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mardi 27 septembre 2016

A Big Boy Did It…
(Christopher Brookmyre, magicien du récit)



Il y aurait beaucoup à dire sur cet écrivain écossais contemporain, hélas si peu traduit en français : six romans, seulement, sur la quasi-vingtaine qu'il a produits à ce jour.

Une édition française aberrante, de surcroît : dans la série qui met en scène le journaliste Jack Parlabane, qui compte sept romans asteure, seuls les deux premiers et le cinquième ont été traduits, respectivement en « Série Noire »  par Nicolas Mesplède (Un matin de chien et Au royaume des aveugles) puis chez Denoël par Emmanuelle Hardy (Les canards en plastique attaquent !) alors qu'on n'est pas chez Léo Malet ni San-Antonio ; la série requiert de lire les récits dans l'ordre, comme pour Arsène Lupin ou Harry Potter, par exemple.
Dans Les canards en plastique attaquent !, Brookmyre ne manque pas de nous rappeler les précédentes mésaventures de son anti-héros Parlabane, qu'on serait déconfit de lire ensuite, après avoir précédemment appris leur chute (mais chut !)

Pareil pour la trilogie « Angélique de Xavia » : pourquoi seuls les deux premiers ont-ils été traduits, alors que leur saveur déjà émouscaillante ne prend tout son sens qu'avec le dernier, A Snowball in Hell ?
Attardons-nous un peu sur ce titre, et sur les deux précédents de cette trilogie titillante, thrillereuse, hilarante.

Celui-ci, donc, d'abord : A Snowball in Hell. Littéralement : Une boule de neige en enfer. Qu'est-ce à dire ?
Hé bien tout simplement ceci, qui n'est pas la moindre malice de l'auteur, que ce titre — comme la plupart de ceux de ses romans —masque une référence plus ou moins capillotractée.

« A snowball's chance in hell » est une expression courante que l'on pourrait traduire par : « Pas l'ombre d'une chance », mais en même temps, il faut savoir que Snowball, en argot afro-américain, désigne un Noir, de façon moins hostile qu'ironique.
Angélique de Xavia, d'origine ougandaise, est noire.
Dans cet ultime volume de la trilogie, elle se retrouve propulsée dans ce que n'importe qui de pas trop diabolique qualifierait d'enfer.
Une Snowball en enfer… et elle n'a pas l'ombre d'une chance de s'en sortir.

Le  précédent épisode de cette trilogie — une des plus belles époustouflances que j'ai lues — a été très judicieusement traduit en français sous le titre Petit bréviaire du braqueur, mais s'intitule originellement The Sacred Art of Stealing. Littéralement, L'art sacré du voleur — variation sur le titre d'une chanson présentant toutes les traces de l'authenticité dans le monde réel (celui dans lequel nous — mais qui ? — vivons) : The Sacred Art of Leaving, de Billy Franks — et dont on trouvera une autre déclinaison dans A Snowball in Hell : « In 1634, a London writer calling himself Hocus Pocus (believed to be one of Samuel Rid) published The Anatomy of Legerdemain : The Art of jugling [sic] » (Abacus, paperback ed., 2009, pp. 189-190).


Et effectivement, le plus sacré des secrets, ce n'est pas de savoir dérober, voler ou braquer, c'est de savoir disparaître avant que quiconque s'aperçoive de quoi que ce soit, c'est de savoir comment se barrer, surtout quand on est complètement barré — comme le sont la plupart des personnages de Brookmyre.

Et pour ça, faut monter de sacrées arnaques, se payer la tête des gogos (qu'ils soient flics ou truands), savoir transmuer la poudre de perlimpimpin en poudre d'escampette…
Oups, pardon, j'en dis déjà trop !

