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mardi 31 mars 2009

À la croisée de Spinoza et de Charlie Schlingo

Même une pomme de terre au fond d’une cave obscure possède une basse astuce dont elle se sert à bon escient. Elle sait parfaitement bien ce qu’elle veut, et comment l’obtenir. Elle sent la lumière tomber du soupirail, et elle y envoie tout droit ses pousses rampantes, et elles ramperont sur le sol et le long du mur jusqu’au soupirail et à l’air libre. Et s’il y a un petit peu de terre quelque part en route, la pomme de terre saura la trouver et s’en servir pour ses fins. Combien de patients calculs elle peut faire pour diriger ses pousses quand elle est plantée dans la terre, nous l’ignorons ; mais nous pouvons l’imaginer occupée à raisonner de cette façon : « Il faut que j’aie une pousse de ce côté-ci et une de ce côté-là, et alors j’absorberai tout ce qui peut m’être avantageux dans ce qui m’entoure, j’étoufferai cette voisine sous mon ombre et je minerai cette autre, et ce que je pourrai faire sera la limite de ce que je ferai. Celle qui est plus forte et mieux placée que moi me vaincra, et celle qui est plus faible que moi, je la vaincrai. »
La pomme de terre exprime tout cela en le faisant, ce qui est le meilleur des langages. Mais qu’est-ce que la conscience, si ce n’est pas là de la conscience ? Il ne nous est pas très facile de sympathiser avec les émotions d’une pomme de terre, pas plus qu’avec celles d’une huître. Ni la pomme de terre ni l’huître ne font du bruit quand on fait bouillir l’une ou qu’on ouvre l’autre, et le bruit pour nous a plus d’éloquence que toute autre chose, parce que nous en faisons tant pour nos propres souffrances ! Il s’ensuit que du moment qu’elles ne nous importunent par aucune expression de douleur, nous disons qu’elles ne sentent rien. Elles ne sentent rien en effet du point de vue du genre humain. Mais le genre humain n’est pas tout le monde.
Samuel Butler, Erewhon, Gallimard, coll. « L’imaginaire »,
pp. 238-239 (tr. V. Larbaud)

vendredi 27 mars 2009

L'amour fou est éternel


video

Le son étant assez faible sur cette copie où se trouve le passage qui nous intéresse, voici la retranscription partielle des propos échangés entre Pandora Reynolds et Hendrick van der Zee dans l'extrait qui nous importe :

— There’s something beyond my understanding, something mystical in the feeling I have for you.
I feel as if I’d loved you always, not only in this life, but in lives I’ve lived before and do not remember. It’s as if everything that happened before I met you didn’t happen to me at all, but to someone else. […]
You have no idea the things I’ve imagined myself saying to you…
Jeffrey once said that the measure of love is what one is willing to give up for it.
It was when Stephen destroyed his car for me : it was a wonderful gesture, but then he took it back. Stephen doesn’t realize it, but when he recovered his car, I felt that he’d set me free…
— And you… what would you give up ?
— I’ve asked myself that question…
— Your life, for instance ? Would you give up your life ?
— Yes, I would : I’ll die for you without the least hesitation.
I know that sounds extravagant, but I thought about it.
I mean it : I give up my life for you. That’s the measure of my love. And you, what would you give up ?
— My salvation.


Ayant répondu cela après un terrible silence, Van der Zee se met aussitôt à œuvrer à la perte de son salut en déversant sur Pandora énamourée d'odieux reproches sur sa conduite et en l'assurant de son complet mépris pour son attitude et la « confession choquante » qu'elle vient vient de lui faire.

jeudi 26 mars 2009

«Nous partons d’un point d’extrême isolement»


Après que ses journalistes ont pris connaissance du dossier judiciaire de l'affaire de Tarnac, Le Monde a publié hier l'article suivant :

CE QUE CONTIENT LE DOSSIER D’INSTRUCTION DE L’AFFAIRE TARNAC

L'ensemble atteint déjà la hauteur de sept à huit Bottin. Le dossier de l'affaire Tarnac, que Le Monde a pu consulter, près de mille pièces et procès-verbaux numérotés, peut être scindé en deux. D'un côté, sept mois de filatures, d'écoutes, dans le cadre d'une enquête préliminaire ouverte le 16 avril 2008 ; de l'autre, quatre mois d'instruction, toujours en cours depuis la mise en examen, le 15 novembre 2008, de neuf personnes accusées de terrorisme et pour certaines, de sabotage contre des lignes SNCF en octobre et en novembre 2008.

Bertrand Deveaux, 22 ans, Elsa Hauck, 24 ans, Aria Thomas, 27 ans, Mathieu Burnel, 27 ans, puis Gabrielle Hallez, 30 ans, Manon Glibert, 25 ans, Benjamin Rosoux, 30 ans, et Yildune Lévy, 25 ans, ont tous, depuis, recouvré la liberté sous contrôle judiciaire. Seul, Julien Coupat, 34 ans, considéré comme le chef, reste incarcéré.

Le dossier a beau être dense, il ne contient ni preuves matérielles ni aveux, et un seul témoignage à charge, sous X, recueilli le 14 novembre. Les rares confidences lâchées lors des gardes à vue ont été corrigées depuis. « Ils [les policiers] ont tout fait pour me faire dire que Julien Coupat était un être abject, manipulateur », affirme le 22 janvier Aria Thomas à Yves Jannier, l'un des trois juges instructeurs du pôle antiterroriste. « Pour que les choses soient claires, poursuit-elle, je n'ai jamais pensé, ni cru ou eu le sentiment que Benjamin Rosoux ou Julien Coupat soient prêts à commettre des actes de violence. » Suit cet échange, le 13février, entre le juge Thierry Fragnoli et Julien Coupat, dépeint par le témoin sous X comme un « gourou quasi sectaire », enclin à la violence politique.

