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mercredi 15 juillet 2009

Le festival du roman noir

Notre ami Edmond Gropl ayant eu l’amabilité de publier sur le site Noir Bazar cette nouvelle pour le moins drue, nous avons le plaisir de la reprendre ici, pour la soumettre au jugement de nos honorables visiteurs.
J’en profite pour signaler que cet auteur a réussi un exploit assurément inédit : après avoir, voici une quinzaine d’années, mis un point final à son dézinguant premier roman — qui remuait vigoureusement une boue que certains notables du Sud-Ouest eussent préféré voir sécher —, il l’a fait imprimer puis en a à lui seul patiemment écoulé les huit cents exemplaires, au fil des étals du bouquiniste ambulant qu’il était alors. Il est ainsi le seul écrivain que je connaisse à avoir pratiqué la concentration verticale intégrale, au point de pouvoir identifier, sinon tous ses lecteurs, du moins tous les acheteurs de son roman. Roman qui lui valut d’ailleurs d’être invité à l’une des premières éditions du festival de Frontignan, où bien entendu nul ne l’avait lu, ce qui déboucha sur une dérive salement alcoolisée en compagnie de Sergueï Dounovetz.
La semaine prochaine, on vous racontera comment l’invitation du mystérieux Alassane Fingerweig (auteur au Serpent Noir du bourre-pifant La boucherie est une science exacte) à un festival corse du polar faillit tourner pour lui en sanglante (façon boudin de sanglier) précipitation dans les pires péripéties de son récit.

Le festival du roman noir

I.

À sept heures du matin, j’ai reçu le premier coup de téléphone :
— Allô ?
— Norbert ?
— Oui.
— J’ai bien connu ton frère tu sais.
— Vous êtes qui ?
— Pas d’importance. Tu es allé trop loin, beaucoup trop loin. J’appréciais ton frère, comme beaucoup de personnes ici, mais toi, écoute bien, tu es pas la personne qui peut donner des leçons, tu me comprends hein ?
— Qui vous êtes ? bon dieu !
— T’as pas à le savoir. Je vais te donner un bon conseil, prends tes saletés de bouquins, fais un tas au bord de la route, fous le feu et tire-toi.
— Sinon ?
— Sinon t’es mort.

Il a raccroché. J’ai fait du café et je l’ai bu en m’asseyant sur un carton de livres. À nouveau le téléphone a sonné.

— Oui ?
— C’est toi Norbert ?
— …
— C’est Tonio, Pourquoi t’es revenu ? Hein ?
— Laisse-moi tranquille, Tonio.
— Moi, je vais te laisser tranquille, au nom de notre ancienne amitié, mais j’en connais d’autres qui vont pas te lâcher. Zok te laisse jusqu’à midi pour partir. Il plaisante pas. Considère qu’il te fait une faveur. Midi, et ne reviens jamais.
— C’est tout ce que t’as à me dire ?

Au milieu du séjour, dix cartons de vingt livres, par paquets de cinq emballés sous plastique. J’en avais envoyé un à chaque personne concernée. À présent, ils me menaçaient.
J’avais dû taper juste. Le livre s’appelait La vérité sur la mort de Richard X. Richard était mon frère. On l’a retrouvé gisant dans cette pièce. Overdose. Lui qui entraînait les jeunes au foot et qui n’avait jamais même tiré sur un joint.

— Allô ?
— Norbert, c’est moi.
— Qui, toi ?
— Ton vieil ami, Marini.
— Salaud.
— J’ai lu ce que tu as écris sur moi.
— C’est toi qu’a shooté Richard.
— Arrête, tu dis n’importe quoi. Tu as écrit des belles saloperies sur mon compte. Je suis pas rancunier, je mets ça sur le compte de ta douleur. Tiens, je t’ai fait un cadeau. Cinq grammes, non coupé, c’est dans ta boîte à lettres. Et si t’en veux encore, tu sais où me trouver.

Je me suis douché et rasé. J’ai pris un costume de Richard, celui qu’il portait quand il y avait des réceptions à l’antenne de la mairie. J’ai poussé tous les cartons vers la porte. Sur le palier, un gamin de dix ans était assis dans un angle. Envoyé par un lieutenant de Zok, chargé de me surveiller, il n’a pas baissé les yeux.
J’ai traîné les cartons devant l’ascenseur. J’ai pris mes deux valises. Le téléphone a sonné.