Le premier titre de la série, A Big Boy Did It and Ran Away, a été traduit en français par Emmanuelle Hardy (excellente traductrice qui a pris la relève du non moins excellent Nicolas Mesplède — ça fait plaisir de voir que les meilleurs auteurs bénéficient en France des meilleurs traducteurs…) par Petite bombe noire. Très astucieux de la part de la traductrice, puisqu'il s'agit d'une histoire très noire mettant en scène un gang de terroristes armés de quantité de bombes, et que d'un autre côté ce titre français qualifie très ingénieusement l'héroïne de cette saga.
Au point que Brookmyre lui-même, dans A Snowball in Hell, apprend au lecteur que depuis qu'Angélique est venue travailler en France, ses collègues la désignent tous comme « la petite bombe noire  » (Abacus, paperback ed., 2009, p. 40).
Je n'ai pas encore réussi à déterminer à quoi se réfère la phrase « A Big Boy Did It and Ran Away » mais il semblerait que cela se rapporte à une comptine (mais laquelle, et pourquoi — à part le fait que le roman traite beaucoup des émois musicaux d'une bande d'ados ?)

Mais l'important est ailleurs, il ne s'agit pas de ça.
(But that’s not it.)

Dans nombre de ses romans, Brookmyre pratique l'illusion, et cela à plusieurs niveaux.
Dans Petit bréviaire du braqueur et Les canards en plastique attaquent !, par exemple, il est explicitement question de mystification, de prestidigitation, et surtout d'arnaques rendues possibles par la crédulité des gogos. Je ne parle là que des personnages : ils se font avoir en beauté mais le lecteur n'est pas dupe car l'auteur lui livre honnêtement tous les éléments — il ne s'agit pas de coups fourrés envers le lecteur comme a pu en commettre Agatha Christie dans Dix petits nègres ou  Le meurtre de Roger Ackroyd, par exemple : deux récits qui ne doivent au final leur intérêt qu'à un tour de passe-passe de l'auteur, qui ne joue pas cartes sur table (autre titre de la grande Agatha, soit dit en passant).

Christopher Brookmyre, lui, joue cartes sur table.
Le huit de carreau, par exemple (bizarrement le sept, dans la traduction d'Emmanuelle Hardy, mais il est vrai qu'on ne voit pas très précisément sur le tableau de Georges de La Tour, le pouce du tricheur masquant partiellement la carte).
Ce qui ne l'empêche nullement, par le travail même de l'écriture, d'embrouiller encore plus avant le lecteur, de l'arnaquer en beauté pour son plus grand plaisir : le lecteur adore se sentir blousé lorsqu'il en tire jubilation. Comme celui de Nous trois, d'Echenoz, par exemple ; ou encore, dans un autre domaine, le spectateur de Spider, de Cronenberg, qui ne comprend qu'à la moitié du film pourquoi celui-ci semblait tourné par un attardé mental…

Un exemple stupéfiant nous en est donné dans A Snowball in Hell, pp. 315-317, que je me retiens de dévoiler : ce serait déflorer à bas prix le sel d'une lecture éventuelle. Et la fleur de sel est un délice qu'on s'en voudrait d'affadir…

Mais on peut en donner une idée par ce passage de Faites vos jeux ! (L'Aube poche, 2008, pp. 69-70), sachant que Jane fait ici sa première apparition dans le récit  :

Jane s'arrêta net quand elle le vit approcher dans la bruine, se dépêchant sous le ciel bas et lourd de cette matinée. Il était onze heures du matin, mais les voitures circulaient encore tous phares allumés et la visibilité extérieure ne s'était pas améliorée depuis l'extinction des lampadaires, deux heures auparavant.
Il était en uniforme et, la mine renfrognée, tenait quelque chose de métallique à la main.
Elle le regarda fixement, le temps de mesurer toutes les conséquences de ce qu'elle voyait, et ces quelques secondes d'hésitation lui coûtèrent la possibilité d'une échappatoire. Il leva les yeux et la vit. Le contact visuel avait été établi : il savait donc qu'elle était là.

Si elle s'était montrée plus vigilante, elle aurait pu le repérer plus tôt et prendre les mesures appropriées : changer son itinéraire, ou passer du temps sur des zones que son intrusion n'auraient pas affectées, ou tout simplement dissimuler sa présence. Éteindre toutes les lumières, ne pas se montrer, attendre, et il aurait fini par s'en aller. Un simple coup de téléphone pour transmettre les informations appropriées et il ne serait pas revenu. Mais ce scénario était compromis à présent. Elle n'avait pas d'autre choix que de le laisser faire un carnage.