« UNE ESPÈCE DE CHARLES MANSON DE LA POLITIQUE »

— Le juge : « Pensez-vous que le combat politique puisse parfois avoir une valeur supérieure à la vie humaine et justifier l'atteinte de celle-ci ? »
— Julien Coupat: « Ça fait partie (…) du caractère délirant de la déposition du témoin 42 [sous X] tendant à me faire passer pour une espèce de Charles Manson de la politique (…) Je pense que c'est une erreur métaphysique de croire qu'une justification puisse avoir le même poids qu'une vie d'homme. »
Il arrive parfois que le juge tâte le terrain à ses dépens.
— « J'imagine que votre ami Coupat et vous-même, de par vos formations et vos goûts, vous vous intéressez à l'histoire (…) des grands mouvements révolutionnaires. Est-ce le cas ? », demande-t-il le 8 janvier à Yildune Lévy, la compagne de Julien Coupat.
— « Pour ce qui me concerne, je m'intéresse plus à la préhistoire », rétorque l'étudiante en archéologie.

Séparément, le couple Lévy-Coupat livre une même version pour justifier, au terme de multiples détours, leur présence, dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008, à proximité d'une des lignes SNCF endommagées. Elle : « On a fait l'amour dans la voiture comme plein de jeunes. » Lui : « On s'est enfoncés dans la campagne pour voir si nous étions suivis et nous n'avons eu aucun répit, puisque, où que nous allions, 30 secondes après s'être arrêtés, même dans les endroits les plus reculés, il y avait des voitures qui surgissaient. »

Tous deux s'accordent sur leur voyage de "tourisme", en janvier 2008, et le franchissement clandestin de la frontière des Etats-Unis depuis le Canada. Cette information, transmise par les Américains, motivera l'ouverture de l'enquête préliminaire. « Pour moi, refuser de se soumettre volontairement au fichage biométrique est un principe éthique », justifie Julien Coupat.

Les neuf reconnaissent leur engagement militant et leur présence lors de manifestations qui ont pu donner lieu à des affrontements, tel le contre sommet de l'immigration à Vichy en novembre2008. Mais ils récusent l'étiquette de « structure clandestine anarcho-autonome entretenant des relations conspiratives avec des militants de la même idéologie implantés à l'étranger » que leur attribue la sous-direction à la lutte antiterroriste (SDAT), sur la « base des informations communiquées par la direction centrale du renseignement intérieur », non jointes. Les sabotages ont été revendiqués le 9 novembre 2008 à Berlin. « Si ce sont des Allemands qui revendiquent, ça semble être une explication », relève Yildune Lévy.

La police a déployé d'importants moyens comme en témoignent les très nombreuses écoutes téléphoniques et interceptions de courriers électroniques des mis en examen et parfois de leurs parents, bien avant les interpellations. Une enveloppe à bulle contenant une clé, envoyée par Julien Coupat depuis la Grèce en septembre 2008, au domicile de son père à Rueil-Malmaison, est ainsi ouverte avant d'être distribuée. Des caméras de surveillance ont été posées autour de la ferme du Goutailloux à Tarnac (Corrèze) — considérée comme la base du groupe — et au domicile parisien de Yildune Levy et Julien Coupat.

LA SURVEILLANCE DU GROUPE NE DATE PAS D'HIER

Les filatures s'enchaînent, minutieuses mais peu démonstratives. Au fil des pages, on découvre les « albums photos » de tous ceux qui ont fréquenté les lieux. Les manifestations de soutien recensées à l'étranger sont maigres: un engin incendiaire devant la porte de l'AFP à Athènes, des boules de Noël contre le consulat français à Hambourg.

L'interpellation des neuf, le 11 novembre 2008, trois jours après le sabotage constaté sur plusieurs lignes TGV, donne lieu à de nouvelles investigations: brosses à dents, rasoirs, sacs de couchage, manteaux, bouteilles, mégots sont examinés au plus près pour récupérer les ADN. Un sac poubelle noir contenant deux gilets pare-balles coincés dans une cheminée au Goutailloux est trouvé. « Je n'ai jamais vu ce sac auparavant », dira Benjamin Rosoux au juge. Les expertises des gendarmes sur les crochets métalliques fixés aux caténaires n'ont rien donné, pas plus que l'étude des lieux. Un responsable de la maintenance SNCF précise que le dispositif malveillant « ne peut en aucun cas provoquer un accident entraînant des dommages corporels ».

La surveillance du groupe ne date pourtant pas d'hier comme l'atteste, en 2005, l'enquête pour blanchiment versée à l'instruction. Elle fait suite au signalement opéré par Tracfin dès l'achat du Goutailloux. « Julien Coupat et Benjamin Rosoux seraient membres de mouvances anarcho-libertaires et auraient participé, à ce titre, à de nombreuses actions contestataires », justifie la cellule antiblanchiment de Bercy. La police financière note que Julien Coupat fait l'objet d'une fiche RG créée le 26 décembre 2002 [date qui correspond à l'occupation de Nanterre par des étudiants], modifiée le 28 octobre 2005 pour "mise sous surveillance". Même chose pour Gabrielle Hallez et Benjamin Rosoux. Jusqu'ici, aucun n'a fait l'objet d'une condamnation.

Les enquêteurs ont saisi et décortiqué les lectures du groupe. Le livre l'Insurrection qui vient, attribué à Julien Coupat, — ce qu'il nie —, figure dans le dossier. Il voisine avec un document Internet, traduit de l'allemand sur des produits AEG « sans sueur, sans sciage, le crochet en forme de griffe pour les bricoleurs ».