— Allô ?
— Norbert.
C’était ma mère.
— Norbert, il faudrait que tu viennes voir ton père, Hôpital-Est chambre 708.
— Maman, ça fait plus de quinze ans.
— Il en a plus pour longtemps, viens.
— Je viendrais ce soir. Tard.
— Tu viendras ?
— Oui.
— Tu vas pas… faire des bêtises ?
— Non, maman, je vais à Frontignan pour les livres, et je reviens, promis.

En bas, une dizaine d’adolescents entourait ma voiture. Ils se sont écartés sans bruit. Plus loin, appuyés sur les jeux d’enfants, des plus grands qui m’observaient. J’ai chargé les cartons dans le coffre. J’ai ouvert la boîte à lettres. Un petit sachet de poudre blanche avec un post-it. « Pour Norbert, Cadeau ». J’y ai pas touché.
J’ai quitté la cité. Des dizaines d’yeux ont suivi la voiture. Le poids de leur regard m’a oppressé longtemps.

* * * *

Il y a trois mois, j’ai vu le Suzuki de Burgos, le responsable du chantier sylvicole de l’association « Horizon-espoir » arriver par la piste. Je venais de débiter un chêne et j’m’apprêtais à débarder des tronçons de quatre-vingt kilos.
Burgos a stoppé le 4/4 près de la cabane et m’a fait signe de descendre avec le matériel. J’ai pris la tronçonneuse, la sacoche et le bidon de mélange.
Il m’a dit :
— Ta mère a appelé. Ton frère est mort. Overdose. Si tu dois péter un câble, fais-le tout de suite.

Plus tard, dans son bureau, j’ai téléphoné. Ma mère était dans tous ses états, elle ne cessait de répéter « c’est injuste, il n’avait jamais touché à la drogue, c’est vraiment injuste… » Ce qui voulait dire que c’était injuste que ce soit lui qui meure et moi qui vive.
Burgos était assis, les bras croisés, le regard fixe :
— Tu dois aller voir ta famille, je vais t’accompagner.
— Non, ça ira, je peux y aller seul. Je crois que je peux.
— Norbert, tu as passé douze ans dans la poudre, deux ans de cure et ça fait six ans que t’es en post-cure avec nous. Si tu retouches au produit, ton corps ne le supportera pas.
— Je crois que je suis assez fort, maintenant.
— Tu es assez fort tant que tu es dans la forêt. Comment tu vas gérer tes émotions ? On va prendre le minibus, on va tous venir avec toi.
— Non, je dois y aller seul.
— C’est toi qui vois.

À l’enterrement, on était pas nombreux. Ma mère, quelques jeunes du foot, deux ou trois responsables associatifs. Mon père était à l’hôpital, ça valait mieux que je le vois pas. Je lui en avais vraiment fais baver. Toute la cité savait à quel point j’avais fait vivre l’enfer à ma famille. Je m’attendais pas pour autant à être pardonné, ça n’aurait eu aucun sens. Alors personne ne m’a parlé, sauf un jeune que je connaissais pas. Après la cérémonie, il m’attendait à la sortie du cimetière, il m’a donné une grosse enveloppe : « Richard m’avait dit de te donner ça, au cas où il lui arrive quelque chose ». C’est tout ce qu’il m’a dit.

Le soir même, dans l’appartement de Richard (ma mère m’avait chargé de m’occuper de ses affaires), j’ouvrais l’enveloppe. À l’intérieur, un texte imprimé d’une quarantaine de feuilles et quelques mots manuscrits : « Norbert, j’aimerais que tu lises ça. Tu décideras quoi en faire. Ton frère qui t’aime. Richard ».

Il y a six mois de cela, un jeune nommé Basile était battu à mort dans une cave de la cité. Ce jeune faisait partie de l’équipe qu’entraînait Richard. Il avait eu auparavant des problèmes avec les dealers du quartier.

Richard dit tout dans son texte. Il met en cause Zok et Marini. Il dit pas que c’est eux qui ont battu le jeune Basile mais il explique clairement comment on en est arrivé là. Il dit que c’est eux qui tiennent toujours le marché de la drogue. Bon sang ! Zok et Marini, c’est eux qui, déjà à l’époque, dealaient l’héroïne. Je ne dirais pas que c’était mes amis, mais je les ai bien connus. C’est des notables maintenant.
À l’époque, j’avais fais les pires saloperies aux gens qui m’aimaient pour pouvoir m’acheter une dose, volé les étrennes de mon petit frère, les roues de la voiture à mon père, les économies de ma mère, ça c’est rien, j’ai fait bien pire encore.
Aujourd’hui, Zok possède trois salles de sport et deux brasseries au centre-ville, Marini à une concession Mercedes et a posé sa candidature aux municipales.

