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dimanche 18 septembre 2016

Quand George Weaver chroniquait des Série Noire pour L'Année de la fiction (3)



Automne 1864.
Le colonel Simon Wolfe, 29 ans, est le directeur médical de l'armée unioniste de la Shenandoah, commandée par le général Sheridan, qui poursuit l'armée confédérée.

Deux ans auparavant, Simon a perdu son bras droit lors d'un acte de bravoure qui a permis de remporter la bataille de l'Antietam, ce qui, outre sa probité notoire, lui vaut le respect des gradés bien qu'il soit Sudiste de naissance, juif, et que son père soit ministre de la Guerre du camp ennemi.

En arrivant à Winchester, QG de la nouvelle armée dont il doit organiser le service de santé, il découvre sur le champ de bataille, dans une ferme en flammes, le cadavre d'une femme poignardée, et rattrape au bord d'un ruisseau une jeune veuve en fuite avec son bébé d'un an, Hannes. Cette très belle personne, Rebekka, qui comme la victime est une dunker (secte de baptistes allemands opposés au port des armes), présente des signes d'égarement, sans doute à cause du meurtre auquel elle vient d'assister et dont elle refuse de parler.
Simon, qui compte sur son témoignage pour confondre l'assassin parmi les soldats de l'Union, la prend sous sa protection et l'installe dans ses quartiers à Winchester. Il ignore qu'elle est atteinte depuis l'enfance d'hallucinations paranoïaques, et que ses parents, installés en Pennsylvanie, furent soulagés lorsqu'en 1860 le respecté patriarche Jakob Zelter, de la lointaine Virginie, demanda sa main.

Le soir, au mess, Simon fait la connaissance du jeune général Custer et retrouve le colonel Deering, chef de la police militaire, qui manifeste de l'animosité à l'égard des dunkers après que Simon a fait son rapport à Sheridan.
Celui-ci refuse d'avertir Washington de cette affaire, qui risquerait de faire basculer l'imminente élection présidentielle en faveur du candidat démocrate, partisan d'une paix immédiate même au prix de la sécession.

Custer, qui cherche l'amitié de Simon, est ravi de recevoir de lui un conseil d'ordre conjugal. Parce qu'il porte un sabre, Simon le suspecte, mais ses soupçons se détournent vite sur Deering lorsqu'il apprend que celui-ci se tenait près de la ferme peu avant l'incendie.
Sheridan ayant ordonné à Deering de rejoindre l'avant-poste, Simon décide de le filer mais il se perd et tombe sur un soldat ennemi du corps des Rangers de Mosby (unité d'éclaireurs des Confédérés), Claude Tebault, qui le menace d'un sabre mais lui laisse la vie sauve.

Tous deux se sont déjà croisés, à leur insu, à l'Antietam, où Tebault a été blessé à la tête, ce qui lui cause épisodiquement de douloureux accès hallucinatoires.

Simon repère ensuite une ferme incendiée où il découvre les cadavres frais d'un couple de dunkers, les Hostedler. Il procède à leur autopsie : l'homme a été tué par balles mais la femme présente les mêmes blessures que la première victime, incisées cette fois au sabre.

Simon rejoint Sheridan à Strasburg pour lui faire part de ses soupçons envers Deering — renforcés par ce double meurtre — mais, convoqué, celui-ci fournit un alibi irréfutable et a beau jeu de détourner l'accusation sur Simon lui-même, à qui Sheridan ordonne alors de rejoindre une position très exposée pour l'assaut du lendemain.
Simon y démontre à nouveau sa bravoure en portant les couleurs, puis il tente en vain d'empêcher à Front Royal le lynchage de six rangers par les soldats de Custer - dont les seuls scrupules ont trait à son épouse, et qui déborde de gratitude envers Simon pour ses conseils.
Simon reporte sur lui ses soupçons : de retour à Winchester, il envoie son ordonnance espionner Custer, mais le rapport qu'elle lui fait paraît le blanchir.
Rebekka, qui s'est avérée atteinte de démence chronique, lui raconte que son mari a été exécuté par des Sudistes pour pacifisme, puis se décide enfin à décrire le meurtrier, dont le signalement évoque Sheridan.
En route pour rejoindre ce dernier, Simon reçoit un courrier de Deering, qui accuse également le général et se plaint que celui-ci l'expose inutilement. De fait, au QG, Simon apprend que Deering a été tué non loin de là, et on lui présente un nouveau cadavre de femme dunker assassinée au sabre, découvert par Sheridan lui-même, selon Custer.

