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vendredi 23 septembre 2016

Quand George Weaver chroniquait des Série Noire pour L'Année de la fiction (4)


J'ai mis beaucoup de temps, en réalité, à en redemander, mais depuis qu'en avril dernier Petit bréviaire du braqueur m'est tombé sous les yeux, je n'arrête pas de m'abreuver de ce loufdingue qui mixe allègrement — entre autres — Manchette (pour la précision de l'écriture et la férocité de la critique sociale) et Westlake (pour l'humour ahurissant et l'intelligence de l'intrigue), avec une pincée de magie supplémentaire…


Journaliste un peu trop fouineur au goût des caïds de Los Angeles, où il enquête depuis deux ans, Jack Parlabane regagne précipitamment son Écosse natale après avoir réchappé de justesse à un tueur à gages.
Le lendemain de son arrivée à Édimbourg, la police découvre au milieu d'un foutoir monstrueux le cadavre de l'honorable Jeremy Ponsonby, chef de clinique à l'hôpital Victoria d'Edimbourg, horriblement mutilé dans son appartement qui est situé juste au-dessous de celui où vient d'emménager Parlabane. Celui-ci est un instant suspecté, mais vite relâché, d'autant qu'une aiguille retrouvée sur les lieux du crime fait penser à l'œuvre d'un junkie.
Sa brève détention a permis à Jack de s'attirer la sympathie de l'inspectrice Jenny Dalziel.

À son retour chez lui, Jack surprend une jeune femme sortant de l'appartement sous scellés : c'est Sarah Bouchery, l'ex-femme de Jeremy, elle-même anesthésiste à l'hôpital Victoria.
Jack ayant gagné sa confiance, elle lui montre ce qu'elle vient de découvrir chez son ex-mari : une ampoule médicale vide. A l'hôpital, Sarah l'analyse : elle contenait du chlorure de potassium, substance indécelable dont l'injection provoque l'arrêt du cœur.
Mis au courant, Jack comprend que la mise à sac de l'appartement visait à masquer un assassinat délibéré, plan B d'une première tentative plus discrète ayant échoué, mais il s'interroge sur le mobile. Sarah lui explique que Jeremy était un joueur invétéré, au point que, sommé par ses créanciers bookmakers, il avait dû emprunter une somme considérable à son père, lui-même mandarin au Victoria et qui se remboursait en faisant retenir à la source une grosse partie du salaire de son fils, ce qui ne laissait à celui-ci que le minimum vital.
Jack s'informe auprès de Jenny : Jeremy continuait cependant à vivre sur un grand train et à parier, désormais en liquide. C'est donc qu'il disposait de revenus officieux : avec l'aide de Sarah, Jack et Jenny fouillent l'appartement de fond en comble et dénichent en effet un sac bourré de billets. Quelqu'un — forcément un membre du Trust administrant les hôpitaux d'Edimbourg — connaissait les ennuis financiers du Dr Ponsonby et l'avait convaincu d'effectuer contre rétribution une besogne mystérieuse, suffisamment compromettante pour qu'il faille finalement se débarrasser de lui.
Le lendemain, Jack utilise auprès des instances dirigeantes du Trust sa carte de journaliste du Los Angeles Tribune pour s'introduire dans les locaux de l'hôpital et s'immiscer dans le système informatique, un logiciel de sa conception lui permettant de déjouer les cryptages.
Il apprend alors que le directeur du Trust, Stephen Lime, projette de fermer l'annexe gériatrique du Victoria, l'hôpital Georges Romanes, et de vendre à bas prix ce terrain qui dispose d'une situation magnifique au cœur de la ville, idéal pour un hôtel de luxe — un document laissant soupçonner que c'est Lime lui-même qui se tapit derrière le futur acheteur.
Or Jeremy travaillait souvent au Romanes, et Sarah s'aperçoit, en consultant l'historique de la gestion des lits, qu'un nombre anormalement élevé de lits ont pu être fermés suite au décès de leur occupant par infarctus.
Jack et Sarah comprennent alors le rôle de Jeremy : Lime le payait pour injecter aux vieillards du chlorure de potassium, afin de rendre possible la fermeture du site faute d'occupants. Cette tâche accomplie, Lime a dépêché un tueur pour liquider ce témoin gênant qu'était devenu Jeremy.
Mais Parlabane a laissé des traces de son intrusion dans les dossiers cryptés de Lime, et Sarah de ses recherches sur la gestion des lits : Lime comprend qu'il a été découvert, sa seule issue est de les éliminer eux aussi. Il fait irruption chez Jack armé d'un fusil, en compagnie de son tueur, Darren Mortlake, à qui il ordonne de les égorger.
Jack parvient à retourner la situation en convainquant Darren qu'il est le prochain sur la liste, et la police intervient à point pour arrêter les meurtriers.
Jack et Sarah peuvent enfin nouer tranquillement leur idylle.