D’abord, j’ai scotché sur les murs de l’appartement une trentaine de feuilles blanches sur lesquelles j’ai inscrit des phrases thérapeutiques comme : « n’y touche pas », « prends la mesure du temps », ou simplement : « la poudre, c’est la mort ».
Ensuite j’ai retravaillé le texte, j’ai ajouté à l’enquête de Richard ce que moi je savais ; des anecdotes vécues, des trucs sur Zok et Marini que je suis le seul à savoir. Au final, ça faisait un sacré bon texte : vingt ans de la vie du quartier, l’ascension de deux malfrats et l'assassinat d'un Juste. De la bombe.

J’ai vendu toutes les affaires de mon frère, et avec les deux mille euros, j’ai fait imprimer deux cent cinquante exemplaires du texte de Richard. J’en ai envoyé une cinquantaine aux gens concernés : Zok, Marini, les gens de la cité, les gens de la mairie, la police, les journalistes…
Et puis je suis tombé sur une affiche du festival du roman policier de Frontignan, c’est pas loin, je me suis dit que je pourrais y aller.

* * * *

II.

Un premier type s’est approché et a jeté un œil circonspect sur mes cartons de livres. Il s’est saisi d’un exemplaire, l’a retourné plusieurs fois dans ses mains et l’a ouvert en le tenant près de son nez. Puis il l’a reposé le livre et s’est barré.

Je m’étais installé sur un bout de trottoir, à quelques mètres de la tente où une trentaine d’auteurs présentaient leurs bouquins. Je pensais m’installer parmi eux mais un gars de l’organisation m’a gentiment refoulé en prétextant que je n’avais pas été invité. Il m’a proposé de me mettre à l’entrée en disant « Comme ça, t’es dans le festival Off ». Alors j’ai posé mes cartons et j’ai attendu debout. J’en étais à me demander ce que je foutais là lorsqu’un autre gars s’est approché. Il a pris un livre en main et comme le client précédent l’a observé sous toutes ses coutures. Puis il m’a demandé d’un air suspect :
— C’est une auto-édition ?
— C’est-à-dire ?
— Eh bien, vous avez un éditeur ?
— Comment ça un éditeur ?
— Vous l’avez imprimé à vos frais.
— Ah oui ! J’ai porté les feuilles à Serge, un collègue, il est imprimeur. Il m’a fait une facture et j’ai payé.
— Il vous a salopé le travail, l’ami Serge, regardez, c’est imprimé de travers.
Il m’a montré. En effet, le texte était un peu de biais et sur le bas, les phrases n’étaient pas complètes. Il manquait un ou deux mots, mais c’était pas sur toutes les pages.
— C’est pas très grave.
— Quand même ! a repris le gars. Vous le vendez combien ?
Je n’avais pas réfléchi à ça :
— Je sais pas, dix euros.
— Ça parle de quoi ?
— C’est mon frère. Il est mort d’une overdose. La vérité c’est qu’il a été assassiné par Marini. Il m’a laissé un dossier. Je raconte tout dedans, c’est que la vérité.
— C’est de l’autofiction ?
— C’est la vérité. Zok et Marini tiennent le business de la cité depuis plus de vingt ans. Mon frère a les preuves que c’est eux qui ont commandité l’assassinat de Basile.
Le type m’a dit « bien » et il a reposé le livre. Je lui ai proposé :
— Cinq euros si vous voulez.
— Non, je m’intéresse qu’aux œuvres de fiction.
— Prenez-le, gratuit.
— Non, je veux pas m’emba…
— Prends-le ! je te dis.
Le gars a fait mine de partir. Je l’ai pris par le bras et lui ai fourré un livre dans son sac.
— Bon dieu, je te dis que c’est la vérité. Tu prends ce livre et tu fermes ta gueule.
— Ok ! ça va ? je le prends, je le lirai.
— Ben voilà.
Il est parti. Je me suis demandé s’il n’allait pas le jeter dès qu’il aurait disparu de mon champ de vision.
J’avais élevé la voix et du coup, un petit attroupement se tenait à deux mètres de mes cartons. J’ai repris :
— Mesdames et messieurs, le livre que je vous propose, c’est juste la vérité sur la mort de mon frère. Prenez-le ! lisez le ! C’est pas pour la thune, c’est gratuit.
Comme personne bougeait, j’ai pris quelques exemplaires et j’ai voulu leur donner. Certains ont accepté en souriant mais d’autres s’éloignaient, j’étais obligé de les rattraper. Ça a commencé à m’énerver. Une jeune fille un peu zonarde m’a dit :
— Soyez pas agressif comme ça ! Moi je vous l’achète.
— Non, cadeau.
— Je vous offre une bière alors !
— D’accord.
Elle est revenu cinq minutes plus tard avec deux canettes de 50 cl. Elle m’en a donné une, s’est assise sur le trottoir et a commencé à lire mon livre. J’ai ouvert la canette et je me suis enfilé une bonne rasade.
À l’association « Horizon espoir », l’alcool était bien évidemment interdit. Ça faisait donc plus de huit ans que j’en avais pas bu. J’ai terminé la canette et j’ai senti la chaleur de la bière me monter au cerveau. Je suis vite allé en acheter deux autres. Je pensais en donner une à la jeune fille mais elle était absorbée par sa lecture et n’avait même pas ouvert la sienne. J’ai donc bu les deux. Les choses ont commencé à s’éclaircir.
— Cool ton livre ! c’est vachement bien, m’a dit la fille, sans relever la tête.
La situation devenait limpide. J’étais là, debout derrière mes cartons. Des gens s’approchaient. Je leur disais de se servir. Deux ou trois m’ont posé des questions mais j’ai eu du mal à répondre. J’avais la tête ailleurs. Je me contentais de dire :
— Prenez le livre, gratuit ! C’est une histoire vraie.
Je le distribuais, les gens me souriaient. J’étais zen. La vérité était ailleurs. Elle commençait à se formaliser dans mon esprit apaisé.
— Putain, c’est trop bien ! s’exclama la jeune fille en me souriant.
— Oui, merci.
C’est trop bien…oui, et ce qui était surtout trop bien, c’est qu’il y avait cinq grammes de poudre blanche, non coupée qui m’attendaient sagement dans la boîte aux lettres. Gratuit.