L'examen du cadavre de Deering ayant révélé à Simon que celui-ci était déjà mort lors du meurtre de cette femme, il se poste aux abords de la prochaine ferme dunker sur la route de l'armée, guettant Sheridan.
Mais c'est Custer qu'il aperçoit pénétrer seul dans la ferme, juste après quoi il se fait capturer par trois rangers.
Ceux-ci l'emmènent au camp de Mosby, se montrant contre toute attente fort courtois, tout comme leur chef, qui déclare cependant à Simon qu'en réponse au lynchage de Front Royal, il a promis à ses hommes de pendre les six prochains prisonniers.
Or Simon est le premier. Pourtant Mosby le libère, en raison de sa tentative de s'opposer au lynchage, et lui adjoint Tebault comme guide.

Les deux hommes sympathisent et Tebault raconte au médecin qu'il est encore sujet à des crises qui ne lui laissent aucun souvenir.
En regagnant Winchester, Simon croise Sheridan, qui lui dit avoir confié le dernier cadavre à des dunkers fuyant vers le nord, mais Simon apprend peu après qu'il a en fait ordonné de le brûler.

D'ailleurs, Rebekka, qui a aperçu Sheridan, confirme à Simon que c'est lui l'assassin, et le supplie de le tuer. Enfin, Simon réchappe de justesse à un breuvage empoisonné visiblement préparé par Custer, sans doute sur ordre de Sheridan.
À peine remis, il se rend sur le champ de bataille pour abattre ce dernier, mais l'occasion ne s'en présente pas. Apercevant Tebault qui fuit, blessé, il le rejoint pour le soigner, mais celui-ci, délirant, tente de le tuer avec son sabre : Simon comprend alors que c'est lui le meurtrier des dunkers. Il se voit contraint de l'achever, et trouve sur lui une carte indiquant les fermes des victimes.

Sommée par Simon, Rebekka finit par avouer sa liaison avec Tebault, qui est le vrai meurtrier de son mari et le père de Hannes, et qui commettait ses crimes en état d'inconscience : Rebekka lui avait désigné sur cette carte des refuges possibles lors de ses crises, en sachant que la démence le conduirait à tuer ces fermiers dunkers qui étaient tous parents de Jacob Zelter, susceptibles d'en hériter, et cherchaient à faire interner son épouse.
C'est elle qui a commis le premier meurtre, c'est elle encore qui a empoisonné Simon, sans intention de le tuer mais pour accélérer l'exécution de Sheridan, croyant que cela mettrait fin à la guerre et qu'elle pourrait ainsi couler des jours heureux avec Tebault, qu'elle veut maintenant rejoindre, refusant d'admettre sa mort.

Echappant à Simon, elle se précipite vers les lignes sudistes et succombe sous un obus malgré un ultime effort du médecin pour la raisonner. La bataille tourne à l'avantage de l'Union et Simon, écœuré, rejoint les rangs de Mosby pour se constituer prisonnier volontaire, afin soigner les soldats dans les geôles sudistes.

*****

On ne peut mentionner ici que quelques unes des richesses dont l'accumulation fait l'impressionnante force de ce roman lent et envoûtant, qui charrie l'horrible grisaille de la guerre indéfinie, qui sue la mort et la folie, et où l'on s'empêtre comme dans la boue les soldats des deux armées.

La puissance de ce récit foisonnant, qui narre paradoxalement fort peu d'événements, tient d'abord à une construction kaléïdoscopique parfaitement maîtrisée, éclatée dans l'espace, dans le temps, et surtout au gré du point de vue de dizaines de protagonistes (mêlant en outre figures historiques et personnages fictifs), mais toujours organisée autour de l'axe unique et si frêle de la quête de Simon.
Par le biais de son enquête particulière sur ces meurtres qu'il s'évertue à distinguer du massacre général au sein duquel ils sont perpétrés, les horreurs de la guerre apparaissent comme une boucherie psychologique autant que charnelle : les ressorts du combat sont toujours mus en fin de compte par la folie, et qui pis est par une folie intéressée : Sheridan utilise la guerre pour faire liquider des compagnons gênants, Custer pour assouvir sa folle ambition, et Simon lui-même pour se venger de son père et de Sheridan. « Rebekka s'est servie de la guerre pour assouvir ses ressentiments. Mais, pour sa défense, elle était folle. Et le lieutenant Tebault aussi. Mais quelle est notre excuse ? », demande Simon à Sheridan lors de leur ultime entretien (p. 522).