*****
Un très remarquable polar qui se lit d'une traite, de facture parfaitement classique (l'intrigue fait penser notamment à Hammett), mais que les dialogues jubilatoires tirent vers Latimer ou Westlake, le tout mis au service d'une critique sans fard de l'ultra-libéralisme à la sauce Thatcher.

Tous les ingrédients du délectable sont réunis, et dosés avec le plus grand soin, l'auteur sachant parfaitement où il va.
La rigueur de la construction permet de mener le lecteur par le bout du nez (ainsi le premier chapitre, procédurier, n'augure-t-il en rien de la suite de l'histoire).
Les rebondissements sont aussi naturels que surprenants, car Brookmyre joue sur un registre affiné de suspense : dès le premier tiers du livre on sait à quoi s'en tenir sur Lime, on a fait connaissance avec Mortlake, l'exécuteur des basses œuvres, on a appris comment il a lamentablement échoué dans sa mission de discrétion, et néanmoins la curiosité du lecteur demeure vivace parce qu'elle se reporte sur les motifs des manigances criminelles de Lime.

Enfin, le traitement des personnages les extirpe du stéréotype, et ce de deux manières distinctes.
Les « bons » bénéficient d'un tracé psychologique nuancé : quelques rappels d'un passé proche ou remontant à l'enfance y suffisent pour Parlabane, la description de l'atmosphère étouffante (un vrai carcan) du milieu médical permet d'épaissir le personnage de Sarah, et même une silhouette secondaire comme l'inspectrice Dalziel s'affine par la simple évocation de son homosexualité et des tracas que lui cause cet écart entre ses mœurs et sa profession.
Quant aux « méchants », c'est paradoxalement par la charge outrancière et impitoyable dont l'auteur les accable à répétition qu'ils échappent au cliché : Lime est répugnant à tous points de vue, il émane de lui des remugles scatologiques (alors que Jack et Sarah ne cessent de se doucher), tandis que Darren à chaque page se blesse ou perd des morceaux de son corps gigantesque.

L'auteur satisfait même à la règle selon laquelle il n'est pas de bon polar sans un point de vue documentaire, grâce à un exposé détaillé et fragmenté sur le fonctionnement des hôpitaux, les mœurs de la gent médicale et les bouleversements introduits par la privatisation dans le système britannique de santé publique.
Et bien que nulle action superflue ne vienne perturber la trajectoire essentielle du récit, quelques anecdotes secondaires (liées au passé de Jack, ou à celui de Lime) judicieusement semées viennent assouplir la densité de la narration en même temps qu'elles en étoffent les ressorts.

Du gâteau donc, dont on redemande, d'autant que c'est admirablement écrit et servi par une traduction impeccable (hormis quelques coquilles : « perpétuer un meurtre », p. 30…)
Seule la dernière phrase du roman laisse à désirer (si l'on peut dire…), par l'espèce de justification qu'elle apporte à une forme abjecte de double peine.


Christopher Brookmyre, Un matin de chien (Quite ugly one morning, 1996), Gallimard, 1998, coll. « Série Noire » n°2521, 306 p. Traduit de l'anglais par Nicolas Mesplède.


Après cette première publication, Brookmyre a remis en selle Jack Parlabane dans six autres romans, dont seulement deux ont été traduits en français — ce qui est bien dommage car chaque opus fait référence aux précédentes (més)aventures du personnage… :

Country of the Blind (1997). Publié en français sous le titre Le Royaume des aveugles, traduit par Nicolas Mesplède et révisé par Catherine Boudigues, Paris, Gallimard, 2001, coll. « Série noire » n° 2610, 442 p.
— Boiling a Frog (2000)
— Be My Enemy (2004)
— The Attack of the Unsinkable Rubber Ducks (2007). Publié en français sous le titre Les canards en plastique attaquent, traduit par Emmanuelle Hardy, Paris, Denoël, 2010, 430 p.
— Dead Girl Walking (2015)
— Black Widow (2016)

Parlabane apparaît aussi dans les nouvelles Bampot Central (1997), Place B. (in Jaggy Splinters, recueil paru sous forme d'ibouque en 2012) et The Last Day of Christmas (2014), cette dernière ayant ensuite servi de prologue à Dead Girl Walking.

13 urbanités attiques:

Jules a dit…

Oui, malgré quelques coquilles (mais qui n'en fait pas ?) un coup de chapeau au traducteur, mon pote Nico, surtout, d'après mes souvenirs, pour un premier chapitre franchement crade et l'idée de ce titre en forme de clin d’œil.