Conscients que les résultats des commissions rogatoires internationales lancées par les juges vont prendre du temps, les avocats, Irène Terrel, défenseure de quatre des mis en examen et William Bourdon, conseil de Yildune Lévy, s'apprêtaient, mercredi 25 mars, à adresser un courrier au juge Thierry Fragnoli lui demandant de se déclarer incompétent et de se dessaisir du dossier. Un dossier qu'ils ont l'intention, avec leurs confrères Dominique Vallés et Philippe Lescène, de commenter, le 2 avril, devant la presse dans les locaux de la Ligue des droits de l'homme.
Isabelle Mandraud

mercredi 25 mars 2009

L'amour fou au XXIe siècle

La veille, il était arrivé une heure en retard au rendez-vous. J’étais devant la station d’essence de la porte d’Orléans à guetter les 4 L en espérant qu’il vienne. Il a fini par apparaître. J’avais envie de faire la tête mais la gaieté de le voir annulait tout. Ce n’était pas le moment de faire une remarque : déjà qu’il ne m’aimait pas beaucoup. J’ai juste relevé son manque de ponctualité sur le ton de la plaisanterie.
Valérie Mréjen, L'Agrume, Allia, 2001, p. [7]

J'ignore pourquoi, je n'arrive pas à mépriser complètement cette Mréjen, qui écrit mal mais réalise des films parfois inattendus. Pourtant, elle cultive l'autofiction et joue à la performeuse, toutes choses immédiatement haïssables. Allez savoir. J'aime bien le point qui clôt la phrase « … déjà qu'il ne m'aimait pas beaucoup », par exemple.

On a toujours raison de se révolter

Justice, force. — Il est juste que ce qui est juste soit suivi, il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parce qu'il y a toujours des méchants; la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et, pour cela, faire que ce qui est juste soit fort, ou que ce qui est fort soit juste.
La justice est sujette à dispute, la force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n'a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu'elle était injuste, et a dit que c'était elle qui était juste. Et ainsi, ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste.

Montaigne a tort : la coutume ne doit être suivie que parce qu'elle est coutume, et non parce qu'elle est raisonnable ou juste ; mais le peuple la suit par cette seule raison qu'il la croit juste. Sinon, il ne la suivrait plus, quoiqu'elle fût coutume ; car on ne veut être assujetti qu'à la raison ou à la justice. La coutume, sans cela, passerait pour tyrannie ; mais l'empire de la raison et de la justice n'est non plus tyrannique que celui de la délectation : ce sont les principes naturels à l'homme.
Il serait donc bon qu'on obéît aux lois et coutumes parce qu'elles sont lois ; qu'il [sic] sût qu'il n'y en a aucune vraie et juste à introduire, que nous n'y connaissons rien, et qu'ainsi il faut seulement suivre les reçues : par ce moyen, on ne les quitterait jamais. Mais le peuple n'est pas susceptible de cette doctrine ; et ainsi, comme il croit que la vérité se peut trouver, et qu'elle est dans les lois et coutumes, il les croit, et prend leur antiquité comme une preuve de leur vérité (et non de leur seule autorité sans vérité). Ainsi il y obéit ; mais il est sujet à se révolter dès qu'on lui montre qu'elles ne valent rien, ce qui se peut faire voir de toutes, en les regardant d'un certain côté.
Blaise Pascal, Pensées, fragments 298 et 325 (Brunschvicg)

samedi 21 mars 2009

Hédoniste, ou sybarite ?

Le rire, tout comme la plaisanterie, est Joie pure et simple ; et par suite, à condition d’être sans excès, il est bon par soi. Il n’y a certainement qu’une torve et triste superstition pour interdire qu’on prenne du plaisir. Car en quoi est-il plus convenable d’éteindre la faim et la soif que de chasser la mélancolie ? Voici ma règle, et à quoi je me suis résolu. Il n’y a ni dieu ni personne, à moins d’un envieux, pour prendre plaisir à mon impuissance et à ma peine, et pour nous tenir pour vertu les larmes, les sanglots, la crainte et les autres choses de ce genre, qui marquent une âme impuissante ; mais, au contraire, plus grande est la Joie qui nous affecte, plus grande la perfection à laquelle nous passons, c’est-à-dire, plus nous participons, nécessairement, de la nature divine. Et donc user des choses, et y prendre plaisir autant que faire se peut (non, bien sûr, jusqu’à la nausée, car ce n’est plus prendre plaisir), est d’un homme sage. Il est, dis-je, d’un homme sage de se refaire et recréer en mangeant et buvant de bonnes choses modérément, ainsi qu’en usant des odeurs, de l’agrément des plantes vertes, de la parure, de la musique, des jeux qui exercent le corps, des théâtres, et des autres choses de ce genre dont chacun peut user sans aucun dommage pour autrui. Car le Corps humain se compose d’un très grand nombre de parties de nature différente, qui ont continuellement besoin d’une alimentation nouvelle et variée pour que le Corps tout entier soit partout également apte à tout ce qui peut suivre de sa nature, et par conséquent pour que l’Esprit [Mens] soit lui aussi partout également apte à comprendre plusieurs choses à la fois. Et donc cette règle de vie convient excellemment et avec nos principes, et avec la pratique commune ; cette règle de vie, si elle n’est pas la seule, est donc la meilleure de toutes, et doit être recommandée de toutes les manières, et il n’est pas besoin d’en traiter plus clairement ni plus longuement.

Spinoza, Éthique, IV, proposition 45, corollaire 2, scolie (tr. B. Pautrat)

vendredi 20 mars 2009

Présomption d'innocence

Lorsque, parvenu à l'âge de onze ans, je me mis à inspecter sérieusement la bibliothèque de mes parents, seuls deux livres me parurent dignes d'intérêt (et l'expérience aidant, je sais aujourd'hui que c'était effectivement les seuls, ou peu s'en faut) : L'attrape-cœurs, de J. D. Salinger (R. Laffont, coll. « Pavillons »), et Les onze mille verges, de Guillaume Apollinaire (Régine Deforges), qui se présentait par la tranche, sur l'étagère la plus haute.
Leur lecture me marqua durablement.

jeudi 19 mars 2009

On y revient (TP, V, §4)