Mais loin d'être lourdement martelée, cette réflexion sur les allers-retours de la morale à la folie est évoquée tout en finesse, par de légères notations parfois imperceptibles, et d'abord par une plongée dans un vertige de faux-semblants : la belle veuve victime s'avère être la meurtrière, mais pourtant innocente — car réellement victime d'une société corsetée jusqu'à l'étouffement, où nulle liberté ne lui est concédée; Sheridan, la gloire de l'armée, est un boucher glacial, Custer un monstre juvénile mais calculateur, et les seuls soldats d'honneur sont précisément ceux que les Bleus considèrent comme des barbares effrénés et qu'ils lynchent frénétiquement : les rangers de Mosby.

Quant à Simon, l'idéaliste, l'incarnation de la moralité dans l'armée de l'Union, son acharnement à confondre le meurtrier semble glisser vers une folie obsessionnelle qui dépasse celle de Rebekka et de Tebault parce que ses motifs sont autrement plus troubles et complexes : sa quête incessante tient à son désir de se racheter symboliquement aux yeux de sa sœur Leah, restée aux côtés des Sudistes et qu'il aime au point de la confondre avec Rebekka.
Ce thème, qui court en filigrane tout au long du livre, en fait un roman initiatique, où Simon finit par accomplir une sorte de seconde rédemption, au terme du long parcours qui lui a fait quitter la maison familiale sudiste.

Le seul défaut, à part sa précision parfois exagérée, que pourrait présenter ce roman (qui n'a rien d'un western, encore moins d'un polar) pour les lecteurs français, peu au fait de l'histoire détaillée de la guerre de Sécession et de la géographie des Etats-Unis est de mal se suffire à lui-même : pour en savourer tout le suc, mieux vaut connaître les circonstances historiques et les figures réelles qu'il met en scène.
Mais qu'est-ce d'autre qu'une incitation à se plonger dans un bon bouquin sur le sujet ?


Kirk Mitchell : Dans la vallée de l'ombre de la mort (Shadow On the Valley), traduit de l'américain par Daniel Lemoine, Gallimard, 1998, coll. « Série Noire » n°2527, 525 p.

vendredi 16 septembre 2016

A celluloid jam…
When worlds collide…


Léda, née de la Terre…

[Note du 18 août 2021 : Hé ben non, on ne peut plus : va savoir pourquoi cette série n'est plus proposée à la réécoute sur le site ! Du coup, je rebalance ci-dessous ces Pages arrachées à Frantz Fanon et j'en profite pour compléter avec le précédent Une vie, une œuvre consacré à Fanon (celui de Catherine Pont-Humbert du 20 mai 2001) et surtout les deux séries diffusées sur France Culture depuis la publication de ce billet : la Grande traversée de la mi-août 2020 et les Chemins de la philosophie de début avril dernier.]

Pages arrachées à Frantz Fanon : 1/5 (05/12/2011)

Pages arrachées à Frantz Fanon : 2/5 (06/12/2011)

Pages arrachées à Frantz Fanon : 3/5 (07/12/2011)

Pages arrachées à Frantz Fanon : 4/5 (08/12/2011)

Pages arrachées à Frantz Fanon : 5/5 (09/12/2011)




















mardi 13 septembre 2016

Quand George Weaver chroniquait des Série Noire pour L'Année de la fiction (2)