Elle marcha à contrecœur vers la porte d'entrée, pieds nus, la trace discrète de ses bas ayant perdu toute signification comparé au gâchis qui allait suivre.

« Bonjour, vérification des compteurs, annonça-t-il.
— Oh, bien sûr. Entrez », dit-elle en se forçant à sourire.
Ce n'était pas sa faute ; il faisait son boulot, c'est tout.
Simplement, ce n'était pas le bon moment, vraiment pas. Si elle avait fait le couloir cinq minutes plus tard, ça n'aurait pas été un drame ; ou si elle n'avait pas lessivé la cuisine à l'instant, elle aurait pu le faire entrer par-derrière.

Elle le conduisit à l'autre bout de l'entrée, jusqu'au placard sous l'escalier, près de l'accès au salon. Il pointa son instrument et enregistra les données.
« Voilà, c'est fait, merci », dit-il et elle l'escorta jusqu'à la sortie. Cela n'avait pris que quelques secondes.

Jane ferma la porte et se retourna pour évaluer les dégâts.
Deux jeux d'empreintes, aller et retour, indiquaient le passage du releveur de compteurs sur la moquette qu'elle venait de nettoyer.
L'homme n'était pas particulièrement grand ni corpulent, mais ça n'avait pas d'importance. Le problème résidait dans le type de semelles. Les semelles lisses répartissent le poids et laissent un minimum de traces. Mais ces grosses semelles en caoutchouc à indentations avaient mordu les fibres comme la mâchoire d'un Doberman, et ce Doberman avait bavé, qui plus est.
Chaque pas en direction de l'intérieur avait laissé une marque d'humidité et il y avait, à proximité de la porte, un mélange abrasif de terre, de feuilles mortes, de gros sel et d'écorce, typique de la saison.

Un magicien du récit, donc, qui sait à merveille accoler la forme au fond — ce que d'aucuns ont prétendu, sans doute à juste titre, être la caractéristique d'un grand écrivain.

Un grand garçon, assurément.
A Big Boy Did It…

samedi 24 septembre 2016

Mister Ryckmans et Docteur Leys


Le Une vie, une œuvre consacré à Simon Leys a été diffusé sur France Culture le 18 juin dernier :



Pour rappel, l'hommage diffusé sur cette même chaîne le 30 août 2013 :



On peut revoir ici l'émission Apostrophes du 27 mai 1983 où Simon Leys, pour sa première apparition à la télé, fait face à Maria Antonietta Macchiocchi :

vendredi 23 septembre 2016

Quand George Weaver chroniquait des Série Noire pour L'Année de la fiction (4)


J'ai mis beaucoup de temps, en réalité, à en redemander, mais depuis qu'en avril dernier Petit bréviaire de braqueur m'est tombé sous les yeux, je n'arrête pas de m'abreuver de ce loufdingue qui mixe allègrement — entre autres — Manchette (pour la précision de l'écriture et la férocité de la critique sociale) et Westlake (pour l'humour ahurissant et l'intelligence de l'intrigue), avec une pincée de magie supplémentaire…


Journaliste un peu trop fouineur au goût des caïds de Los Angeles, où il enquête depuis deux ans, Jack Parlabane regagne précipitamment son Écosse natale après avoir réchappé de justesse à un tueur à gages.
Le lendemain de son arrivée à Édimbourg, la police découvre au milieu d'un foutoir monstrueux le cadavre de l'honorable Jeremy Ponsonby, chef de clinique à l'hôpital Victoria d'Edimbourg, horriblement mutilé dans son appartement qui est situé juste au-dessous de celui où vient d'emménager Parlabane. Celui-ci est un instant suspecté, mais vite relâché, d'autant qu'une aiguille retrouvée sur les lieux du crime fait penser à l'œuvre d'un junkie.
Sa brève détention a permis à Jack de s'attirer la sympathie de l'inspectrice Jenny Dalziel.

