éduc de rue à Nanterre — où il avait aidé quatre jeunes à raconter leur vie quotidienne de galère et c'était devenu Nous… la cité, déjà une sacrée claque !
Il était parfois réservé, parfois grande gueule, toujours joyeux et soudain parfois ailleurs, franc poète et bon buveur, il était tant, il promettait plus encore, il a été fauché en plein essor.
Saloperie de crabe.
Je ne sais pas s'il a eu le temps d'achever son deuxième livre, en chantier voici deux ans, qui l'emplissait d'allégresse.
Il nous reste ses chroniques de « Sévice social » dans Article XI, qu'on peut (re)lire ici.
(Pour les mots croisés qu'on a commis ensemble, faut repêcher les exemplaires papier du canard !)
Et on peut toujours relire les billets de son blogue ici.
« She was Lo, plain Lo, in the morning, standing four feet ten in one sock. She was Lola in slacks. She was Dolly at school. She was Dolores on the dotted line. But in my arms she was always Lolita. »
Et dans mes rêves, ce sera toujours Sue Lyon.
Elle avait donné un interviouve après la sortie du film de Kubrick, bien avant que l'équipe de Cinéma-cinémas ne la retrouve en 1987 (voir ce billet de juillet dernier) :
(Et à la réflexion, concernant ledit billet, la nouvelle traduction de Maurice Couturier ne démérite pas tant par rapport à celle d'Eric Kahane : moins élégante, elle est tout de même plus exacte. Par exemple, dans l'incipit cité ci-dessus, il est clair que Lo ne se tient pas sur un seul pied : elle a enfilé une seule chaussette et mesure un mètre quarante-huit sans talons.)
Ce mec-là a déclenché tant de choses dans les têtes adolescentes d'alors (celles des années soixante-dix), lui qui n'a jamais eu les honneurs d'un véritable premier rôle (contrairement à son comparse de toujours que fut Jean Rochefort — en Cavaleur chez Philippe de Broca ou plus tardivement en Don Quichotte avorté chez Terry Gilliam) mais il délivrait une image bien plus intense et folle et inouïe de la liberté — même en beauf ahuri chez Joël Séria et parfois jusqu'au cathédralesque !
Extrait de Calmos (Bertrand Blier, 1976) : scène de la rencontre
Extrait de Calmos (Bertrand Blier, 1976) : scène du repas nocturne
Extrait de L'entourloupe (Gérard Pirès, 1979) : scène de la leçon de vente
♫♪♬ Et allez donc envoie la ritournelle… ♪♫♪ Mais il rest'ra chez ma tante Comme cett' chanson entêtante La seul' qu’on a ouïe de lui Et qui ne saurait lui dire « oui » ?
… ou « La camarde, camarade ! », ou bien « Houilles, Houilles, Houilles ! », ou encore « Ce que le glas dit à tort » ?
J'ignore quel calembour aurait eu la préférence de Jimmy Gladiator pour annoncer sa propre disparition — sans doute quelque chose de bien plus fulgurant que ces pauvres tentatives : inventer un titre aussi magnifique que Au libre olibrius, jamais cela ne m'a été donné.
Bref, un troisième Mordicant nous a quitté ce 10 avril 2019, après Daniel Joubert et Arthur, ça fait mal au cœur et ça donne envie de pisser des larmes mais chaque souvenir du zigue est tellement joyeux qu'en réalité penser à lui — même mort — raboule aussitôt vers le haut les commissures des lèvres.
Les funérailles (fun et raï ?) auront lieu mardi 16 avril à Poissy, au cimetière des Grands Champs, à 11 h.
Des hommages commencent à fleurir sur la Toile : ici celui de son ami Abdul Kader El Janabi, là un salut de Gérard Lambert…
« Jimmy Gladiator est le fils du tabac brun et de la mer à boire. Et de ce terrain vague, depuis qu’il écrit, c’est lui l’arpenteur et l’orpailleur. Je ne vois que lui, en ce moment, à faire ça, orpailler Paris. À savoir que Paris est rousse comme la révolution, noire comme l’orient, mirages à part, mirages compris, qu’elle a, dans l’amour, vingt et une positions sans jamais retourner sa veste, que le rock est né sur les rochers des Buttes Chaumont, que les Tuileries sont un ancien circuit de formule 1. À ne rien rendre à César, à errer aujourd’hui dans les ruines futures de l’Empire. À écrire des poèmes, à chercher l’or du sang. »
Pierre Peuchmaurd (1948-2009)
Une seule anecdote parmi plein de souvenirs, un hasard objectif.