Ayant remis la main, après moult manipulations et déplacements de cartons, sur la traduction de Sylvain Zac (Vrin, 1968), ayant ressaisi sa beauté dont nous conservions un vague souvenir, nous la livrons ici.
Quasiment oublié aujourd'hui, comme presque tout ce qui relève de l'intelligence, Sylvain Zac fut un patient et pertinent commentateur de Maïmonide, avant de consacrer à Spinoza sa thèse à présent introuvable, L'idée de vie dans la philosophie de Spinoza, qui fut la première pierre, peu avant la rafale Gueroult-Deleuze-Matheron, du renouveau des études spinozistes, officialisé dix ans plus tard par les colloques organisés à l'occasion du 350ème anniversaire de la naissance du polisseur de verres de lunettes.
D'une cité, où les sujets, empêchés par la crainte, ne prennent pas les armes, on doit dire seulement qu'elle n'est pas en guerre, mais non qu'elle est en paix*. […] Du reste une cité dont la paix dépend de l'inertie des sujets et qu'on conduit, par conséquent, comme un troupeau, afin de les dresser à l'esclavage, on peut l'appeler avec plus de raison « solitude » plutôt que « cité ».
* Zac explique en note contre quoi Spinoza prend soin d'écrire ce passage : « Hobbes définit, au contraire, la paix par l'absence de la guerre ». Et de renvoyer à De cive, I, XII (« Bellum enim quid est præter tempus illud, in quo voluntas certandi per vim, verbis factisve satis declaratur ; tempus reliquum Pax vocatur. »). De même, toujours pédagogue, il mentionne que la dernière phrase fait allusion au discours de Calgacus dans Tacite, Vie d'Agricola, 30.

mercredi 18 mars 2009

Éducateurs : au sécateur !

Vent contre air

C'était l'hiver et il faisait nuit. Arrivant directement de l'Arctique, un vent glacé s'engouffrait dans la mer d'Irlande, balayait Liverpool, filait à travers la plaine du Cheshire (où les chats couchaient frileusement les oreilles en l'entendant ronfler dans la cheminée) et, par-delà la glace baissée, venait frapper les yeux de l'homme assis dans le petit fourgon Bedford. L'homme ne cillait pas.
[…]
Et parfois il arrive ceci : c'est l'hiver et il fait nuit ; arrivant directement de l'Arctique, un vent glacé s'est engouffré dans la mer d'Irlande, a balayé Liverpool, filé à travers la plaine du Cheshire où les chats couchent les oreilles en l'entendant hurler et passer ; ce vent glacé a traversé l'Angleterre et franchi le Pas-de-Calais, il a survolé des plaines grises et vient frapper directement les vitres du petit logement de Martin Terrier, mais ces vitres ne vibrent pas et ce vent est sans force.
Jean-Patrick Manchette, La position du tireur couché,
Gallimard, 1981, coll. « Série Noire » n° 1856, p. 7 et p. [183]

Le simoun, vent très chaud, se lève par bourrasques au sud du Maroc saharien. Il y produit des tourbillons compacts, brûlants, coupants, assourdissants, qui masquent le soleil et gercent le bédouin. Le simoun reconstruit le désert, exproprie les dunes, rhabille les oasis, le sable éparpillé va s'introduire profondément partout jusque sous l'ongle du bédouin, dans le turban du Touareg et l'anus de son dromadaire.
Le Touareg, bâché de bleu, se tient coi sur la bosse de sa bête. Près de lui, statufiés sous la tourmente, trois autres Touareg attendent que ça se tasse. Le sable fait monter un socle, poussière de pierre autour des chevilles des animaux. Quand le plus jeune des Touareg, affolé, crie qu'il s'enlise et que ça ne va plus du tout, ses aînés ne lui répondent pas. Sous leur housse, ils n'ont pas dû entendre la voix du débutant. C'est qu'autour d'eux la tempête grince énormément.
Mieux instruits que le jeune méhariste, ses aînés savent que le phénomène arrive du cœur du continent, qu'un aquilon venu d'Afrique centrale déchire de temps en temps le grand désert du Nord dont il fait bouillir l'étendue stérile et transporte l'écume au-delà des mers. Se délestant à la surface des eaux, tel une montgolfière, des sacs de sable du Grand Erg, faisant frémir au passage le titane des Boeing, le désert vole vers l'Europe dont il va poudrer le Nord-Ouest, perfectionner le revêtement des plages et propulser des grains dans tous les engrenages.
Croisant vers le nord, le tapis volant marocain touche Paris dans le milieu de la nuit, s'y dissémine uniformément sans omettre bien sûr le secteur Maroc, vers Stalingrad après la rue de Tanger : il recouvre la rue du Maroc, la place du Maroc et l'impasse du Maroc au bout de laquelle réside Louis Meyer, homme astigmate et polytechnicien, quarante-neuf ans jeudi dernier, spécialisé dans les moteurs en céramique.
Jean Echenoz, Nous trois, Minuit, 1992, p. 13 sq.

Les régimes passent, les régiments restent

Juste après l'enivrant passage cité voici peu du roman de Michel Ragon, La Mémoire des vaincus, on lit ceci :
— Tu me disais que Lénine s'était prononcé pour l'abolition du potentiel militaire.
— Oui. Il s'est aussi prononcé pour la suppression de la police. Puis il a laissé ce maudit Polak de Dzerjinski créer la Tchéka. Maintenant Trotski, le plus antimilitariste des bolcheviks, est notre nouveau Koutousov. Que faire ? Les armées blanches attaquent au sud et à l'est, les Allemands pénètrent en Ukraine. Comme Makhno, nous devons apprendre à guerroyer contre nos ennemis. Lorsque nous les aurons vaincus, nous détruirons la guerre à tout jamais et dissoudrons toutes les armées. Aujourd'hui, on ne peut pas.

mardi 17 mars 2009

Bataille (livres en ordre de)