À son retour chez lui, Jack surprend une jeune femme sortant de l'appartement sous scellés : c'est Sarah Bouchery, l'ex-femme de Jeremy, elle-même anesthésiste à l'hôpital Victoria.
Jack ayant gagné sa confiance, elle lui montre ce qu'elle vient de découvrir chez son ex-mari : une ampoule médicale vide. A l'hôpital, Sarah l'analyse : elle contenait du chlorure de potassium, substance indécelable dont l'injection provoque l'arrêt du cœur.
Mis au courant, Jack comprend que la mise à sac de l'appartement visait à masquer un assassinat délibéré, plan B d'une première tentative plus discrète ayant échoué, mais il s'interroge sur le mobile. Sarah lui explique que Jeremy était un joueur invétéré, au point que, sommé par ses créanciers bookmakers, il avait dû emprunter une somme considérable à son père, lui-même mandarin au Victoria et qui se remboursait en faisant retenir à la source une grosse partie du salaire de son fils, ce qui ne laissait à celui-ci que le minimum vital.
Jack s'informe auprès de Jenny : Jeremy continuait cependant à vivre sur un grand train et à parier, désormais en liquide. C'est donc qu'il disposait de revenus officieux : avec l'aide de Sarah, Jack et Jenny fouillent l'appartement de fond en comble et dénichent en effet un sac bourré de billets. Quelqu'un — forcément un membre du Trust administrant les hôpitaux d'Edimbourg — connaissait les ennuis financiers du Dr Ponsonby et l'avait convaincu d'effectuer contre rétribution une besogne mystérieuse, suffisamment compromettante pour qu'il faille finalement se débarrasser de lui.
Le lendemain, Jack utilise auprès des instances dirigeantes du Trust sa carte de journaliste du Los Angeles Tribune pour s'introduire dans les locaux de l'hôpital et s'immiscer dans le système informatique, un logiciel de sa conception lui permettant de déjouer les cryptages.
Il apprend alors que le directeur du Trust, Stephen Lime, projette de fermer l'annexe gériatrique du Victoria, l'hôpital Georges Romanes, et de vendre à bas prix ce terrain qui dispose d'une situation magnifique au cœur de la ville, idéal pour un hôtel de luxe — un document laissant soupçonner que c'est Lime lui-même qui se tapit derrière le futur acheteur.
Or Jeremy travaillait souvent au Romanes, et Sarah s'aperçoit, en consultant l'historique de la gestion des lits, qu'un nombre anormalement élevé de lits ont pu être fermés suite au décès de leur occupant par infarctus.
Jack et Sarah comprennent alors le rôle de Jeremy : Lime le payait pour injecter aux vieillards du chlorure de potassium, afin de rendre possible la fermeture du site faute d'occupants. Cette tâche accomplie, Lime a dépêché un tueur pour liquider ce témoin gênant qu'était devenu Jeremy.
Mais Parlabane a laissé des traces de son intrusion dans les dossiers cryptés de Lime, et Sarah de ses recherches sur la gestion des lits : Lime comprend qu'il a été découvert, sa seule issue est de les éliminer eux aussi. Il fait irruption chez Jack armé d'un fusil, en compagnie de son tueur, Darren Mortlake, à qui il ordonne de les égorger.
Jack parvient à retourner la situation en convainquant Darren qu'il est le prochain sur la liste, et la police intervient à point pour arrêter les meurtriers.
Jack et Sarah peuvent enfin nouer tranquillement leur idylle.


*****
Un très remarquable polar qui se lit d'une traite, de facture parfaitement classique (l'intrigue fait penser notamment à Hammett), mais que les dialogues jubilatoires tirent vers Latimer ou Westlake, le tout mis au service d'une critique sans fard de l'ultra-libéralisme à la sauce Thatcher.

Tous les ingrédients du délectable sont réunis, et dosés avec le plus grand soin, l'auteur sachant parfaitement où il va.
La rigueur de la construction permet de mener le lecteur par le bout du nez (ainsi le premier chapitre, procédurier, n'augure-t-il en rien de la suite de l'histoire).
Les rebondissements sont aussi naturels que surprenants, car Brookmyre joue sur un registre affiné de suspense : dès le premier tiers du livre on sait à quoi s'en tenir sur Lime, on a fait connaissance avec Mortlake, l'exécuteur des basses œuvres, on a appris comment il a lamentablement échoué dans sa mission de discrétion, et néanmoins la curiosité du lecteur demeure vivace parce qu'elle se reporte sur les motifs des manigances criminelles de Lime.