* * * *

— Occupe-toi des livres, je reviens.
La jeune fille était d’accord.
J’ai racheté quatre canettes, pris la voiture et j’ai foncé sur cent cinquante kilomètres. Je suis arrivé à la cité en moins de deux heures. Je me suis rué sur la boîte aux lettres. Le sachet étincelait.
Je suis monté dans l’appartement. Le gamin était toujours là. Je l’ai salué, il a pas bougé les lèvres.
Bon sang ! J’étais rayonnant.
Mais je compris vite que l’appartement de Richard était bien le dernier endroit où je pouvais trouver une seringue.

* * * *

Ma mère m’a regardé, elle avait envie de pleurer. Ça se voyait, même si elle essayait de le cacher. On s’est embrassé avec distance. Elle m’a juste dit :
— T’es pas drogué au moins ?
— Non maman, j’ai juste bu de la bière.
— C’est bien d’être venu. Ton père t’attend. C’est une question d’heures.
Je suis entré dans la chambre. La dernière fois que je l’avais vu, c’est il y a plus de quinze ans. C’était un gaillard. Il tenait un fusil. « Ne remets plus les pieds ici, Norbert, ou je te tue ».
À présent, il était au bout du rouleau.
— Approche, Norbert.
— Papa !
— J’ai lu ton livre. Je suis fier de toi.
— Il y a pas de quoi, Papa.
— J’ai peut-être fait des erreurs avec toi Norbert.
— Je crois pas. Je vous en fais baver.
— C’est pas toi, c’est la drogue. Tu n’en prends plus ?
— Non, papa, depuis presque huit ans.
— En tout cas, t’as pris des risques. Zok et Marini vont vouloir ta peau. Mais je suis fier de toi mon fils. Je suis fier de toi.
— Papa !
Il s’est mis à tousser comme un diable. Je suis sorti.
— Maman, papa se sent mal.
Elle est rentrée. Je suis tout de suite allé voir les infirmières. Je connais bien les hôpitaux.
— Vite, mon père est en train de mourir.
Les deux infirmières sont sorties en trombe. Je suis entré dans leur bureau. Je savais exactement où se trouvaient les seringues.

2 urbanités attiques:

Filegoude a dit…

C'est très bon.
La chute est parfaite.

George WF Weaver a dit…

Oui, la tension tragique détourne subtilement notre attention, ce qui fait qu'on ne s'attend pas du tout à pareille horreur.

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