Voici un peu plus de quinze ans, on me payait à faire circuler des rêves, à égale distance du jardin du Luxembourg et de l’ENS-Ulm, des vêpres jusqu’à minuit passé. Malgré l’heure tardive de cette quotidienne débauche, une amie fraîchement débarquée à Paris téléphona un jour pour me proposer de la rejoindre après la fermeture en Seine-et-Marne, dans une demeure gardée par une sienne amie en l’absence de la maîtresse des lieux et où se tramait une sorte de fête, un dîner, de quelconques agapes, je ne sais. Ayant accepté, et muni des indications fournies, je me mis à étudier sur une carte routière le trajet, le moyen d’atteindre cette ville inconnue. La circulation était alors plus fluide qu’aujourd’hui, et d’autant plus à cette heure tardive : je traversai une moitié de Paris et m’enfonçai dans la banlieue orientale, pour n’arriver cependant à destination qu’après une heure de voiture. Parvenu à l’adresse indiquée, je pensais trouver une maison illuminée, percevoir un flot musical sitôt le moteur arrêté, la portière ouverte ; mais non, rien de tel : la bâtisse était plongée dans la pénombre et le silence. Peut-être m’étais-je trompé de ville, d’adresse, ou alors on m’avait fourni de mauvaises indications ? La porte de la grille était ouverte, pas d’aboiement hostile : je suivis une allée qui menait à l’arrière de la maison, vers une véranda faiblement éclairée par des lueurs dansantes issues de la salle à manger donnant dessus, sur la table de laquelle étaient posées des bougies ainsi que les mains jointes d’une dizaine de convives extrêmement silencieux et concentrés, parmi lesquels mon hôtesse transitive et un jeune cinéaste alors en vogue. Bien que mon amie m’intimât d’un geste le silence dès qu’elle m’aperçut, mon arrivée fut pour l’assemblée une irruption qui tombait à point nommé dans la séance de spiritisme à laquelle ils étaient en train de s’adonner, « pour rire, bien sûr » me précisa-t-on, bien que la tension palpable de l’atmosphère ne s’apparentât guère à celle des ressorts de la comédie. Les présentations faites, les apprentis spirites se plongèrent derechef dans leur guet, qui n’allait pas tarder à se voir récompensé par la chute d’un vase, sans doute bousculé par le furtif chat de la maison. Refroidi par cet étrange accueil, je me mis en devoir de grignoter quelques restes, puis de visiter la demeure.
À peine entamée, cette exploration cessa.
La première porte que j’ouvris donnait sur une pièce qui, l’interrupteur abaissé, s’avéra de proportions imposantes et entièrement tapissée de rayonnages emplis de livres impeccablement alignés, du sol au plafond. J’étais impressionné : une seule fois auparavant, il m’avait été donné de pénétrer dans une véritable bibliothèque privée, riche de milliers et de milliers d’ouvrages. Je refermai la porte, seule surface vide de livres, et entrepris d’inspecter le contenu des étagères, d’abord sans rien toucher, en lisant les mentions des dos. Pas de lézard : des chefs-d’œuvre, des chefs-d’œuvre, des chefs-d’œuvre. Et des merveilles. Des grands papiers. Et des raretés. Littérature, philosophie, beaux-arts… la crème de la mémoire du monde. Ventrebleu, mais chez qui étais-je donc ? Qui était le détenteur de cet amoncellement de trésors ? Je tire un ouvrage au hasard — Breton, Blanchot, je ne sais plus —, je feuillette : sur la page de faux-titre, une dédicace en prime, et pas à n’importe qui. J’en attrape un autre, encore une dédicace.
Le même dédicataire.
Suée.
Coup de sang.
Un troisième : idem.
« APOPLEXIE : arrêt brusque et plus ou moins complet des fonctions cérébrales […] sans que la respiration et la circulation soient suspendues ». Georges Bataille. J’étais dans une bibliothèque assemblée par les soins de Georges Bataille, et sans le moindre doute sa propre bibliothèque à lui, disparu depuis trente ans. Tous doutes dissipés au fil de l’extraction frénétique d’autres trésors. Alors que des hurluberlus, dans la pièce à côté, s’amusaient à invoquer des spectres, celle-ci recelait les traces d’un fantôme autrement plus important pour moi, encore sous le coup de la récente lecture de La part maudite.
Je sortis presque à reculons de cet endroit, en prenant soin d’éteindre la lumière et de refermer doucement la porte, comme dans un rêve. Je ne me souviens guère de la fin de cette soirée, mais après avoir obtenu le renseignement nécessaire sur la propriétaire de cette maison, je pris congé assez rapidement et retournai à Paris dans la nuit noire et chuintante.
Je venais de vivre en extrême concrétion une expression rebattue à foison : « demeurer interdit ».