Dans la banlieue d'Istanbul, un homme vient livrer une bombe à retardement à trois terroristes islamistes, Mahmoud, Çetif et Jalal.
Il leur ordonne de la déposer cette nuit-là dans un site touristique pour la faire exploser le lendemain à l'heure d'affluence.
Sur la route de leur objectif, les trois hommes sont arrêtés par un barrage policier, auquel ils échappent en extrayant d'un car arrivant de l'aéroport trois otages : deux touristes français, M. Masson et Juliette Beaugrand, et le guide, John.
Juliette voyage avec son amie Madeleine, prétexte à un séjour à l'insu de son mari en compagnie de son amant, Alex Marchand, ex-flic suspendu pour bavure involontaire six mois auparavant. Au barrage suivant, la police tire sur la voiture des fuyards, tuant M. Masson et blessant grièvement le chef, Mahmoud, et Jalal, qui a amorcé la bombe.
Abandonnant ce dernier, Çetif et Mahmoud volent une camionnette Peugeot à un vieillard et entraînent Juliette et John dans une grotte-citerne souterraine située sous la mosquée d'un bidonville. Çetif abat John qui tentait s'échapper, ce qui provoque un éboulement obstruant la seule issue. Ce n'est qu'alors que les trois emmurés s'aperçoivent que le compte à rebours de la bombe, qu'ils ont emportée, se poursuit, et qu'il n'y a nul moyen de l'arrêter : elle explosera dans quinze heures.
Les deux terroristes se disputent et Çetif est tué (Mahmoud lui-même n'en a plus pour longtemps, à cause de sa blessure). Pendant ce temps, à Istanbul, Alex rencontre le consul français et le colonel Aziz, des services secrets, qui le met en présence de Jalal. Agonisant, celui-ci révèle seulement l'imminente explosion de la bombe.
Aziz demande à Alex de négocier avec les terroristes une rançon par l'intermédiaire d'un indic, Nazim. Alex, à qui un précieux gamin (collé à ses basques), MustaFa, sert de guide-interprète, rencontre Nazim au Bazar. Celui-ci s'engage à lui fournir une preuve que Juliette est encore en vie et lui dit d'attendre son appel à l'hôtel. Méfiant, Alex se procure un P38 grâce à MustaFa, qui lui fait remarquer qu'ils sont suivis par un flic d'Aziz.

Dans la grotte, Mahmoud agonise, Juliette a pris le contrôle de la situation, mais l'eau de la citerne monte inexorablement.
À l'hôtel, Madeleine présente à Alex le mari de Juliette, Yves, qu'elle a prévenu et qui l'accompagne au nouveau rendez-vous fixé par Nazim, sur les quais. Là, un Anatolien lui montre en gage de garantie une photo de Juliette, mais Alex sent qu'il ment. MustaFa surgit alors qu'il hésite et lui apprend le vol de la camionnette Peugeot vers le bidonville, à l'opposé de là où voulait l'expédier l'Anatolien, qu'Alex, en partant vers ce nouvel objectif avec Yves et MustaFa, aperçoit discutant avec le flic qui les suivait et comprend qu'il a été joué par Aziz.
Pendant ce temps, celui-ci convainc le maire de faire raser les bidonvilles, foyers désignés du terrorisme : une bombe vient d'exploser à la basilique Sainte-Sophie, que visitait Madeleine, par chance indemne.

Lorsque Alex arrive, les soldats encerclent le bidonville pour protéger l'action des bulldozers., les habitants se massent autour de la mosquée.
La démolition d'une première maison provoque un glissement de terrain qui fait refluer l'eau de la citerne au moment où Juliette allait mourir noyée, mais l'explosion de la bombe est imminente.
La jeune femme se réfugie dans les galeries inférieures. Grâce à un enfant, Can, qui a découvert la montre de Juliette dans la Peugeot, Alex comprend qu'elle est coincée dans la citerne. Lui et Yves tentent en vain de frayer un passage à travers l'éboulis. Juliette leur crie de fuir, et la bombe explose, tuant de nombreux habitants.
Alex — qui s'est fait broyer le bras en protégeant Can, qui a les jambes brisées — est sauvé par MustaFa, qui a récupéré le P38. Il aperçoit Yves qui emmène Juliette hagarde, puis Aziz en haut de la colline, en compagnie du livreur de bombe : tous deux voulaient profiter de l'attentat prévu pour déclencherance cu un putsch et réprimer les menées islamistes. Aziz refusant conduire Can à l'hôpital, MustaFa s'apprête à le descendre.

*****

Un suspense inexorable parfaitement orchestré, les chapitres — qui sont autant de moments du compte à rebours — alternant l'action à l'intérieur de la grotte et la quête frénétique d'Alex, et pourtant ce n'est pas à cela que tient l'intérêt essentiel de ce récit subtil et désabusé, mais bien plutôt à sa complète absence de manichéisme, aussi bien dans la description si délicate de l'écheveau de mobiles des poseurs de bombes que dans l'exposé des rapports unissant Juliette à Yves et à Alex.
Ce point de vue décuple la puissance de vraisemblance du récit.
Il n'y a guère de salauds ici, en tout cas ce ne sont pas ceux qu'on croit, et Gernigon parvient même — comme Quadruppani dans Y — à nous faire ressentir à quel point une bavure policière peut traumatiser son auteur.
La fin délibérément ouverte vient renforcer encore cet ébranlement de tous nos préjugés, cette démolition des stéréotypes qu'accomplit ce roman qui baigne dans un pessimisme intégral.
Peu importe finalement que l'histoire entre Alex et Juliette se poursuive ou trouve ici sa fin, tellement la souffrance de la séparation est infîme par rapport à celle dont l'empire s'étend partout, qui profite toujours aux mêmes, et que toute tentative de suppression ne fait qu'étendre encore.