Wroblewski a dit…

C'est bien noté George, on saute sur le bréviaire dès qu'on le croise.

Pop9 a dit…

Idem ici, où on est précisément rendu à quelque vingt pages de la fin de ce Petit bréviaire de braqueur du même Brookmyre. Un bouquin qu'on s'est procuré sur vos conseils (merci) mais avec bien du mal.

Wroblewski a dit…

C'est vrai qu'on a tendance à se dire qu'après un Catéchisme du révolutionnaire et un Manuel de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations, un Petit bréviaire du braqueur ne peut que compléter une éducation déjà exemplairement menée.

George WF Weaver a dit…

Bien vu Wrob, même si tu confonds Traité et Manuel !

Hé hé, M'sieu Pop, vous vous demandez sans doute, comme je l'ai fait, comment il va réussir à boucler l'intrigue en seulement une vingtaine de pages ? Oui, mais pas tout de suite
Vous aurez hélas encore plus de mal à trouver celui qui est chroniqué ici, vu qu'il est épuisé depuis perpète.
En revanche, le tout aussi jouissif Faites vos jeux est toujours disponible, ce me semble…

Incroyable coïncidence, Jules, que tu connaisses Nicolas Mesplède !
Ton souvenir est exact : le premier chapitre est vraiment saisissant.
Mais après lecture de quelques autres, force est de constater que c'est toujours le cas chez Brookmyre, la palme revenant pour l'instant (je n'ai pas encore tout lu), à ce sujet, à Petite bombe noire.
Mais si tu pouvais expliquer en quoi le titre est un clin d'œil, j'en serais ravi : j'ai mis du temps à comprendre à quoi se référait All Fun and Games Until Somebody Loses an Eye

Au fait, j'ai mis à jour ce billet à l'instant, en ajoutant la bibliographie ultérieure de la série "Parlabane".

Wroblewski a dit…

Je ne sais pas si c'est lié, mais le titre m'évoque, au-delà du calembour avec "mâtin", le livre Matin brun, où il est question de chien, justement. Tiens, ça me fait réaliser que le calembour était déjà dans ce titre là, j'avais jamais remarqué.

Wroblewski a dit…

Matin brun, pardon.

George WF Weaver a dit…

ALLELUÏA, je viens de voir la Lumière en face !
Béni sois-tu à jamais, Wrob, je pige enfin !
Mâtin, quel crétin je fais !

À ma décharge, je croyais que Jules causait du titre original (je suis pas mal tarabusté par les titres de Brookmyre, en ce moment, comme on le verra bientôt…)
Mais Matin brun, non, c'est bien postérieur (en revanche, là encore, tu as sûrement raison pour le double sens du titre !)
Pas loin de 1984, soit dit en passant…
Au fait, tu connais cette histoire, où un dictateur fou prend le pouvoir et annonce qu'il va faire exterminer tous les juifs et tous les coiffeurs ?

Wroblewski a dit…

Ca me dit quelque chose, ça me fait penser à ça, mais je crois que tu vas m'en dire plus...

Jules a dit…

Pourquoi les coiffeurs, donc.
Z'êtes à côté de vos pompes les aminches, le titre français est une énorme référence au film de Sydney Lumet "Un après-midi de chien" (Dog day afternoon, 1975).
Quant à Nicolas, outre être un traducteur émérite et un joyeux camarade, c'est un excellent bassiste. Gloire à lui.

Bon, je me permet d'insister en public, si vous aimez le roman noir british, essayez l'injustement méconnu Jake Arnott (dont on attend toujours de nouvelles traductions, vingtdiou!)

George WF Weaver a dit…

Bravo à tous deux, vous me coiffez au poteau (d'exécution, il va de soi) !

Désolé, Jules, mais quel rapport entre l'intrigue du Lumet et celle du Brookmyre ?
S'il s'agissait du Petit bréviaire — qui met en scène une prise d'otages —, à la rigueur, mais là, je vois pas (du coup, la blague tombe à plat, à mon sens)…

Tu conseillerais quel Jake Arnott à lire en premier ?

Jules a dit…

Ben le titre, camarade, entre un après-midi et un matin, il n'y a qu'un repas de différence.
Pour Arnott, je conseillerai dans l'ordre chronologique
Crime unlimited
Crime song
True crime
Contrairement aux apparences, ce sont les titres français qui sont ici donnés.
Ça se trouve désormais chez 10/18.
Régalez-vous, c'est du tout bon.

Jules a dit…

Ah !
Excellent "le petit bréviaire du braqueur". Ça m'a réconcilié avec la série des De Xavia.
Hanx, mate.

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