samedi 14 mars 2009

Appendicectomie, sectes omises



Tous ceux [les préjugés] que j’entreprends de signaler ici dépendent d’ailleurs d’un seul, consistant en ce que les hommes supposent communément que toutes les choses de la nature agissent, comme eux-mêmes, en vue d’une fin, et vont jusqu’à tenir pour certain que Dieu lui-même dirige tout vers une certaine fin ; ils disent, en effet, que Dieu a tout fait en vue de l’homme et qu’il a fait l’homme pour que l’homme lui rendît un culte. C’est donc ce préjugé seul que je considérerai d’abord cherchant primo pour quelle cause la plupart s’y tiennent et pourquoi tous inclinent naturellement à l’embrasser. […]
Il suffira pour le moment de poser en principe ce que tous doivent reconnaître : que tous les hommes naissent sans aucune connaissance des causes des choses, et que tous ont un appétit de rechercher ce qui leur est utile, et qu’ils en ont conscience. De là suit : 1° que les hommes se figurent être libres, parce qu’ils ont conscience de leurs volitions et de leur appétit et ne pensent pas, même en rêve, aux causes par lesquelles ils sont disposés à appéter et à vouloir, n’en ayant aucune connaissance. Il suit : 2° que les hommes agissent toujours en vue d’une fin, savoir l’utile qu’ils appètent. D’où résulte qu’ils s’efforcent toujours uniquement à connaître les causes finales des choses accomplies et se tiennent en repos quand ils en sont informés, n’ayant plus aucune raison d’inquiétude. S’ils ne peuvent les apprendre d’un autre, leur seule ressource est de se rabattre sur eux-mêmes et de réfléchir aux fins par lesquelles ils ont coutume d’être déterminés à des actions semblables, et ainsi jugent-ils nécessairement de la complexion d’autrui par la leur. Comme, en outre, ils trouvent en eux-mêmes et hors d’eux un grand nombre de moyens contribuant grandement à l’atteinte de l’utile, ainsi, par exemple, des yeux pour voir, des dents pour mâcher, des herbes et des animaux pour l’alimentation, le soleil pour s’éclairer, la mer pour nourrir des poissons, ils en viennent à considérer toutes les choses existant dans la Nature comme des moyens à leur usage. Sachant d’ailleurs qu’ils ont trouvé ces moyens, mais ne les ont pas procurés, ils ont tiré de là un motif de croire qu’il y a quelqu’un d’autre qui les a procurés pour qu’ils en fissent usage. Ils n’ont pu, en effet, après avoir considéré les choses comme des moyens, croire qu’elles se sont faites elles-mêmes, mais, tirant leur conclusion des moyens qu’ils ont accoutumé de se procurer, ils ont dû se persuader qu’il existait un ou plusieurs directeurs de la nature, doués de la liberté humaine, ayant pourvu à tous leurs besoins et tout fait pour leur usage. N’ayant jamais reçu au sujet de la complexion de ces êtres aucune information, ils ont dû aussi en juger d’après la leur propre, et ainsi ont-ils admis que les Dieux dirigent toutes choses pour l’usage des hommes afin de se les attacher et d’être tenus par eux dans le plus grand honneur ; par où il advint que tous, se référant à leur propre complexion, inventèrent divers moyens de rendre un culte à Dieu afin d’être aimés par lui par-dessus les autres, et d’obtenir qu’il dirigeât la Nature entière au profit de leur désir aveugle et de leur insatiable avidité. De la sorte, ce préjugé se tourna en superstition et poussa de profondes racines dans les âmes ; ce qui fut pour tous un motif de s’appliquer de tout leur effort à la connaissance et à l’explication des causes finales de toutes choses. Mais, tandis qu’ils cherchaient à montrer que la Nature ne fait rien en vain (c’est-à-dire rien qui ne soit pour l’usage des hommes), ils semblent n’avoir montré rien d’autre sinon que la Nature et les Dieux sont atteints du même délire que les hommes. Considérez, je vous le demande, où les choses en sont enfin venues ! Parmi tant de choses utiles offertes par la Nature, ils n’ont pu manquer de trouver bon nombre de choses nuisibles, telles les tempêtes, les tremblements de terre, les maladies, etc., et ils ont admis que de telles rencontres avaient pour origine la colère de Dieu excitée par les offenses des hommes envers lui ou par les péchés commis dans son culte ; et, en dépit des protestations de l’expérience quotidienne, montrant par des exemples sans nombre que les rencontres utiles et les nuisibles échoient sans distinction aux pieux et aux impies, ils n’ont pas pour cela renoncé à ce préjugé invétéré. Ils ont trouvé plus expédient de mettre ce fait au nombre des choses inconnues dont ils ignoraient l’usage, et de demeurer dans leur état actuel et natif d’ignorance, que de renverser tout cet échafaudage et d’en inventer un autre. Ils ont donc admis comme certain que les jugements de Dieu passent de bien loin la compréhension des hommes : cette seule cause certes eût pu faire que le genre humain fût à jamais ignorant de la vérité, si la mathématique, occupée non des fins mais seulement des essences et des propriétés des figures, n’avait fait luire devant les hommes une autre norme de vérité ; outre la mathématique on peut assigner, d’autres causes encore (qu’il est superflu d’énumérer ici) par lesquelles il a pu arriver que les hommes aperçussent ces préjugés communs, et fussent conduits à la connaissance vraie des choses.
J’ai assez expliqué par là ce que j’ai promis en premier lieu. Pour montrer maintenant que la Nature n’a aucune fin à elle prescrite et que toutes les causes finales ne sont rien que des fictions des hommes, il ne sera pas besoin de longs discours. […] Et il ne faut pas oublier ici que les sectateurs de cette doctrine, qui ont voulu faire montre de leur talent en assignant les fins des choses, ont, pour soutenir leur doctrine, introduit une nouvelle façon d’argumenter : la réduction non à l’impossible, mais à l’ignorance ; ce qui montre qu’il n’y avait pour eux aucun moyen d’argumenter. Si, par exemple, une pierre est tombée d’un toit sur la tête de quelqu’un et l’a tué, ils démontreront de la manière suivante que la pierre est tombée pour tuer cet homme. Si elle n’est pas tombée à cette fin par la volonté de Dieu, comment tant de circonstances (et en effet il y en a souvent un grand concours) ont-elles pu se trouver par chance réunies ? Peut-être direz-vous cela est arrivé parce que le vent soufflait et que l’homme passait par là. Mais, insisteront-ils, pourquoi le vent soufflait-il à ce moment ? pourquoi l’homme passait-il par là à ce même instant ? Si vous répondez alors : le vent s’est levé parce que la mer, le jour avant, par un temps encore calme, avait commencé à s’agiter ; l’homme avait été invité par un ami ; ils insisteront de nouveau, car ils n’en finissent pas de poser des questions : pourquoi la mer était-elle agitée ? pourquoi l’homme a-t-il été invité pour tel moment ? et ils continueront ainsi de vous interroger sans relâche sur les causes des événements, jusqu’à de que vous vous soyez réfugié dans la volonté de Dieu, cet asile de l’ignorance. De même, quand ils voient la structure du corps humain, ils sont frappés d’un étonnement imbécile et, de ce qu’ils ignorent les causes d’un si bel arrangement, concluent qu’il n’est point formé mécaniquement, mais par un art divin ou surnaturel, et en telle façon qu’aucune partie ne nuise à l’autre. Et ainsi arrive-t-il que quiconque cherche les vraies causes des prodiges et s’applique à connaître en savant les choses de la nature, au lieu de s’en émerveiller comme un sot, est souvent tenu pour hérétique et impie et proclamé tel par ceux que le vulgaire adore comme des interprètes de la Nature et des Dieux. Ils savent bien que détruire l’ignorance, c’est détruire l’étonnement imbécile, c’est-à-dire leur unique moyen de raisonner et de sauvegarder leur autorité.