Les bons polars sont rarement joyeux.

Christian Gernigon, La nuit du destinSérie Noire n°2505,  Gallimard, 1998, 283 p.

lundi 12 septembre 2016

Aller au bout de la langue ?



Un texte splendide remarquablement servi par la sobre lecture de Marie Vialle, enregistrée le 12 juillet lors du festival d'Avignon et diffusée le 30 août sur France Culture.
Bizarrement, aucune indication n'est fournie quant au texte de Quignard qui précède Le nom sur le bout de la langue lors de cette lecture.
Le nom sur le bout de la langue (30/08/2016)

jeudi 8 septembre 2016

Quand George Weaver chroniquait des Série Noire pour L'Année de la fiction (1)


Un ponte de l'armée zaïroise, le major Tsham, est assassiné dans l'enceinte du QG, écrasé par un camion.
Prévenu par télégramme, son frère Kizito, expatrié en France depuis quinze ans, revient à Kinshasa pour les obsèques. Dans l'avion, il fait la connaissance d'un Anglais, Peter Thombs, patron d'une société de surveillance, qui lui explique que le Zaïre est devenu une sorte de chefferie privée.
Effectivement, à peine débarqué à l'aéroport, Kizito se fait dépouiller de sa valise et d'une partie de ses économies. Sa belle-sœur Maïsha s'étonne de son arrivée : elle n'a jamais envoyé le télégramme.
Lors de la veillée funèbre, à laquelle s'est présenté un seul militaire, le capitaine Bambi, le clan familial subit l'attaque d'un gang qui rafle la cagnotte des cotisations.
Le lendemain, après les obsèques, un gamin des rues, Big Losh, entraîne Kizito dans un bar, le club Sakazuma, où l'attend Bambi qui a reçu une lettre de menaces anonyme lui enjoignant de se tenir à l'écart de la famille de Tsham.
Kizito décide de recourir au services de Peter Thombs, qui dépêche sur l'affaire son détective SOGA-13, puis il retourne au club Sakazuma, espérant y trouver Bambi, mais c'est sur la splendide maîtresse de celui-ci, Malesso, qu'il tombe : il se retrouve aussitôt dans son lit mais doit déguerpir dare-dare au bruit du retour du capitaine, sans avoir conclu.
Pendant ce temps, SOGA-13, qui vient d'apprendre que Tsham avait une maîtresse lui ayant donné trois enfants, manque de se faire tuer par des miliciens acoquinés avec un type qu'on lui décrit comme l'ex-capitaine Bambi.
La nuit suivante, Maïsha tente en vain de séduire Kizito, puis lui explique que Tsham, incité par un compère, s'adonnait à la sorcellerie, et que les enfants de sa maîtresse sont sans doute destinés au sacrifice.
Au même moment, SOGA-13, qui a filé l'ex-capitaine depuis sa tanière (l'appartement de Malesso), le voit pratiquer un rite de sorcellerie dans un cimetière.
Il se présente à l'aube à Kizito, qui comprend alors que c'est à lui que Bambi — en qui Maïsha reconnaît ledit compère de feu son mari — vient de jeter un sort, au moyen d'éléments recueillis par Malesso, notamment son slip.
Le lendemain arrive de France Voka, l'épouse de Kizito, avec ses enfants, soi-disant à l'appel de son mari, qui tombe des nues.
Au QG de l'armée, SOGA-13 comprend au vu du registre d'entrée que c'est par le chef de la milice, complice de l'ex-cap, que Tsham s'est fait écraser; après quoi il rencontre le vrai capitaine Bambi, collègue de Tsham qui se démène pour que la maîtresse de celui-ci récupère une part de l'héritage.