Enfin, le traitement des personnages les extirpe du stéréotype, et ce de deux manières distinctes.
Les « bons » bénéficient d'un tracé psychologique nuancé : quelques rappels d'un passé proche ou remontant à l'enfance y suffisent pour Parlabane, la description de l'atmosphère étouffante (un vrai carcan) du milieu médical permet d'épaissir le personnage de Sarah, et même une silhouette secondaire comme l'inspectrice Dalziel s'affine par la simple évocation de son homosexualité et des tracas que lui cause cet écart entre ses mœurs et sa profession.
Quant aux « méchants », c'est paradoxalement par la charge outrancière et impitoyable dont l'auteur les accable à répétition qu'ils échappent au cliché : Lime est répugnant à tous points de vue, il émane de lui des remugles scatologiques (alors que Jack et Sarah ne cessent de se doucher), tandis que Darren à chaque page se blesse ou perd des morceaux de son corps gigantesque.

L'auteur satisfait même à la règle selon laquelle il n'est pas de bon polar sans un point de vue documentaire, grâce à un exposé détaillé et fragmenté sur le fonctionnement des hôpitaux, les mœurs de la gent médicale et les bouleversements introduits par la privatisation dans le système britannique de santé publique.
Et bien que nulle action superflue ne vienne perturber la trajectoire essentielle du récit, quelques anecdotes secondaires (liées au passé de Jack, ou à celui de Lime) judicieusement semées viennent assouplir la densité de la narration en même temps qu'elles en étoffent les ressorts.

Du gâteau donc, dont on redemande, d'autant que c'est admirablement écrit et servi par une traduction impeccable (hormis quelques coquilles : « perpétuer un meurtre », p. 30…)
Seule la dernière phrase du roman laisse à désirer (si l'on peut dire…), par l'espèce de justification qu'elle apporte à une forme abjecte de double peine.


Christopher Brookmyre, Un matin de chien (Quite ugly one morning, 1996), Gallimard, 1998, coll. « Série Noire » n°2521, 306 p. Traduit de l'anglais par Nicolas Mesplède.


Après cette première publication, Brookmyre a remis en selle Jack Parlabane dans six autres romans, dont seulement deux ont été traduits en français — ce qui est bien dommage car chaque opus fait référence aux précédentes (més)aventures du personnage… :

Country of the Blind (1997). Publié en français sous le titre Le Royaume des aveugles, traduit par Nicolas Mesplède et révisé par Catherine Boudigues, Paris, Gallimard, 2001, coll. « Série noire » n° 2610, 442 p.
— Boiling a Frog (2000)
— Be My Enemy (2004)
— The Attack of the Unsinkable Rubber Ducks (2007). Publié en français sous le titre Les canards en plastique attaquent, traduit par Emmanuelle Hardy, Paris, Denoël, 2010, 430 p.
— Dead Girl Walking (2015)
— Black Widow (2016)

Parlabane apparaît aussi dans les nouvelles Bampot Central (1997), Place B. (in Jaggy Splinters, recueil paru sous forme d'ibouque en 2012) et The Last Day of Christmas (2014), cette dernière ayant ensuite servi de prologue à Dead Girl Walking.

mercredi 21 septembre 2016

Science-fiction, double programme




Libre traduction française par nos soins de cette chanson que je n'arrive pas à m'extirper de la tronche malgré l'emploi de quantité de moyens télépathiques…

On trouvera l'explication de la référence à Dana Andrews ici, et pour celle concernant Jannette Scott c'est .
Pour le reste, j'imagine que tout le monde connaît les autres classiques…


Michael Rennie était malade
Le jour où il mit la Terre en rade
Mais il nous a assigné notre place

Flash Gordon était là
Dans ses d'ssous à falbalas
Claude Raines était l'Hoo-mme invisible

C'tait trop beau pour êtr' vrai
Entre et King Kong et Fay Wray
Ils furent pris dans un' sal' marmelade

Puis à un' vitesse commasse
C'est arrivé d'outre-espace
Et c'est comm' ça qu'on a eu le message :

Science-fiction (ooh ooh ooh)
Double séance
Docteur X (ooh ooh ooh)
Créera une semence
Voyez les robots s'battre (ooh ooh ooh)
Janet et Brad
Anne Francis vedette (ooh ooh ooh)
Dans Forbidden Planet (ooh ooh ooh ooh)
Jusqu'au matin
Double séance
Au vieux cinoche

Je sais qu' Leo G. Carroll
A manqué un peu d'bol
Quand il s'est fait choper par cett' mygole
Et j'ai eu les chocottes
Quand j'ai vu Janette Scott
Combattre un Triffid qui crachait de la crotte
Dan Andrews dit qu'une brune
Lui a r'filé les Runes
Pour les piger, faut pas être débile !