Spinoza, appendice de la première partie de l'Éthique [1675],
trad. Charles Appuhn (1904)

Prière d'insérer (8)

Déshabiller une femme par goût de la luxure, c'est agréable mais immoral. Déshabiller une femme pour les besoins de la Défense Nationale, ça arrive plus rarement, mais c'est plus moral parce que c'est patriotique.
Mais c'est risqué, car la femme qu'on déshabille ainsi n'est pas forcément, elle aussi, une patriote. Alors elle n'apprécie pas. Et elle se venge. Ou elle apprécie trop. Et vous fait oublier la Défense Nationale. Très embêtant ça, quand on est agent secret.

Soif de communistes

Je vais te raconter une histoire, dit Igor. Une histoire que j’ai vécue. Une histoire que les historiens de la Révolution ne retiendront pas car elle leur paraîtra immorale, absurde, anti-historique, quoi ! Juste après Octobre, dans les jours qui suivirent immédiatement, la Révolution faillit périr. Oui, elle a failli périr, noyée dans l’alcool. J’y étais. Je ne buvais pas dans ce temps-là et j’ai donc tout vu, tout observé. Avec quelques camarades nous essayâmes d’empêcher le navire Révolution de sombrer corps et biens. Je peux même jurer que si la Révolution n’est pas morte noyée dans la dernière semaine d’octobre 1917, c’est parce que quelques anarchistes sobres et vertueux tinrent en main le fanal de la Révolution au-dessus du flot montant de la saoulerie universelle.
Il était bien normal que les insurgés fêtent leur victoire, qu’ils se détendent les nerfs en buvant un bon coup. Seulement, tout le reste de la population suivit. Il y a toujours plus de badauds que de combattants, dans une révolution, mais lorsqu’il s’agit de triompher tout le monde veut en être. Une orgie sauvage déferla sur Petrograd. Toi qui aimes Tolstoï, tu as lu dans Guerre et Paix comment une marée d’émeutiers sort de trous à rats dans Moscou en flammes, au moment du départ de Napoléon et de son armée. Eh bien, la même chose se produisit. Kerenski chassé, les derniers débris du tsarisme enfuis, toute la pauvreté de la ville se révéla. Tous les pauvres, tous les infirmes, tous les vagabonds, comme des cloportes, déboulèrent des ruines, se ruèrent vers les caves du palais d’Hiver, en tirèrent les bouteilles, se saoulèrent à mort sur place. Les soldats, que Trotski envoya pour les déloger, leur arrachèrent les bouteilles des mains, mais au lieu de les détruire, ils crurent plus simple de se les vider dans le gosier. Ce fut le commencement de l’enivrement général qui gagna toute l’armée. Le régiment Préobrajenski, le plus discipliné, dépêché pour rétablir l’ordre, ne résista pas à la contagion. Les caves du palais d’Hiver accumulaient tant de vins et de spiritueux que les soldats n’arrivaient pas à l’éponger. Le régiment Pavlovski, rempart révolutionnaire entre tous, vint à la rescousse et tomba lui aussi le nez dans le ruisseau. Que dis-je, le ruisseau ! De rivière, l’alcool devenait fleuve. Les gardes rouges eux-mêmes glissaient dans l’orgie. On lança les brigades blindées pour disperser la foule. Elles entrèrent dans le tas, cassèrent quelques jéroboams et, finalement, les blindés se mirent à zigzaguer et à défoncer les murs des celliers et des cafés aux volets clos. Des escouades de pompiers, chargés d’inonder les caves, s’enivrèrent à leur tour. J’assistais, atterré, à cet effondrement de la Révolution. Si Kerenski avait alors osé revenir, si les généraux blancs avaient su dans quel état se trouvaient les insurgés dans les semaines qui suivirent la prise du palais d’Hiver, la Révolution était balayée en un tour de main. Mais eux aussi, peut-être, sans doute, noyaient dans la vodka leur défaite. Nous étions seulement quelques camarades obstinément à jeun qui essayions de colmater les brèches. On clouait des barricades devant les bistrots et les caves. Les soldats escaladaient les maisons par les fenêtres. Markine, ancien matelot de la Baltique, entreprit de détruire à lui seul, sans boire une seule gorgée d’alcool, tous les dépôts du palais d’Hiver. Chaussé de hautes bottes, il s’enfonçait dans un flot de vin, jusqu’aux genoux. Des tonneaux qu’il éventrait, le vin giclait en ruisseaux qui s’écoulaient hors du palais, imprégnant la neige, vers la Neva. Les ivrognes se précipitaient vers ces traînées rouges, lampaient à même dans les rigoles. Non seulement la garnison de Petrograd, qui joua un rôle si déterminant dans les révolutions de février et d’octobre, se désintégra et disparu dans cette beuverie énorme, mais la contagion éthylique gagna ensuite la province. Des trains qui transportaient du vin et des liqueurs étaient pris d’assaut par les soldats. La vieille armée russe ne s’effondra pas sous la ruée des Autrichiens et des Prussiens, elle se délita dans les vapeurs d’alcool. Si Trotski s’acharna à vouloir signer la paix à Brest-Litovsk, c’est qu’il savait que l’armée russe n’existait plus. L’armée russe était saoule. L’armée russe s’était noyée dans une orgie inimaginable. Trotski a bluffé à Brest-Litovsk en proposant aux Allemands de démobiliser les troupes russes. Elles s’étaient démobilisées elles-mêmes.