En 1994, lorsqu'il a fallu se résoudre à clore l'aventure du journal Mordicus — force anéantissante de l'économie marchande, baisse du nombre de happy few — la bande de zozos qui avait pris langue et se réunissait allègrement depuis plus de trois ans pour concocter cet engin n'avait pas du tout envie de se dissoudre en sus : on a décidé d'ouvrir un local pour s'y retrouver à loisir, organiser des débats, des projections, des beuveries, une bibliothèque, etc.
Ce fut La bonne descente, au 64 rue Rébéval à Paris, dans le vingtième, qu'on a aménagé vaille que vaille avec du matos de récupe plus ou moins pourri.
D'entrée, Jimmy a proposé d'y présenter un ciné-club régulier de films improbables, avec programme annoncé sur papier, tout ça tout bien.
À l'époque, c'était télé grand écran cathodique et magnétoscope, et c'était pas toujours facile de dégotter la cassette VHS.
Un soir, ce fut un truc vampiro-érotique para-surréaliste de Jean Rollin (un nanar impensable, peut-être Les deux orphelines vampires). Il me semble que Michel Zimbacca était là.
On était une douzaine de curieux, sagement assis sur des chaises face à cette téloche mahousse pendant que Jimmy déballait un petit topo pour expliquer son choix de ce film.
Mais au moment où il s'apprête à s'asseoir en concluant sur la phrase : « Quand j'ai vu ça, j'en suis resté sur les fesses ! », CRAC ! la chaise s'est instantanément effondrée sous lui.
Jimmy les quatre fers en l'air, ouille ! mais le fait de joindre ainsi le geste à la parole était tellement magique que l'instant de stupeur passé, la douleur au coccyx pas encore arrivée, il a aussitôt fusé en fou-rire comme toute l'assistance.
Soir 3 du 19 décembre 1985 On peut lire un récit détaillé de cette aventure ici, sous la plume de Brice Henry
Le carnaval est terminé, Georges Courtois s'est définitivement fait la belle samedi après un dernier coup de feu.
Je me souviens qu'il m'avait raconté en 1997 cette blague de taulards à propos de Lady Di, avec sa foutue gouaille chaleureuse :
— « Hé ben maintenant on sait pourquoi il s’appelle comme ça, le pont de l’Alma ! — Ah ouais , pourquoi ? — C'est un acronyme pour "Attention, La Mercedes Arrive" ! »
On peut lire ici un bel hommage à ce réfractaire qui sut agir avec force, courage et détermination, et constater là ses talents épistolaires.
Bande-annonce du film de Fred Goldbronn, Georges Courtois, visages d'un réfractaire (1996)
Christophe Carfantan, batteur, percussionniste, comédien, inextinguible feu d'artifice vivant, Christophe Carfantan, alias Carfi lorsqu'il jouait au sein des groupes Berlin 38, les Free Martin ou le Cartel del Barrio, puis alias Kerfi lorsqu'il s'installa au fin fond de la Bretagne et créa avec Duke Les ténors de Brest puis avec Scott Taylor L'Atelier Grandélire, puis la compagnie Les pilleurs d'épaves avec Momette et El Kerfi Marcel avec Marcel Jouannaud, etc., etc., mais pour moi toujours depuis trente ans Carfi, né en 1963 à Pierrelatte, est mort vendredi 24 novembre à Douarnenez d'un crabe qui le bouffait depuis un an.
Un article bien documenté ici, un hommage parmi d'autres là, mais surtout des montagnes de fabuleux souvenirs, et pas que pour moi...
Quelques exemples, pour les ceusses qui n'ont pas eu la chance de le connaître.
Avec Marcel, dans la roulotte que Carfi avait conçue avec les Rouille-Gorge pour servir à la fois de lieu d'habitation et de scène itinérante :
Et puis sa présentation du Manège Salé fabriqué par les Rouille-Gorge, qu'il animait ces dernières années entre deux tournées :
Enfin, une séquence d'entretien, juste pour montrer comment il était au naturel : exactement pareil qu'en représentation, tel qu'en lui-même enfin l'éternité le change.