« Mais durant la Guerre des Mondes,
A dit George Pal à sa blonde,
Les larmes couleront sous tes cils »
Comme de :

La science-fiction (ooh ooh ooh)
Double séance
Le Docteur X (ooh ooh ooh)
Créera une semence
Voyez les robots s'battre (ooh ooh ooh)
Janet et Brad
Anne Francis, vedette (ooh ooh ooh)
Dans Forbidden Planet (ooh ooh ooh ooh)

Jusqu'au matin
Double séance
Au vieux cinoche
C'était pas moche (ooh ooh oohoche)`
Jusqu'au matin
Double séance
Au vieux cinoche
D'la R.K.O. (ooh ooh ooh)

Jusqu'au matin
Double séance
Au vieux cinoche
Au dernier rang (han han han han han)
Just' qu'on m'attend
Double séan-
ce au vieux cinoche

dimanche 18 septembre 2016

Quand George Weaver chroniquait des Série Noire pour L'Année de la fiction (3)



Automne 1864.
Le colonel Simon Wolfe, 29 ans, est le directeur médical de l'armée unioniste de la Shenandoah, commandée par le général Sheridan, qui poursuit l'armée confédérée.

Deux ans auparavant, Simon a perdu son bras droit lors d'un acte de bravoure qui a permis de remporter la bataille de l'Antietam, ce qui, outre sa probité notoire, lui vaut le respect des gradés bien qu'il soit Sudiste de naissance, juif, et que son père soit ministre de la Guerre du camp ennemi.

En arrivant à Winchester, QG de la nouvelle armée dont il doit organiser le service de santé, il découvre sur le champ de bataille, dans une ferme en flammes, le cadavre d'une femme poignardée, et rattrape au bord d'un ruisseau une jeune veuve en fuite avec son bébé d'un an, Hannes. Cette très belle personne, Rebekka, qui comme la victime est une dunker (secte de baptistes allemands opposés au port des armes), présente des signes d'égarement, sans doute à cause du meurtre auquel elle vient d'assister et dont elle refuse de parler.
Simon, qui compte sur son témoignage pour confondre l'assassin parmi les soldats de l'Union, la prend sous sa protection et l'installe dans ses quartiers à Winchester. Il ignore qu'elle est atteinte depuis l'enfance d'hallucinations paranoïaques, et que ses parents, installés en Pennsylvanie, furent soulagés lorsqu'en 1860 le respecté patriarche Jakob Zelter, de la lointaine Virginie, demanda sa main.

Le soir, au mess, Simon fait la connaissance du jeune général Custer et retrouve le colonel Deering, chef de la police militaire, qui manifeste de l'animosité à l'égard des dunkers après que Simon a fait son rapport à Sheridan.
Celui-ci refuse d'avertir Washington de cette affaire, qui risquerait de faire basculer l'imminente élection présidentielle en faveur du candidat démocrate, partisan d'une paix immédiate même au prix de la sécession.

Custer, qui cherche l'amitié de Simon, est ravi de recevoir de lui un conseil d'ordre conjugal. Parce qu'il porte un sabre, Simon le suspecte, mais ses soupçons se détournent vite sur Deering lorsqu'il apprend que celui-ci se tenait près de la ferme peu avant l'incendie.
Sheridan ayant ordonné à Deering de rejoindre l'avant-poste, Simon décide de le filer mais il se perd et tombe sur un soldat ennemi du corps des Rangers de Mosby (unité d'éclaireurs des Confédérés), Claude Tebault, qui le menace d'un sabre mais lui laisse la vie sauve.