Kizito déboule au Sakazuma pour affronter Malesso, mais elle l'entortille au point qu'il se retrouve à nouveau dans son lit, après quoi elle lui déballe ses explications : Tsham étant responsable du massacre de son village natal alors qu'elle étudiait en Belgique, c'est à sa vengeance depuis longtemps ruminée que l'on assiste maintenant : elle s'emploie à décimer par la sorcellerie la famille du bourreau.
De retour au pays, elle a séduit Tsham et lui a fait rencontrer l'ex-cap qui l'a envoûté, mais trouvant les sorts trop lents, elle a précipité les choses en le faisant écrabouiller. C'est donc Malesso qui a envoyé les télégrammes, qui a commandité le dépouillage à l'aéroport et le racket lors de la veillée funèbre, et elle n'a couché avec Kizito que pour recueillir son sperme en vue du sort final.
Kizito la tue.
SOGA-13 file l'ex-cap, qui se rend à la résidence de la maîtresse de Tsham pour y rencontrer l'autre Bambi, qui y a succédé à Tsham et espère récupérer la totalité de l'héritage de feu son collègue.
Ivre, Kizito couche avec Maïsha, puis il va rendre visite à la maîtresse de son frère, à qui Big Losh sert de boy. Grâce à ce dernier, il échappe à un empoisonnement ordonné par le capitaine Bambi.
Alerté par Peter Thombs d'un meurtre maquillé en accident, SOGA-13 découvre dans un ravin la voiture de l'ex-cap, avec à l'intérieur le cadavre du chef de la milice : les deux Bambi l'ont liquidé pour éviter qu'on ne remonte jusqu'à eux.

L'affaire éclate dans la presse, et l'armée donne l'assaut à la résidence : la maîtresse de Tsham et le capitaine Bambi sont tués, et l'on apprend que ce dernier a descendu peu avant son homonyme.
Big Losh ramène les enfants de Tsham à Kizito, qui se voit attribuer par le clan Maïsha comme deuxième épouse.
Soupçonné par les autorités du meurtre de Malesso, Kizito fuit à Brazzaville en compagnie de cette nouvelle famille.


*****

Si l'on subodore des relents de sorcellerie à propos de ce volume, c'est surtout dans le fait que Gallimard ait pu accepter d'accueillir dans sa prestigieuse collection Série Noire pareil ramassis d'inepties.
Pas de point de vue, pas de logique interne, aucune construction, nulle idée directrice dans cet ouvrage manifestement improvisé au fil de la plume, où des personnages sans consistance disparaissent comme ils ont surgi, sans crier gare (SOGA-13, Big Losh, Voka…), et dont on n'est avisé de la fin que parce que la pagination s'arrête.

L'inutile homonymie des deux « Bambi » vient parachever ce pénible embrouillaminis.
L'ensemble manifeste un complet mépris du lecteur, et tombe littéralement des mains : on ne comprend strictement rien, non seulement au suivi (?) du récit (« Hypercompliqué », soupire Kizito p. 218, et nous de soupirer avec lui), mais même à chaque phrase, l'auteur ayant choisi de truffer au maximum sa prose d'un mélange hétéroclite d'argot français classique, d'idiotismes locaux et de vocabulaire branchouillard façon Libé.
Résultat : incohérence totale de ce qui se voudrait du style.

Ainsi, quand l'Anglais Peter Thombs s'exprime, c'est le plus souvent à la Jane Birkin (« Où est the problem ? », p. 179), mais parfois dans un français tout à fait châtié (par ex. p. 62).

Pour comble, louchant vers Simonin, Ngoye nous gratifie en fin de volume d'un petit glossaire certes amusant mais auquel on se lasse vite de se reporter en vain.
Passons sur les coquilles (« menstruations » pour « mensurations » p. 132, « la méprise » pour « le mépris » p. 151…), unique plaisir du lecteur dans un tel pensum.

C'est consternant.


Achille F. Ngoye, Sorcellerie à bout portant, Gallimard, Série Noire n°2486, 1998

vendredi 2 septembre 2016

Missions possibles ?