Michel Ragon, La Mémoire des vaincus, Albin Michel, 1990
[rééd. Livre de Poche n°4302, 1992, p. 116 sqq.]

vendredi 13 mars 2009

Les gouvernements passent, la police reste

Ils ne nous trouvèrent pas — même si ce n’était que partie remise, puisque nous n’étions pas dans le maquis, que la police connaissait nos lieux d’habitation et que nous avions la certitude d’y être cueillis quelques heures plus tard, ou quelques jours si nous estimions la situation assez préoccupante pour nous réfugier provisoirement chez des sympathisants — et, comme à chaque fois que nous nous montrions plus rusés que la police (et c’était, je le dis en toute immodestie, assez souvent), nous en retirâmes une certaine satisfaction exaltée, élargie encore par le sentiment que si elle utilisait contre nous de si grands moyens c’était que nous ne rêvions pas, que nous étions engagés sur la bonne voie. Aujourd’hui, il me semble que nous aurions persisté moins longtemps dans cette exaltation si une partie au moins de la police, à commencer sans doute par son ministre, n’avait partagé notre rêve, même si elle devait l’envisager de son côté comme un cauchemar. Je n’en veux pour preuve que l’insistance avec laquelle certains inspecteurs, lors des interrogatoires qu’il nous arrivait de subir, nous demandaient, et pas sur le ton de la plaisanterie, ce que nous ferions d’eux après la révolution, ajoutant parfois que nous aurions besoin d’une police forte, expérimentée, et que le mieux serait de nous appuyer sur celle qui existait auparavant. Aussi aveugles que nous quant aux chances de succès de nos entreprises, les policiers qui nous tenaient ce langage manifestaient du moins, quant à l’essence même de la révolution, une lucidité dont nous étions incapables.

Jean Rolin, L'organisation, Gallimard, 1996 [rééd. folio n°3153], p. 34 sqq.

Crevures immondes !

La chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris a rendu aujourd'hui son verdict :
Julien restera incarcéré.


On apprend en outre ceci :
Mercredi 11 mars, Ivan et Farid ont été convoqués devant les juges d’instruction pour une audition sur l’instruction en cours. Mais surtout, il s’agissait pour le parquet et les juges de demander leur réincarcération sous prétexte qu’ils seraient en récidive de violation de contrôle judiciaire (voir « le "cadeau" de la juge antiterroriste : durcissement du contrôle judiciaire d’Ivan et Farid » sur http://nantes.indymedia.org/article...). Les flics les auraient vus ensemble à certains rassemblements de solidarité avec Isa (incarcérée à ce moment-là). Leur contrôle judiciaire leur interdisait « d’entrer en contact de quelque manière que ce soit ». Le Juge des Libertés et de la Détention, M. Maton, a donc suivi les réquisitions du procureur. Et Farid a été amené à la prison de la Santé dans la soirée. Ivan, quant à lui, ne s’est pas présenté à sa convocation (lire la suite sur indy grenoble).

jeudi 12 mars 2009

Discutons-en

« Parce qu’il nous semble que la répression n’est pas uniquement le fait des flics, des médias, des politiciens et de leurs souteneurs, mais que l’on exige également de nous de participer quotidiennement à notre propre servitude.

À partir de là, quelles oppositions à la répression ?

Mardi 17 mars 2009
De 19h à 22h au CICP
21 ter rue Voltaire
75011 Paris

M° Rue des Boulets

Prix libre en solidarité avec Kalimero,
caisse de soutien aux inculpés de la guerre sociale. »

mercredi 11 mars 2009

Skippy… il s'appelle Skippy…

Un garçon pas comme les autres



« Deux choses remplissent l'esprit d'admiration et de crainte incessantes :
le ciel étoilé au-dessus de moi, et la loi morale en moi.»

Kant, gourou ?

mardi 10 mars 2009

Intraitable à traduire


D'autres traducteurs que Saisset ont proposé leur propre version française du Traité politique : Charles Appuhn au début du XXe (rééd. GF Flammarion), Madeleine Francès en 1954 (sans doute la pire de toutes, chez Gallimard, sous le titre Traité de l'autorité politique), Sylvain Zac en 1968 (Vrin), et plus récemment Pierre-François Moreau (Réplique, 1979) et Charles Ramond (PUF, 2005 ; le texte n'est plus celui que donnait l'édition Gebhardt des années 30, Omero Proietti s'étant chargé d'un nouvel établissement). Verne en aurait également fourni une traduction, me souffle-t-on curieusement (sous toutes réserves, donc).
Voici les traductions Appuhn et Moreau du passage dont il était question ici voici peu (chap. V, § 4) :
Si dans une Cité les sujets ne prennent pas les armes parce qu'ils sont sous l'empire de la terreur, on doit dire, non que la paix y règne, mais plutôt que la guerre n'y règne pas. […] Une Cité, faut-il dire encore, où la paix est un effet de l’inertie des sujets conduits comme un troupeau, et formés uniquement à la servitude, mérite le nom de solitude plutôt que celui de Cité.

Si les sujets d'un corps politique ne recourent pas aux armes parce que la terreur les paralyse on doit y voir absence de guerre plutôt que paix. […] En outre, un corps politique où la paix dépend de l'inertie des sujets que l'on conduit comme un troupeau uniquement formé à l'esclavage, mérite plus justement le nom de solitude que celui de corps politique.
Ces problèmes de traduction incitent incidemment à se plonger dans ce texte fondateur qu'est Défense et illustration de la langue française (1549) de Joachim du Bellay — une vieille connaissance, dans ces eaux-ci (pas Zola) —, qui écrit notamment, au chapitre VI de son traité :

Mais que dirai-je d'aucuns, vraiment mieux dignes d'être appelés traditeurs
que traducteurs ? vu qu'ils trahissent ceux qu'ils entreprennent exposer, les frustrant de leur gloire, et par même moyen séduisent les lecteurs ignorants, leur montrant le blanc pour le noir : qui, pour acquérir le nom de savants traduisent à crédit les langues dont jamais ils n'ont entendu les premiers éléments, comme l'hébraïque et la grecque…

samedi 7 mars 2009

La jeunesse n'attend pas le nombre des années


Ils ne passent pas toutes leurs journées à se décérébrer, sur le plateau de Millevaches.

vendredi 6 mars 2009

Attendre, encore et toujours attendre

Ce vendredi 6 mars, après un nouveau rejet de la demande de mise en liberté de Julien C. par le Juge des Libertés et de la Détention (alors qu’un autre JLD, dessaisi depuis, avait choisi le 19 décembre 2008 de le libérer), la cour d’appel devait déterminer si ce rejet était fondé.
Elle a mis son jugement en délibéré : verdict vendredi 13 mars.