Tous deux se sont déjà croisés, à leur insu, à l'Antietam, où Tebault a été blessé à la tête, ce qui lui cause épisodiquement de douloureux accès hallucinatoires.

Simon repère ensuite une ferme incendiée où il découvre les cadavres frais d'un couple de dunkers, les Hostedler. Il procède à leur autopsie : l'homme a été tué par balles mais la femme présente les mêmes blessures que la première victime, incisées cette fois au sabre.

Simon rejoint Sheridan à Strasburg pour lui faire part de ses soupçons envers Deering — renforcés par ce double meurtre — mais, convoqué, celui-ci fournit un alibi irréfutable et a beau jeu de détourner l'accusation sur Simon lui-même, à qui Sheridan ordonne alors de rejoindre une position très exposée pour l'assaut du lendemain.
Simon y démontre à nouveau sa bravoure en portant les couleurs, puis il tente en vain d'empêcher à Front Royal le lynchage de six rangers par les soldats de Custer - dont les seuls scrupules ont trait à son épouse, et qui déborde de gratitude envers Simon pour ses conseils.
Simon reporte sur lui ses soupçons : de retour à Winchester, il envoie son ordonnance espionner Custer, mais le rapport qu'elle lui fait paraît le blanchir.
Rebekka, qui s'est avérée atteinte de démence chronique, lui raconte que son mari a été exécuté par des Sudistes pour pacifisme, puis se décide enfin à décrire le meurtrier, dont le signalement évoque Sheridan.
En route pour rejoindre ce dernier, Simon reçoit un courrier de Deering, qui accuse également le général et se plaint que celui-ci l'expose inutilement. De fait, au QG, Simon apprend que Deering a été tué non loin de là, et on lui présente un nouveau cadavre de femme dunker assassinée au sabre, découvert par Sheridan lui-même, selon Custer.

L'examen du cadavre de Deering ayant révélé à Simon que celui-ci était déjà mort lors du meurtre de cette femme, il se poste aux abords de la prochaine ferme dunker sur la route de l'armée, guettant Sheridan.
Mais c'est Custer qu'il aperçoit pénétrer seul dans la ferme, juste après quoi il se fait capturer par trois rangers.
Ceux-ci l'emmènent au camp de Mosby, se montrant contre toute attente fort courtois, tout comme leur chef, qui déclare cependant à Simon qu'en réponse au lynchage de Front Royal, il a promis à ses hommes de pendre les six prochains prisonniers.
Or Simon est le premier. Pourtant Mosby le libère, en raison de sa tentative de s'opposer au lynchage, et lui adjoint Tebault comme guide.

Les deux hommes sympathisent et Tebault raconte au médecin qu'il est encore sujet à des crises qui ne lui laissent aucun souvenir.
En regagnant Winchester, Simon croise Sheridan, qui lui dit avoir confié le dernier cadavre à des dunkers fuyant vers le nord, mais Simon apprend peu après qu'il a en fait ordonné de le brûler.

D'ailleurs, Rebekka, qui a aperçu Sheridan, confirme à Simon que c'est lui l'assassin, et le supplie de le tuer. Enfin, Simon réchappe de justesse à un breuvage empoisonné visiblement préparé par Custer, sans doute sur ordre de Sheridan.
À peine remis, il se rend sur le champ de bataille pour abattre ce dernier, mais l'occasion ne s'en présente pas. Apercevant Tebault qui fuit, blessé, il le rejoint pour le soigner, mais celui-ci, délirant, tente de le tuer avec son sabre : Simon comprend alors que c'est lui le meurtrier des dunkers. Il se voit contraint de l'achever, et trouve sur lui une carte indiquant les fermes des victimes.

Sommée par Simon, Rebekka finit par avouer sa liaison avec Tebault, qui est le vrai meurtrier de son mari et le père de Hannes, et qui commettait ses crimes en état d'inconscience : Rebekka lui avait désigné sur cette carte des refuges possibles lors de ses crises, en sachant que la démence le conduirait à tuer ces fermiers dunkers qui étaient tous parents de Jacob Zelter, susceptibles d'en hériter, et cherchaient à faire interner son épouse.
C'est elle qui a commis le premier meurtre, c'est elle encore qui a empoisonné Simon, sans intention de le tuer mais pour accélérer l'exécution de Sheridan, croyant que cela mettrait fin à la guerre et qu'elle pourrait ainsi couler des jours heureux avec Tebault, qu'elle veut maintenant rejoindre, refusant d'admettre sa mort.