La pluie… oui, c'est ça : la pluie. Je pourrais la regarder tomber pendant des heures sans penser à l'ennui.
C'est justement ce que je faisais par cette matinée de septembre, buvant mon café au lait à demi-sucré…
Mais à quoi bon vous raconter quelque chose qui vous intéresse si peu ? Vous vous dites : « Mais pourquoi il nous raconte sa vie, l'autre, là ? » Et vous voulez sûrement une vraie histoire, avec un début et une fin comme celles que vous connaissez, alors autant vous le dire franchement : si vous voulez ce genre d'histoire, posez ce livre et allez dans la librairie la plus proche et achetez le premier bouquin qui vous passera sous la main, car il y a énormément de chances pour que ce soit le genre d'histoire que vous aimez...
Non, vous ne voulez vraiment pas ? Tant pis, mais ne râlez pas à la fin du livre contre moi, je vous aurai prévenus.

Je disais donc que je buvais mon café au lait en regardant la pluie tomber. J'étais tellement préoccupé que… non : j'étais plutôt aspiré par les gouttes d'eau et par le bruit qu'elles faisaient en tombant sur la gouttière rouillée, un son qui contrairement à ce que l'on dit n'est pas « plic-ploc » mais un son impossible à décrire et très entêtant. Je ne voyais donc pas que Mansy s'était assise sur une chaise derrière moi et avait commencé à beurrer une tartine. C'est le son du bris de la croûte qui fit que je me retournai et l'observai pendant qu'elle entamait un volumineux pot de confiture à l'abricot. Le regard un brin sévère, elle fixait un point bien précis et ses mains tremblaient légèrement. Je lui demandai : « Tout vas bien, Mansy ? » En lui posant cette question, j'aperçus la silhouette d'un homme de taille moyenne, tout de noir vêtu. Je clignai des yeux et me dis que je devais rêver. « Non », me répondit-elle d'un ton sec. « Non, ça ne va pas bien ! » J'allais demander ce qu'elle avait mais me coupant la parole, elle sortit un pistolet et me tua.

C'est dur comme fin, vous ne trouvez pas ? Moi, si : c'est pour ça que je me réveillai, suant comme un fou. Je brûlais de fièvre, c'est sûr… « Quel affreux cauchemar ! » pensais-je à haute voix juste avant de me rendormir.

Le lendemain, je me réveillai, ne me souvenant plus de rien. J'allais prendre mon petit-déjeuner assez vite car j'avais le pressentiment que j'étais en retard. Je ne l'étais pas. J'ai souvent de mauvais pressentiments… Je crois que les super-héros ne vont jamais aux toilettes. Je n'en suis pas un. J'allais donc aux toilettes. Après n'avoir rien fait, je sortis me balader. En bas, une femme m'attendait. Je reconnaissais son visage mais ne parvins pas à me souvenir où je l'avais vue.
— « Bonjour, me dit-elle. Sammy, je suppose ?
— C'est moi, et à qui ai-je l'honneur ?
— Mansy Parkinson, me dit-elle.
— Enchanté, répondis-je en lui serrant la main, mais puis-je vous demander… ?
— Je viens vous parler, c'est urgent — qu'elle me dit —, peut-on monter chez vous ?
— Mais bien sûr », dis-je en lui faisant signe de la main pour qu'elle passe devant moi.

Une fois en haut, je lui proposai du café, qu'elle accepta, et je lui dis qu'il y avait des tartines, du beurre et une délicieuse confiture à l'abricot — ce qu'elle apprécia également. Puis elle me dit qu'elle allait aux toilettes, qu'elle revenait sous peu.
« Ouf ! », pensais-je, ce n'est pas un super-héros ! Je me tournai vers la fenêtre : il pleuvait.
La pluie... oui, c'est ça : la pluie. Je pourrais la regarder pendant des heures sans penser à l'ennui.
J'étais tellement préoccupé que je ne vis pas Mansy arriver derrière moi et s'asseoir, commencer à beurrer une tartine. Je me retournai au son du crissement sur la croûte et l'observai pendant qu'elle entamait un volumineux pot de confiture. Le regard un brin sévère, elle fixait un point bien précis. Ses mains tremblaient légèrement.
— « Ça va, Mansy ?, demandai-je.
— Non. Non ça ne va pas. »

J'allais demander ce qui n'allait pas mais elle sortit soudain un petit pistolet.
Une balle siffla, un corps tomba.
C'était celui de Mansy.

Un homme de taille moyenne, habillé de noir, apparut par l'entrebâillement de la porte, un flingue à la main pointé droit où le corps était tombé.
— « Fais attention, elle est encore plus dangereuse morte », dit mon mari Jack en lui tirant une deuxième balle entre les deux yeux.
— Tu épuises ton chargeur, dis-je.
— Allez viens, qu'il dit, nous repartons en mission ».