Echappant à Simon, elle se précipite vers les lignes sudistes et succombe sous un obus malgré un ultime effort du médecin pour la raisonner. La bataille tourne à l'avantage de l'Union et Simon, écœuré, rejoint les rangs de Mosby pour se constituer prisonnier volontaire, afin soigner les soldats dans les geôles sudistes.

*****

On ne peut mentionner ici que quelques unes des richesses dont l'accumulation fait l'impressionnante force de ce roman lent et envoûtant, qui charrie l'horrible grisaille de la guerre indéfinie, qui sue la mort et la folie, et où l'on s'empêtre comme dans la boue les soldats des deux armées.

La puissance de ce récit foisonnant, qui narre paradoxalement fort peu d'événements, tient d'abord à une construction kaléïdoscopique parfaitement maîtrisée, éclatée dans l'espace, dans le temps, et surtout au gré du point de vue de dizaines de protagonistes (mêlant en outre figures historiques et personnages fictifs), mais toujours organisée autour de l'axe unique et si frêle de la quête de Simon.
Par le biais de son enquête particulière sur ces meurtres qu'il s'évertue à distinguer du massacre général au sein duquel ils sont perpétrés, les horreurs de la guerre apparaissent comme une boucherie psychologique autant que charnelle : les ressorts du combat sont toujours mus en fin de compte par la folie, et qui pis est par une folie intéressée : Sheridan utilise la guerre pour faire liquider des compagnons gênants, Custer pour assouvir sa folle ambition, et Simon lui-même pour se venger de son père et de Sheridan. « Rebekka s'est servie de la guerre pour assouvir ses ressentiments. Mais, pour sa défense, elle était folle. Et le lieutenant Tebault aussi. Mais quelle est notre excuse ? », demande Simon à Sheridan lors de leur ultime entretien (p. 522).

Mais loin d'être lourdement martelée, cette réflexion sur les allers-retours de la morale à la folie est évoquée tout en finesse, par de légères notations parfois imperceptibles, et d'abord par une plongée dans un vertige de faux-semblants : la belle veuve victime s'avère être la meurtrière, mais pourtant innocente — car réellement victime d'une société corsetée jusqu'à l'étouffement, où nulle liberté ne lui est concédée; Sheridan, la gloire de l'armée, est un boucher glacial, Custer un monstre juvénile mais calculateur, et les seuls soldats d'honneur sont précisément ceux que les Bleus considèrent comme des barbares effrénés et qu'ils lynchent frénétiquement : les rangers de Mosby.

Quant à Simon, l'idéaliste, l'incarnation de la moralité dans l'armée de l'Union, son acharnement à confondre le meurtrier semble glisser vers une folie obsessionnelle qui dépasse celle de Rebekka et de Tebault parce que ses motifs sont autrement plus troubles et complexes : sa quête incessante tient à son désir de se racheter symboliquement aux yeux de sa sœur Leah, restée aux côtés des Sudistes et qu'il aime au point de la confondre avec Rebekka.
Ce thème, qui court en filigrane tout au long du livre, en fait un roman initiatique, où Simon finit par accomplir une sorte de seconde rédemption, au terme du long parcours qui lui a fait quitter la maison familiale sudiste.

Le seul défaut, à part sa précision parfois exagérée, que pourrait présenter ce roman (qui n'a rien d'un western, encore moins d'un polar) pour les lecteurs français, peu au fait de l'histoire détaillée de la guerre de Sécession et de la géographie des Etats-Unis est de mal se suffire à lui-même : pour en savourer tout le suc, mieux vaut connaître les circonstances historiques et les figures réelles qu'il met en scène.
Mais qu'est-ce d'autre qu'une incitation à se plonger dans un bon bouquin sur le sujet ?


Kirk Mitchell : Dans la vallée de l'ombre de la mort (Shadow On the Valley), traduit de l'américain par Daniel Lemoine, Gallimard, 1998, coll. « Série Noire » n°2527, 525 p.

vendredi 16 septembre 2016